Dans la nuit juste avant l'aube

Les Éditions de la Paix , 1996
Extrait:

À sa naissance, Sarah faisait la joie de son père. Dès l'âge de trois ans jusqu'à son adolescence, sa mère l'habillait uniquement avec des vêtements masculins. William, son père, n'acceptait pas cette attitude. La seule fois qu'il s'est mis en colère, c'est au moment où Simone a commencé à vêtir sa fille de cette façon. Simone agissait ainsi pour oublier les souffrances qu'elle avait dû subir à cause de sa condition de femme.

Tout le monde a cru pendant des années que cette Sarah, qu'on appelait Serge à l'époque, était vraiment un garçon. Personne ne savait que sous des chemises à carreaux et des pantalons retenus par de grossières bretelles se cachait une petite fille qui ne comprenait rien à toute cette mascarade. À travers les gestes cent fois répétés, Sarah perdait de jour en jour son identité féminine. Dans son coeur, elle était une petite fille charmante, dans ses actions, elle devenait un vrai garçon manqué. À la demande expresse de sa mère, elle ne suivait pas les voisines, mais les voisins. Ainsi, au temps des fêtes, elle ne jouait pas avec les cousines, mais avec les cousins. Aussi souvent qu'elle le désirait, elle accompagnait son père, William, dans ses travaux à la ferme. William était ce père qui ne parlait presque jamais, excepté pour prier à haute voix lorsque toute la famille se rassemblait dans la cuisine après le souper.

Ça lui faisait mal au coeur de constater que sa femme Simone n'avait pas accepté cette petite personne dès sa naissance. Son gros chagrin a été lourd à traîner. Sa femme voulait un garçon, tandis que lui remerciait Dieu de lui avoir donné un premier enfant. Il aimait sa fillette qui le lui rendait très bien. William préférait voir sa petite Sarah travailler près de lui plutôt que de la perdre dans les gros travaux qu'un voisin exigerait d'elle.

William n'aimait pas la voir pratiquer des jeux de gars, là où elle s'ennuyait à mourir.

Sarah commençait à faire preuve d’un caractère plutôt ferme. Si elle refusait de retrouver les cousins ou les voisins, alors sa mère la punissait sévèrement.Si l'enfant devenait impolie et ingrate, elle recevait tout de suite la correction qui s'imposait : sa mère la frappait parfois si fort qu'elle en portait des marques sur les bras pendant des jours.

William commençait à travailler au soleil et ne rentrait qu'après la nuit tombée. Il réclama l'aide de Sarah, mais elle n'aimait pas aller dans les grands champs des journées entières sous le soleil trop chaud, si chaud qu'elle semblait griller comme une vieille tranche de lard salé qui cuit dans la poêle. Simone n'acceptait pas l'aide de sa fille dans la cuisine ou même le regard qu'elle braquait sur les broderies des taies d'oreillers ou autres morceaux de lingerie. Elle préférait s'occuper toute seule de la vaisselle que de voir SON SERGE les mains dans l'eau grasse des chaudrons. Et pourtant, Sarah avait un coeur de dentelle et des mains de fée. Si seulement sa mère l'avait acceptée inconditionnellement!

À l'école, les enfants ne percevaient pas cette gamine différente des autres, sauf une fois, sa mère avait placé une grosse boucle de ruban blanc dans ses longs cheveux bruns frisés. Vers douze ans, les gens remarquaient sa petite taille pour un garçon et elle faisait rire d'elle. Les cruautés, elle les a toutes connues. À l'adolescence, sa voix ne muait pas, sa barbe ne poussait pas. Les gars commençaient à se moquer d'elle, ils lui lançaient des défis trop dangereux pour qu'elle tente de les relever. Des rires accusateurs et grossiers remplissaient la gorge de ses supposés amis. À l'âge de quinze ans, lors de ses premières menstruations, elle s'affola et avait peur du sang.

pages 36 et 37

 

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Oeuvres de Monique Plante