Francis l'âme prisonnière
Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1987
Description :
Commencer à se droguer, c'est commencer à se suicider. Sujet brûlant d'actualité, déchirant de réalité. L'auteur, Jean-Paul Tessier, éducateur aux nombreuses années d'expérience et aux contacts multipliés avec les narcomanes et prisonniers, a su rendre vivant une foule d'informations pertinentes pour les intervenants, parents, adolescents, de même que pour les enfants malheureux, les prisonniers et les narcomanes. Comment, pourquoi un enfant devient-il narcomane? Quelles en sont les causes et conséquences, comment prévenir, réagir et s'en sortir? Que doivent faire les parents devant leur adolescent(e) narcomane?... Des situations vécues en famille répondent. Et d'autres questions qui ne laisseront pas indifférente toute personne préoccupée du bonheur et du respect des enfants. Avec un héros mal aimé dans son enfance, narcomane, bisexuel, et devenu lui-même batteur d'enfant, ce ne sont pas les questions qui manquent. Les réponses non plus.
Francis l'âme prisonnière constitue la deuxième partie d'une trilogie commencée avec François le rêve suicidé paru en 1986. Le lien entre les deux?...Les mêmes lieux, personnages, même style, émotions, même préocupations sociales. Dans le premier roman, François se suicida avant la naissance de son fils, Francis. Dans celui-ci, Francis qui naît d'une mère lubrique vivant avec un homme alcoolique violent, connaît toutes les affres de l'enfant non désiré, violenté, mal aimé, de l'adolescent qui ne ressent aucune appartenance. Avec leurs conséquences: déséquilibre, vandalisme, drogues, vols, prostitution, Tribunal de la Jeunesse, désintoxication, prison. Francis est retrouvé par Michel, l'ex-enseignant et ami de son père, et bientôt entre les deux s'élabore une recherche de filiation et de paternité.
Si vous avez aimé François le rêve suicidé dont Geneviève Tavernier de La Voix de l'Est a écrit: Tout éducateur digne de ce nom devrait le lire, vous adorerez Francis l'âme prisonnière. De la drogue, il faut en parler!
Extrait :
Le hasch s'accumulait au fond d'un tiroir. J'en fumais si peu.
Et me recueillais, concentrais. Dans un état de conscience modifiée, je m'interrogeais:
qu'est-ce que j'ai ressenti, vu? Qu'est-ce que je dois faire? Comment est Francis?... Je
me laissais pénétrer par toutes les impressions sans juger, classer. Sans le filtre de
la logique, sans le poison des normes, les sensations, émotions se présentaient. Oui,
c'est lui. C'est le fils de François. Il n'est pas méchant. Il est malheureux. Les
impressions sont positives, je reste ouvert à tout autre message.
Francis, j'ai deviné où tu faisais du pouce: sous le
dernier lampadaire à la sortie de la ville sur la rue principale. T'ai fait monter. Dans
ma main. Combien de fois ai-je passé par ces chemins? Combien d'heures ai-je veillées
pour t'y rencontrer? Veilleur de nuit tous les hivers, une heure avant mon travail, mon
coeur battait sous le réverbère. Viendras-tu ce soir encore? En attendant, je suppliais
tout bas: Francis, cri de François, je t'arrive d'un autre âge, d'une autre vie. Je
t'apporte un message qui changera peut-être beaucoup... trop?... N'importe quand, tu peux
me dire, non, merci. Je reste sur le seuil et attends maintenant ton accueil. Si tu
veux...
Au pied de sa demeure nocturne ai tissé mon secret, revu ma
vie. Quelques mailles à l'endroit, tellement de mailles à l'envers. Plusieurs couleurs,
souvent criardes. Quelques taches, deux grands trous. Un de refermé, mais si mal.
Plusieurs plaies, une qui suppure toujours. Des absences, un grand vide, puis mon humble
silence au seuil de sa demeure. Francis, tu es mon fils que j'ai retrouvé. Mon coeur qui
battait au loin. Une manière de survie. Tu es parole au-delà du temps, présence
au-delà de la mort. Je te tends la main. Si tu veux... Quand je n'attendais pas pour
rien, tu te tournais vers le flot d'autos et levais la main dans l'anonymat. Etais-tu en
fuite, toi aussi? Regagnais-tu les ténèbres?... Je démarrais. M'approchais. Un large
sourire.
- Bien oui, c'est encore moi. Nos heures correspondent, je crois.
Et je tournais une autre page de mon livre d'heures.
Patientes, résignées, toujours nocturnes. De loin, l'ai tenu comme la main d'un ami dont
on sent la chaleur sans la toucher. Du bout des doigts, effleurée. De loin, ai deviné sa
vie, ses besoins. De loin, ai cherché la voie de son coeur. Fort comme son vrai père,
ambigu comme sa mère-porteuse, intelligent, brouillon, déraciné, ballotté. À
rescaper. Suis-je trop tard?... Non, il est encore au seuil de sa nuit. Il arrive à pied
d'une ruelle mal éclairée, titube, s'approche de la rue agitée. Dépeigné, hirsute.
Comme un coup de fouet, claqua dans la nuit:
- Ton argent!!!
Le voile de ma sensibilité s'est déchiré du haut
jusqu'en bas. Muette, une douleur sèche a pris la mesure de mon âme. Une sueur froide a
recouvert tout mon espace. Un immense frisson m'a secoué. J'ai envisagé l'éternité. Un
poignard menaçant s'impatientait au bout de son ressort. En petits ronds concentriques,
fouillait la plaie de son espace. Il piquait les limites de sa liberté cherchant ma gorge
offerte. Je suis resté sans mouvements. Un ordre et le coup
partirait. Je songeais à la brûlure tellement intense! Puis au bouillonnement du sang
libéré à grands flots, débâcle de printemps. Une grande chaleur se mêlerait à mes
sueurs froides. Un engourdissement dans ma tête, un vide effarant comme ma cervelle s'en
écoulant. De même dans ma poitrine à vide, mon coeur blessé. Un vertige m'envahirait,
plus douloureux que la brûlure à ma gorge. Tout chavirera. En un éclair, reverrai ma
vie: FRANÇOIS!... Mourir de son fils, ce ne sera pas le premier père. Ultimatum.
Toujours silence douloureux, silence aiguisé, grinçant. On dirait qu'on change de
registre. Un petit bouillonnement dans la tête, un petit étourdissement. Un vertige. Mon
esprit sortit de mon corps et regarda la scène. Un calme étrange, un dolent silence...
Je vais voir ce qui va se passer... avec une certaine indifférence.
Le poignard mordait les limites de sa liberté, s'exaspérait
au fil de sa méchanceté. Il avançait, reculait, menaçait; sa lame s'affûtait aux
reflets de la nuit. Lumière froide dans la pénombre de la vie; chaleur brûlante qui
fouille les entrailles, ouvre le mystère. Son va et vient émousse un courage même
d'émeri. Que sont longs ces longs instants, le regard fixé sur la douleur appréhendée
qui s'impatiente au manche du mal partagé! Douleur coupante qui lacère l'espace de plus
en plus restreint. Douleur devant le fils qui ne connaîtra jamais le secret de ses
origines, la lumière qui brillait aux yeux de son père, ni le relais que j'étais pour
lui, le témoin qui lui apportait vérité, amour et vie. La souffrance, l'humiliation
d'une vie sans enfance s'agitait toujours à la main menaçante d'un enfant sans
lendemain.
Lentement, j'ai reculé la tête, l'ai appuyée sur haut de
la banquette de l'auto et j'ai offert ma gorge comme un agneau qu'on immole.
- Tu me le donnes!... ou je te tue!...
Dans un souffle, ai balbutié:
- François, je t'aime. Par ton fils, Francis, je te reviens.
Le poignard devenu nerveux tremblait au manche de son
hésitation. Je fermais les yeux, les rouvrais, répétais:
- François, je t'aime. Par ton fils, Francis...
Désespéré, presque suppliant, un grand cri brisé, brisant
me répondit:
- Tu me le donnes?!...
Francis hésitait, suppliait presque. C'est le premier
geste qui compte, qui coûte le plus. Avant de le poser, on connaît un petit vertige, se
sent basculé. On sent que le poser ou le refuser engagera toute la vie. En quelques
secondes, on choisit la prison, le crime, la nuit. En quelques secondes, on évalue son
passé, son présent, la soumission. Vengeance ou acceptation? Est-ce qu'on poignarde le
passé, déchiquette des parents indignes par personnes interposées? Ou si on accepte
l'injustice, le manque d'amour pour ne pas allonger la chaîne du malheur?... À la
croisée des chemins, on sent cette espèce de vertige. On sent bien que seul ce premier
geste est difficile et que tous les suivants seront faciles... nécessaires, découlant
comme de source. Une fois partie, la machine ne pourra plus s'enrayer. Ce sera l'embardée
folle, la chute libre. Peu importent les autres. À gauche, à droite, on frappera.
Aveuglément. Le mal sera nécessaire, le sang coulera. Le mal s'étendra, croupira, se
multipliera comme eau de marécage. Mal nécessaire: ai-je demandé à naître?... et j'ai
souffert. Comme le jeune africain piqué par le serpent le long du chemin. Il sait que
tout est fini, mais son premier souci est de rejoindre l'ennemi et de le piétiner,
écraser, écrabouiller. Même s'il doit se faire repiquer, au moins il aura détruit la
cause de sa mort. Il laissera sur le sol une raie sanguinolente et rejoindra sa natte pour
mourir seul dans la fièvre et les tourments... Pendant qu'un couteau s'impatiente à la
porte de l'avenir. Francis retournera-t-il pour toujours dans le vide du passé, couper
des fleurs, tuer des animaux aimés et crever les yeux du bonheur?... Au bout de son
hésitation, il tremble, malheureux, ne voudrait pas prendre de décision. Mais il est en
situation, Francis doit trancher. Ses parents ont déterminé son passé, Francis doit
déterminer son avenir. En un seul instant, à la pointe d'un couteau devant le roc d'un
imbécile résistant. Son couteau devenait un total et une fin comme l'éclair dans le
filet du pêcheur.
Et le coup prit son élan du pare-brise ostensiblement,
s'enfonça dans l'espace offert sans résistance. Mes pieds m'ont refoulé dans la
banquette de l'auto, ma tête s'est détournée, ma gorge s'est bloquée. ...Puis à
quelques centimètres, le poignard se repentit. Le couteau s'était arrêté comme par le
bras d'un ange. Abraham n'a pas pu dire son nom. Le mien, mon bon ange, c'est François.
Il a posé sa main sur ma vie, il l'a transformée. Une vertu s'échappait de lui et
m'élevait au-dessus de moi. Mon esprit a maintenant réintégré mon corps et respirait.
Un grand soupir de soulagement, un souffle reconnaissant. En même temps, une promesse. Si
Francis a reconnu la force de son humanité, la faiblesse de sa force, une postérité est
possible pour François. Si jamais elle n'est pas nombreuse comme les sables de la mer,
elle sera généreuse comme le coeur d'un amant. Le coeur de François battait sur la
montagne du sacrifice inachevé.
Sa méchanceté ne se rendit pas jusqu'au bout. Son mal
épuisé, il rebroussa chemin et devint un pantin dérisoire, poupée parlante dans les
mains d'un ventriloque muet. La peur est son public; la poupée, sa méchanceté. Si la
peur ne répond pas, le ventriloque se tait. Au bout de sa malice, il n'a plus
d'instrument. Au bout de sa logique, cherche un argument. Décontenancé, un appui. Devant
son image brisée, lui ai demandé:
- Où vas-tu maintenant?
- Dans la nuit.
Et presque tout bas, s'est interrogé:
- ...Qui est François?...
Dans ses mains nerveuses, un jouet maintenant inutile, brisé.
Sans signification. Peur d'être grondé, puni. Humilié par sa propre faiblesse, son
humanité, battu sur son propre terrain, la force, il remit sa violence dans son fourreau.
Un grand calme sembla s'établir comme s'il venait de tomber enfin! sur un plancher sûr,
solide. Sécurité. C'est qui ça? C'est quoi ça?... semblait-il se demander. Abandonné,
résigné, je le sentais me dire au bord de la colère: je suis à ta merci. Je ne suis
plus rien maintenant. Curieux mélange d'affection et d'humiliation. Il me semblait que
son coeur emplissait tout l'intérieur de l'auto. Qu'il me sautait au cou. Enfin,
quelqu'un qui me résiste. Il s'accrochait à moi. Je suis vraiment à cran.
Le mur de sa méchanceté tombé, ne restait qu'un petit
garçon sans défense. Avec une bonté souventes fois abusée, totalement démuni, livré.
Quelle erreur avait-il faite? Sur quel mur était-il tombé?... Il se sentait
intégralement ridicule. Comme celui qui aspire sa cocaïne et qui se rend compte après
tous ses rites et sa liturgie qu'il ne goûte que mélange de boules à mites et de sucre
à glacer. Humilié. Un peu plus loin, n'en pouvant plus de ce long silence trébuchant,
il lâcha brutalement:
- Laisse-moé icitte!
J'arrêtai. Dans un souffle, comme se parlant à lui-même, il
a encore balbutié:
- Pourquoi m'as-tu appelé François toi aussi?
En guise de réponse, ai sorti mon porte-monnaie, lui ai
offert.
C'est tout ce que j'ai. Prends ce qu'il te faut.
Interloqué, désarçonné, il hésita et finit par le saisir
brutalement, y prit quelques coupures, le lança sur la banquette et claqua la portière.
De mon regard brûlant et douloureux, l'ai vu entrer dans les ténèbres de la nuit. Sa
nuit. Avec tout le poids de sa honte. Jamais n'ai vérifié le montant qu'il avait pris.
Je venais de lui voler son image, de le basculer dans
l'avenir. Son avenir. Le reverrai-je?...
(page 24 à 30)
- Mais tu n'as que quinze ans!
- Avoir quinze ans n'est pas un crime. Pourquoi tu veux m'en
punir?
- Moi, à ton âge...
- Ce n'est pas toi qui as quinze ans, c'est moi. Avoir quinze
ans, tu sais, ce n'est pas avoir l'âge de son père moins trente ans. C'est un vrai
quinze ans que j'ai, pas un restant de soustraction.
Le lendemain, le père trouvait cette petite lettre sur la commode de sa chambre.
Papa, je ne sais pas si toi, tu as pensé, mais moi,
j'ai pensé.
Laisse donc les jeunes vivre leur vie, faire leurs
expériences comme toi tu l'as fait. Ne les oblige donc pas à se couler dans le même
moule que toi: reste ouvert, compréhensif, accueillant. Sois présent quand j'aurai
besoin de toi, écoute-moi même si tu ne comprends pas. Fais confiance à la vie, à ma
génération même si ce n'est pas la tienne. Par contre, laisse-moi en contact avec tes
racines. Garde-moi le meilleur lien que je n'aurai jamais avec qui que ce soit, le plus
sûr, le plus désintéressé: toi Si tu me coupes de toi par tes jugements apeurés, tes
condamnations catégoriques, signes de ton insécurité et de ton manque de foi en moi, tu
me perdras. Je serai perdu pour toi, et peut-être pour moi-même aussi. S'il te plaît,
garde-moi un lien avec toi sans m'attacher. Garde-moi ta foi sans me fanatiser. Garde-moi
tes valeurs afin d'y puiser le temps venu. Garde-moi tes racines si jamais je m'éloigne,
afin de revenir à ton terreau le temps voulu. Garde-moi ta vie afin de m'y attacher
sans m'étouffer.
Alors, dans mes mauvaises expériences, mes petits
drames dadolescent, dans mes petits malheurs trop grands pour ma mesure, je
pourrai revenir jusqu'à toi. Parce que tu ne m'auras pas rejeté pour de petites
erreurs, tu ne me rejetteras pas pour des grandes. En confiance, je reviendrai; en
confiance, tu me recevras. Quand j'arriverai blême, défait, parlant peu, l'air si
malheureux, tu ne me noieras pas dans un déluge de questions. Tout simplement,
m'accueilleras, tendras la main. Je n'aurai pas parlé que tu m'auras déjà
compris. Je n'aurai rien demandé que tu m'auras tout donné.
- Viens voir les champs. Ou la rivière., elle coule
toujours comme avant.
Ta main sur mon épaule, ferons quelques pas. Près
des nouveaux petits lapins, nous nous arrêterons. Mes yeux embués distingueront
à peine ces petites boules blanches, irrésistibles, insouciantes. Tout est si
simple pour eux; j'envierai leur place: être de neige, dans l'herbe.
Tu m'emmèneras aux nids d'hirondelles des granges: tu les connais tous. Rendus au
sommet de la côte,
- J'ai fait creuser un lac à même le ruisseau. Avec
un petit barrage au sommet grillagé, j'ai pu garder des truites.
Là, je crois que j'allumerai. Je placerai ma main sur
ton épaule. Si je me jette dans tes bras, je sais que j'éclaterai en sanglots. Ce
sera difficile, suffocant. Un peu gênant. Je sais que tu feras le geste: te
toumeras un peu, passeras ta main autour de mon autre épaule et m'attireras
vers toi. Je céderai et pleurerai. À chaudes larmes. À quinze ans. On ne parlera
pas. Si c'était moi qui parlais, je ne pourrais que m'excuser, m'accuser. Si c'était
toi, comprendrais-je le vrai sens de tes mots?... Aussi bien se taire et se sentir
bien. Même malheureux, on peut se sentir bien dans les bras de son père.
- Viens-tu te baigner?
Nus comme des vers, un père et son enfant s'amuseront
dans la nature. Tu me lanceras de l'eau, je t'imiterai. Tu crieras, je rirai. La
fraîcheur, un bain de nature, des truites, un père ...: je sortirai de
l'eau, lavé. On s'assiéra pour se laisser sécher, on parlera de pêche puis
reviendra à la maison.
- Comment va grand-mère?
- Quand on s'intéresse aux autres, c'est qu'on est
sauvé.
Papa, si aujourd'hui je puis écrire cette lettre et
que tu peux espérer, c'est qu'étant petit, tu m'as parlé sans me mentir;
c'est qu'étant petit, tu m'as toujours été présent, attentif, accueillant.
Papa, garde-moi ton lien sans m'attacher; ta foi, sans me fanatiser. Papa,
laisse-moi toujours t'appeler: papa.
Luc, ton fils.
(page 381 à 383)
Il m'est arrivé en catastrophe, tout excité, blême, hors
de lui.
- Michel, tu es mon ami?...
Je ne répondais pas, tellement surpris. Il me gardait
nerveux, impatienté.
- Tu es mon ami?...
J'ai dû acquiescer.
- Si tu es mon ami, tu vas respecter ma décision.
- Bien sûr, Francis!
Je voyais bien qu'il fallait l'accompagner sur un bout de son
chemin afin de connaître son secret. Lui donner la main. Puis le drame éclata.
- Michel, je ne veux pas mourir seul.
Mon coeur s'arrêta. Combien de temps suis-je resté sans
respirer? Il enchaîna:
- Si tu es vraiment mon ami, tu vas me respecter et me laisser
aller. Je veux seulement ne pas mourir seul. Veux-tu rester mon ami?
Le souffle coupé, je cherchais à m'accrocher. Quoi? Qui?
Comment?... Encore une catastrophe dans ma vie. Télescopage de deux volontés. Jusqu'où
va sa liberté? Et la mienne? Où commence sa liberté?... et mon respect de la vie?...
- Mais veux-tu bien me dire ce qui t'prend!
- Ma femme m'a quitté. Mon enfant aussi. Je les ai battus.
Claudine a voulu protéger le petit... Sa bouche saignait. Je ne la ferai plus jamais
saigner! Je ne frapperai plus jamais d'enfant!...
- Mais Francis, c'est arrivé très rarement depuis les
Parents Anonymes.
- Plus souvent que tu penses. Beaucoup trop souvent. Ma honte
m'étouffe.
- Francis...
J'essayais de le caresser de la main, le consoler. Je cherchais
des mots, l'atteindre. Peine perdue: peine capitale. Il voulait mourir, j'avais les mains
nues. Comment le sauver?... Francis, tremblant, à bout de nerfs, continua:
- Mon coeur est pourri. J'ai honte. J'ai honte comme jamais je
n'ai eu honte. Ça a trop duré: c'est fini.
- Mais Francis, on en a assez souvent parlé. Ce sont tes
émotions qui sont malades, pas ton coeur. C'est ton enfance qui fut pourrie, pas ta vie.
- Michel, je ne veux pas continuer la chaîne du malheur.
Parce que j'ai été violenté par mes parents, je violente ma femme et mon enfant. Mon
fils en fera autant. Non! Cette souffrance s'arrêtera avec moi.
- Non Francis, ne commets pas cette injustice contre
toi-même. Tu retournes cette violence contre toi. Tu te fais ta propre victime. Ce n'est
pas plus juste que de la passer sur ton fils. Raisonne-toi.
- Jamais je n'accepterai de faire à mon fils ce que les
Labrecque m'ont fait!
- Non Francis!...
- Je m'en veux trop. J'ai trop honte. Ils sont partis, c'est
fini.
- Où sont-ils?
- À la maison Entr-Elles. Claudine va dire à tout le monde
ce que j'ai fait. J'ai trop honte. Je ne suis pas capable d'aimer: j'm'en vais.
- C'est pas vrai: tu es capable d'aimer! Ce que tu ne veux
pas, c'est de te laisser aimer, te laisser aider. Parents Anonymes, moi, Claudine ...: on
veut t'aider. Laisse-toi donc aider, laisse-toi donc aimer. Aie le courage de te laisser
aider, la simplicité de te laisser aimer.
- C'est trop tard. Je me le suis trop souvent promis: mes
enfants ne vivront pas ce que j'ai vécul Point. Il n'y a plus à revenir là-dessus.
- Puis moi, tu me laisses tomber?
Suppliant, il insista:
- Respecte ma liberté.
-Il y a quelque chose qui ne va pas en ce moment. Si on
attendait à demain? Si on en parlait en attendant?
- J'ai ramassé toutes les pilules dans la maison. D'ailleurs,
j'en ai déjà assez pris. Mais je vais continuer. Si tu m'aimes, tu vas me laisser faire.
S'il te plaît, accompagne-moi. Je ne veux pas être seul.
- Je veux bien t'aider, mais pas à te tuer!... Qu'est-ce que
tu penses que je ressens?... Ça me fait bien plaisir que tu aies pensé à moi en ce moment,
que tu m'appelles encore ton ami. Mais ce que tu me demandes est déchirant!
Francis, la respiration bruyante et rapide, comme un tic
tac tragique, annonçait une grosse charge émotive: bombe à retardement. Comme parfois
devant son enfant. La voix brisée par l'émotion, se démolissait.
- Mon fils pleurait si fort!... Je l'ai déraciné de la vie.
De mon coeur. J'ai fait vivre à mon fils enfant mes vendredis soir. Les taloches que j'ai
reçues de ma mère et de mon père, je les lui ai rendues. C'est répugnant. Jamais, je
ne me pardonnerai.
Suppliant comme un enfant qui appelle à l'amour, à la vie,
- Michel, laisse-moi m'en aller.
Sur le même ton, j'ai ajouté:
- Francis, laisse-nous t'aimer. Encore. Laisse à ton enfant
le temps de te pardonner, le temps de continuer à t'aimer. Retrouve le goût de
toi-même!
- Je ne suis plus digne d'avoir un enfant.
- Le drame épouvantable de ton suicide va seulement empirer
l'état psychologique de ton fils et de ta femme. Ils se sentiront si coupables le reste
de leurs jours. Si tu ne veux pas les briser, sépare-toi d'eux, s'il le faut.
N'empoisonne pas le reste de leur vie en te suicidant. C'est si difficile à accepter. Si
tu savais ce que j'ai vécu... à la mort de ton père. Ne me fais pas revivre ...
Ce fut à mon tour d'être brisé par mes pensées, mes
émotions. Mais on dirait que Francis échappait aux raisonnements. Sa décision avait
été prise et le moyen pour y arriver semblait maintenant irréversible. Ses yeux
devenaient vitreux, ses gestes imprécis.
- Michel, je ne t'en veux pas. C'est à moi que j'en veux. Ne
parle plus d'ça. D'ailleurs, je recommencerais avec d'autres. Je suis un enfant maudit.
- Veux-tu, on va appeler ta femme à la Maison Entr-Elles? Je
suis sûr qu'elle comprendra.
Un non sec coupa court.
- Michel, laisse-moi tranquille. Reste seulement avec moi...
mon seul ami...
- Mais tu veux me détruire, Francis. Ta vie, c'est ma vie.
Il ne m'entendait plus. Il marmotta quelque chose que je ne
compris pas. Oh! Francis, pas ça! Ah non!... en me parlant plus à moi-même qu'à lui,
en m'adressant au destin plus qu'à la justice. Francis!... Il semblait n'entendre qu'un
vague écho.
J'essayais de le distraire de l'éloigner de lui-même.
Trouver quelqu'un, quelque chose, l'éloigner de son problème. il était à la
dérive: comment le retenir? Un manque de sens à la vie peut-il donner un sens à la
mort?... Il nous vient tant de questions en ces moments! Et si peu de réponses. Je tenais
à deux mains son bras. Le retenir? Il était déjà parti. Je le sentais déjà comme un
esprit. Évanoui. Je parlais dans le vide. Seule une image vacillait devant moi
titubant ses derniers pas.
- Voyons, reprends-toi!
Il ne m'entendait pas. Blême, nerveux:
- Ne me laisse pas. Tu me mettras une couverture sur les
pieds, si tu pars. J'ai peur d'avoir froid. Je vois des couleurs... Des vertiges...
- Ah non! pas lui aussi.
D'un coup est remontée dans ma mémoire toute ma lutte
avec François. Notre lutte contre la mort. François avait fait son choix. Dans une même
vie, peut-on vivre le Calvaire deux fois?... Tout s'est fait, s'est dit en l'espace de
quelques minutes, deux, peut-être. Oui, l'éternité existe, l'absence de temps! Ce fut
si long, si lourd en quelques instants! L'éternité serait-t-elle toute dans
l'intensité? Quoiqu'il en soit, je sentais François. Sa vie, sa mort, sa lutte, mon
désarroi. Il m'envoyait son fils, - lui aussi - pour me sauver ou le sauver?
Devoir à reprendre... J'ai jailli de mon passé, ai saisi sa main. Main de François.
Vingt-quatre décembre.
- Pas toi aussi!?...
- Reste avec moi.
Que c'est rapide pour sauver un être! On cherche de l'air, un
espace pour réfléchir. Si on prend le temps d'aller prier, consulter, il est certain
qu'on n'aura plus le courage de revenir. D'ailleurs, l'autre serait déjà parti.
Quoiqu'il en soit, j'aiguisais mes réflexes, cherchais à le rattraper. Sauver du temps,
que je me disais. Le temps de le sauver! que je priais... pendant que mon ami se perdait.
J'ai eu la présence d'esprit de ne pas l'inviter à
s'asseoir. Nous restions toujours debout l'un près de l'autre. Le faisais marcher.
J'avançais de trois pas, l'entraînant. Il me suivait, lancinant. Si je le devançais un
peu trop, il sortait de sa poche une poignée de pilules qu'il se lançait dans la gorge.
J'accourais, prenais son bras:
- Voyons, qu'est-ce que tu fais?
- Michel, respecte-moi. Ma décision est prise: c'est
terminé.
- Non, que j'te dis!
Je tirais sur son bras pour le faire avancer, le soutenais,
faiblissant sous son poids.
- Veux-tu, je vais téléphoner à ta femme, on pourrait en
parler tous ensemble?
- Non, on vient de se quitter et se dire le fond de notre
pensée. Il y a trop longtemps que ça dure! Laisse-moi m'en aller.
- Non, ça n'a pas de bon sens!
- Si tu ne veux pas, je prends la camionnette et je vais
partir... seul.
- Non! Arrête de prendre ces pilules. Tu en as déjà bien
assez. Donne-moi ça!
J'ai beaucoup insisté pour tout lui enlever. Mais il était
encore très résistant.
- Si tu es mon ami... Tu es le seul ami que j'ai. C'est avec
toi que je veux partir. Laisse-moi mes derniers moments. Je veux un ami, au moins pour
mourir.
N'en pouvant plus, j'ai commencé à sangloter. Quand même je
tirais son bras qui ne suivait pas. Puis, sa main.
- Viens.
Il faisait deux pas, allait tomber. Je m'approchais pour
corriger l'équilibre.
- Appuie-toi sur moi.
- Michel... Tu as toujours été si bon avec moi.
- Je voudrais l'être encore, ne t'en va pas comme ça. Viens
avec moi à l'hôpital.
(page 431 à 437)
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Jean-Paul Tessier
Oeuvres de Jean-Paul Tessier
Références sur Jean-Paul Tessier