Je vous attendais
Roman, Éditons de la Paix, 1993
Description :
| Je vous attendais est son quatorzième
livre. Je vous attendais se lit d'un seul trait. C'est l'histoire romanesque d'une conseillère en orientation qui se questionne à travers ses entrevues. Son cheminement l'amènera-t-elle à tomber amoureuse de Numa ? Craintes et désirs sont au rendez-vous. Le style est alerte et rempli d'images. Une histoire qui vous tiendra en haleine du début à la fin. Des extraits de ce roman ont été traduits en chinois. |
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Extrait :
J'aimerais fleurir dans l'amour qui défigure la pire des solitudes. Le pensant, cela m'attriste. Je n'aime pas assez.
Ma gorge se secoue. Un homme vit dans mon souvenir et mon présent, franchit les pores de ma douceur. Présence intermittente.
Irai-je dans l'allaitement de mes désirs, enfin ? Vivre fascinée, sensuelle, remuée. La terre n'est-elle pas une danse, une aventure, parfois une démesure ? La terre tremble, séisme. La mer saigne. La tempête éclate. Si je disais simplement à Numa On fait un enfant ? La peur m'empoigne. J'idolâtre assez mon amant. Le téléphone tinte. Je sursaute. Mon amour !
Numa arrive en transe chez moi. Il dépose sur le plancher deux douzaines de tulipes de Hollande, les plus belles du monde, assurément.
- Ça me devient impossible de vivre sans toi.
- Tu me gruges. M'aimes-tu ?
- Peut-être que je t'aime comme le parfum qui s'étend sur le plancher ?
- Peut-être ?
Son questionnement m'ébranle. J'essaie de me montrer invulnérable. Le corps à corps de la nuit m'aliène. Numa renaît. Mon corps se délasse.
N'attends pas à quarante-cinq ans avant d'avoir un enfant. Tes forces diminueront! Je veux notre enfant.
L'affront ! Je souffre cruellement en écoutant le refrain de mon amant. Je pâtis.
Une fois de plus, j'entends le gazouillis des êtres. Je réfléchis. Le don de la vie et de la mort par ma chair qui mettrait un enfant au monde. Les chairs des femmes éclatent vers la vie. Former de nouvelles existences, transporter les magnificat des naissances. L'enfant invente sans cesse mais on l'assassine souvent dans ses aventures. On défait ses châteaux de sable. On les piétine. Même ses montagnes de blocs qu'il élabore dans une cuisine avec le plus grand sérieux du monde. C'est là qu'il commence à oeuvrer.
Je rejoins ma solitude, ma sensibilité. Il est pénible de vivre de tels moments. Jamais l'on ne se détache de notre fond. L'enfant est une suite à la vie dévorante, une restitution éblouissante d'un corps, d'une âme. L'hommage. Grandiose partage de la chair !
Numa, Numa...
Je suis infirmier. Je ne veux plus de relations d'aide. Cela me devient insupportable.
Voir languir les êtres, les voir mourir... Il est odieux finalement de supporter sans cesse sa finitude dans le regard d'autrui. Inévitablement dans un hôpital. La vie commence. La vie meurt. S'aérer. S'éventrer dans un ailleurs, un mieux-être.
Que peut-on exiger d'autrui sinon ce qu'il désire ? Ce qu'il veut accomplir. Saisir, illuminer si je le peux et respecter la liberté. Ne jamais assaillir quiconque à moins de sauver sa vie, son respect.
La vie se poursuit dans l'ordre, le désordre, les fictions des êtres. Les communications seront toujours d'ordre difficile car elles délimitent les êtres, leurs convictions, leurs ambitions. Je ne finirais pas d'énumérer.
J'ai le cancer.
L'étau qui tue à petit feu, qui consume des énergies vitales. Je pense à tous les cancéreux du monde. C'est invisible, par en-dedans. Il y a tant de violences morales. Ça ne paraît pas. Pas grave. Tandis que les brutalités physiques laissent des marques, des cicatrices voyantes. Les virulences morales ont des traces profondes, indélébiles. La brutalité morale défait autant un être. Pire. Plusieurs en meurent. On ne sait pas ! C'est si normal de nos jours, un cancer. C'est passé dans les moeurs.
Je suis incapable d'études collégiales. Je rate tout. Qu'est-ce que je vais faire ?
Misère des cégeps. Les humains réclament la compréhension et personne n'a le temps d'être. L'organigramme, les décisions, le système. L'équilibre ne se retrouve plus. La création ne débouche pourtant pas sur le vide. Comment déborder le trop-plein de vie ? En systématisant la création ?
J'ai mal dans quelques voix, quelques illusions, quelques créations. On offre une fleur que personne ne remarque. Qu'elle soit en carton, en soie ou naturelle. Il y a des traits, des dessins inaperçus. Des paroles que personne n'écoute. Peut-être faut-il un grand jardin d'identification, quelque chose comme cela ? Beau comme la liberté qui imagine.
Le système, le système. Est-il mieux ici qu'ailleurs ? Je m'interroge.
Un enfant arrangerait quoi ? Mettre au monde un enfant qui parlera quelle langue ? Que sera-t-il ? Je pleure mon enfant comme un Québec qui ne naîtra pas.
J'ai besoin de Numa, de Lili comme des sources qui palpitent afin de mieux m'insérer dans mon pays, m'adapter dans des ombres qui sont parfois des néons d'or.
Mes oeillets, mes iris sont en pleine floraison. C'est orange, jaune, pourpre. D'un soleil ! La vie multicolore m'égaie moins que d'habitude.
Dans mon bain de mousse, je repense à mon travail. Il y a des maladies, des usures qui désespèrent des êtres. Des angoisses, des obsessions qui me heurtent. Luminosité, noirceur. Les voyages au coeur des humains m'ébranlent. J'entends tant de chants dans une seule journée. Il y a de ces trémolos. Donner ma chaleur intérieure à défaut de mieux. Asseoir un instant les supermanagers, essayer de faire parler des timides. Enrober la nostalgie, tenter des quêtes, secouer des énigines.
Un Dieu invisible, je le crois de tout mon être, irradie quelques espaces.
Les remises en question me lancent dans le vif de la vie. Périples prodigieux. Certaines violences naissent de douleurs monstrueuses. Des passés tourmentent le présent. Jaillir d'amour ! Je m'égratigne dans l'aventure avec autrui mais je reçois aussi plein de tendresses. Griffes affectueuses.
Il est parfois souffrant de se définir. C'est la mort, finalement, qui nous convie à aller plus loin dans l'audace d'être. L'authenticité ! Nécessité d'un univers fini. Mon regard se dirige vers les infinis, les voûtes ensoleillées. J'essaie d'articuler ma venue au monde.
Je sors de mon bain de mousse. Quel bienfait !
Enrobée de ma robe de chambre duvetée, j'écris à Lili. Je suis humectée des humains que je rencontre. Je pense à un être piégé. Maudit accident ! Perdre ses mains ! Je suis comme prise à la gorge, au coeur. Je déchire ma lettre. Je pense indéfiniment dans ma tanière. J'essuie des larmes. Tout s'enchevêtre dans mon cerveau. Je bois un café noir avant de réécrire à Lili. Je glisse quelques lettres, les rature. Je recommence mes phrases. J'hésite. Les humains nous tissent dans leurs secrets, leurs rires brisés. M'aguerrir à leurs hivers. Je sais que je suis peu de chose, peu de temps. L'amour éclatant d'une seconde. Cela m'est essentiel à saisir. La douleur d'un accouchement. Je recommence ma lettre, ne sais plus de quelle manière débuter. Je froisse des feuilles. Faut-il autant se répéter pour se dire ? Le corps, le coeur, ce n'est pas aussi compliqué. L'amour ne demande qu'à déployer ses ailes, à être entier. Je n'enverrai pas ma lettre. Cela me soulage d'écrire. Mon coeur se décharge.
J'accroche mes doigts au récepteur du téléphone. Je tremble, perds mes forces.
La Nouvelle-Orléans bouillonne dans ma tête. Jazz, blues.
Je me penche, torturée soudainement comme si j'avais une angine de poitrine.
C'est vrai, je transporte en moi des enfants, des adolescents, des adultes. Je me courbe. Je suis des voix, des corps. J'ai mal. Je m'aproche de ceux qui demandent à renaître, à recevoir un peu d'eau pour se rafraîchir. J'habite mon désert. Ma douleur est vive. Mon coeur bat mal. Décadence. Il est saccadé, en démesure.
Nerveusement, je compose un numéro de téléphone d'urgence. J'ai le temps de donner mon adresse, de souffler que je ne suis pas bien.
Chapitre 36 pages 145 à 150
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Notice
biographique de Louise de gonzague Pelletier
Oeuvres de Louise
de gonzague Pelletier