DIRES ET FIGURES
Les Éditions du NAAMAN, 1978
contes et récits

R. M. Extraits de l' « Avant-dire »
Monsieur Louis
Nos parents tenaient alors auberge au grand lac Brompton. Et nous, les enfants, vivions cet âge inoubliable de notre vie où le fantastique et la poésie régnaient en roi et en reine.
Les grands pavillons blancs de notre station de villégiature si bruyants, à la belle saison, du babillage des dames à ombrelles et des messieurs à panamas, se vidaient avec la chute des feuilles et les premières gelées blanches. Nous demeurions alors, quelques jours, oisifs, comme à la recherche de nous-mêmes, nostalgiques de l'été envolé et soucieux de ce que nous réservait l'hiver. Ainsi, ces nuits d'automne, nous restions de longues heures, les yeux grands ouverts, à écouter le vent du nord, à appeler l'impossible.
Ce sera justement au cours de l'un de ces débuts d'hiver (j'étais dans ma huitième année, ma soeur et mon frère deux et trois printemps en moins) que notre maison devint le théâtre de bien étranges manifestations.
Tout commença par une nuit froide de lune, sur le coup de onze heures, alors que mon jeune frère fonça en hurlant dans la chambre de nos parents: "Maman! maman! Un Indien! ... avec une tête de chevreuil ... ! " Une semaine plus tard, c'était le tour de ma soeur Yolande; et quels cris de frayeur, cette fois encore. "Maman! un vieil Indien!... aussi grand que les cèdres."
- Voyons, voyons, une grande fille comme toi... Ça n'existe plus, les Indiens!
Afin de nous tranquiliser, et peut-être se rassurer un peu lui-même, notre père fit le guet par la fenêtre du salon la nuit suivante et une autre nuit: rien que notre chat Frilou et deux putois venus du dépotoir voisin. Il avait commencé à neiger et Noël approchait. Un mois passa.
Nous découvrions maintenant les pavillons de notre auberge et la pinède alentour hantés d'esprits inquiétants. Les craquements des planchers, le soir, nous faisaient sursauter. Dans nos pyjamas de flanelle rose, par les fenêtres à demi-givrées, nous épiions les ombres sous les grands pins.
Or, voici qu'une nuit de lune, notre Vieil-Indien reparut. Il marchait sur la cîme des cèdres; je me souviens que ma soeur et moi, nous ne criâmes, ni l'un, ni l'autre; simplement regardions-nous, les yeux un peu agrandis, le coeur légèrement secoué. Voilà, le mystère s'était produit une autre fois.
Au cours de cet hiver-là et du printemps qui suivit, nous allions revoir des douzaines de fois notre cher fantôme, même qu'il en vint à nous apprivoiser totalement. Nous n'avions plus peur d'apercevoir sa grande figure verte avec son oeil d'argent, son panache à dix andouillers et son énorme besace en peau d'ours.
Aucun de nous trois ne soufflait mot de l'apparition aux grandes personnes de la maison, lesquelles semblaient à présent à peu près rassurées sur nos cauchemars de la veille de Noël; seules mère et grand-tante Mathilde s'agaçaient bien un peu de nos conversations à mi-voix, de nos petits sourires entendus, certains soirs, certains matins.
Mais avec l'été qui ramena les estivants et l'orchestre du soir sur le quai du traversier, les visites de notre bien aimé fantôme cessèrent. Nous en eûmes du chagrin, forcément un chagrin que nous ne pouvions confier à personne, sous peine de nous voir gronder ou ridiculiser.
Ma soeur pleura un soir parce que son frère Jean-Paul lui racontait que le Vieil-Indien s'était sûrement noyé en traversant les rapides de l'Ours-Boiteux, à la décharge du lac. J'avais alors inventé l'explication que les Indiens, à la saison chaude, se rendent chasser au Pôle-Nord. Elle cessa de larmoyer et se consola tout à fait lorsque j'eus juré que notre bon géant reviendrait à l'automne et qu'il nous apporterait encore des faînes, des noix longues et du sucre d'érable. Je n'étais pas tout à fait tranquille moi-même, mais à titre d'aîné, il me semblait que je me devais de calmer les plus jeunes.
Entre-temps, l'oncle Gilbert, grand voyageur et grand pêcheur par toutes les Amériques, s'amena chez nous. Il sut, dans les jours qui suivirent, tellement nous balader d'une île à l'autre, que nous abandonnâmes tôt nos regrets et notre tristesse, tout à la joie d'autres découvertes.
Le premier jour de nos excursions de pêche avec l'oncle, Jean-Paul s'oublia et partit d'un trait à narrer nos nuits hantées et à décrire, dans les détails, le regretté survenant: les trois petits coups à la lucarne après minuit, l'oeil de lune, les dix andouillers, le sucre doré sur l'allège, sans omettre les "enjambées d'un mille" par les grèves. L'oncle, d'abord pris par surprise, écouta quelques minutes, puis s'esclaffa, daubeur. Yolande et moi-même fûmes très vexés de son rire moqueur; et cela dut paraître, car aussitôt il se mit à blaguer. Mais au souper, il répéta devant tous les propos de frérot. Nous devînmes rouges comme des radis. Père et mère, simplement, se regardèrent en haussant les épaules.
L'été passa donc comme une brise, l'automne arriva, frais et clair. Et une nuit de grand vent, de nouveau, à la vitre... les trois petits coups... C'était lui! Nous soulevâmes les châssis; il n'avait point changé notre Vieil-Indien!
Le vieillard nous considéra quelque temps, pour ensuite poser sa main tremblante sur nos cheveux, comme à son habitude. Il nous remercia et s'éloigna. Nous le vîmes boitillant, avancer sur l'écume des vagues de la Baie-Sablonneuse. Le Vieil-Indien nous parut un grand pin tout sombre, marchant dans la clarté bleutée de la lune.
Dans les livres, nous avions bien lu que les fantômes ne mangent ni ne boivent, mais nous, nous savions que le nôtre avait faim et soif; aussi tenions-nous constamment prêts, sous nos lits, un pain, du fromage et des confitures, pour les soirs où il viendrait.
Je comprenais déjà que les adultes ne peuvent croire aux revenants sous peine de voir sombrer le monde entier, mais qu'il m'était difficile de porter ce secret, des saisons entières! Surtout que, par période, un sentiment de culpabilité s'ajoutait à mon agacement devant l'incompréhension de l'entourage. Combien de fois notre très chère mère et surtout tante Mathilde ne nous avaient-elles pas prévenus des malheurs qu'encourent les enfants qui parlent aux inconnus. Comment faire? Tout avouer sur les genoux de maman, quand elle viendrait à mon lit pour la prière du soir? Mais à quoi bon ma confession, on ne la recevrait même pas. Par ailleurs, je songeais qu'il ne serait pas honnête de ma part de dénoncer un fantôme aussi misérable et aussi bon. J'entendais notre vieil ami nous dire de sa voix cassée: "Vous êtes de bons petits, allez... Faut vous coucher à cette heure."
À force de tourner et de retourner ce gros problème dans ma petite cervelle, j'en vins à y penser beaucoup plus qu'il ne fallait. Un matin, aussi, à l'ahurissement de la maisonnée, je fis une brusque tempête, laquelle m'avait valu d'aller déjeuner d'air frais et de mes larmes sous la tonnelle du jardin.
"On ne veut jamais nous croire quand nous disons la vérité", avais-je hurlé.
Les choses en étaient là et les visites de "l'Indien à l'oeil de lune" me causaient maintenant beaucoup plus de souffrance que de joie quand, sans prévenir:
Pan! Pan!
Vous ai-je dit qu'à la saison froide, pour ce coureur des bois né qu'était notre paternel, commençait une longue saison de loisirs remplie de randonnées dans les montagnes d'alentour? Pas un jour qu'il ne rapportât quelque petit gibier sur lequel nous versions, avec maman, des larmes de compassion. Décidément, ce grand chasseur que nous voyions, tous les matins, quitter la maison, une grappe de pièges sur l'épaule, un fusil sous le bras, avait bon oeil pour attraper les lièvres et les fouines... meilleur que pour apercevoir les fantômes. Heureusement!
Maintenant, deux fois la semaine, se répétaient les trois petits coups à la lucarne, et: prenez ce pain, prenez cette confiture, monsieur l'Indien... "On vous aime beaucoup, vous savez", lui disait Yolande, immanquablement.
Pourtant, une fin d'après-midi sombre, qu'il neigeait, qu'il pleuvait, qu'il faisait un très sale temps, au fond de la Baie-aux-Joncs:
Pan! Pan! Pan!
Ce soir de février, notre brave nemrod de père rentra à la maison, notre fantôme en travers les épaules! Maman s'évanouit sur le coup, devant l'armoire à verrerie; mais tante Mathilde, ancienne infirmière et sage-femme, se mit tout de suite en office d'extraire les plombs de la jambe du petit homme, la grande table de la salle à manger convertie en table d'opération.
J'avais du premier regard reconnu notre géant aux dix andouillers qui marchait sur la cime des arbres et sur l'écume des vagues; il portait encore sa peau de chevreuil, panache et queue.
Par la suite, je devais, dans le langage imagé de mon père, entendre cent fois, et dans tous les détails, le récit de cet accident de chasse peu banal.
"Ça tombait comme un mur, ce soir-là... Arrivé à la Roche-qui-vire, une drôle de trace... je ne pouvais pas m'imaginer l'animal qui faisait des pistes comme celle là... trois pattes seulement, puis pesant comme le diable... je ne me trouvais pas trop brave; mais la curiosité me poussait..."
En bon conteur qu'il était, notre cher papa savait nous faire languir sur le sentier dix minutes ou une demi-heure, selon son inspiration. Enfin, paraissait le gibier et arrivait le dénouement.
"Je l'aperçois qui dépassait de toute la tête les aulnes de l'abord... C'était un chevreuil, et un fameux! Trop fameux à mon goût; même qu'il m'inquiétait en grand. Comme la pauvre bête cherchait à se cacher, j'épaule vivement. Je tire. Pan! Je tire de nouveau. Pan! Il culbute Pan! Pan!
Le conteur se levait alors et pointait un fusil imaginaire pour rendre avec tout le réalisme qui convient la scène finale. Notre mère s'écriait, à chaque fois: "Mon Dieu, est-ce possible." À nous aussi, les enfants, un frisson nous courait le long de l'échine.
"Mon damné chevreuil sacrait en Canayen, à cet'heure. En Canayen! Pensez donc! Vous dire comment j'ai eu la grande frayeur avant que je prenne sur moué. Vous dire!... "
Deux semaines passèrent: les efforts conjugués de notre grand-tante et de maman avaient fait un homme neuf du pauvre ermite des bois, et lui se sentait comme au paradis dans la chambre et les habits de l'oncle Gilbert. Pour moi aussi, cette quinzaine s'était révélée magique: plus de remords... deux mondes maintenant bien séparés. De plus, je devenais le confident du vieil homme.
Mon jeune frère et ma jeune soeur, eux, ne cessaient de se lamenter de ce qu'on avait tué leur "grand fantôme"; ils restaient inconsolables et le vieillard borgne semblait maintenant les effrayer. Pourtant tante Mathilde avait complètement enlevé cet affreux colorant vert sur la figure de son patient et avantageusement remplacé le pansement en fer blanc à son oeil énucléé.
Les engelures et les brûlures à ses mains et à ses pieds, toutefois, avaient été longues à guérir, mais à présent il mangeait à la table commune et, le soir, veillait avec la famille, devant le feu. Il parlait peu, souriait en guise de réponse aux questions de ma mère. Le mystère de sa vie restait encore, pour ainsi dire, entier.
Notre bon père était retourné sur les lieux de l'accident et en avait rapporté deux longues échasses, devant lesquelles le cher "grand fantôme" avait encore souri, puis balbutié: "C'est de mon pays de Camargue... une habitude." Une autre fois, devant un bol de lait de poule que lui offrait grand-tante, il avait commencé: "Ma vieille mère..."
À moi, qu'il faisait asseoir près de son lit avant le souper, il causait plus intimement, mais je sentais que ce n'était que pour nous deux et qu'il ne fallait pas aller le redire. Trois ans plus tard, il me répétait toujours: "Tu sais, petit, c'était un fameux coup de pétoire qu'il m'avait tiré dessus, ton père; j'ai pensé que le bon Dieu m'ouvrait son Paradis. Il fallait que ça finisse pour le mieux ou pour le pire, petit; je pouvais plus trouver le gibier, chauffer mes mains, arranger mes affaires. Pécaïre! comme je pleurais en pensant au grand soleil de mon Midi!"
Toutefois, il me semble aujourd'hui que ce n'était pas tellement la méfiance comme la pudeur qui motivait sa grande réserve envers nous.
"Nous ne savons pas encore votre nom", lui dit papa un dimanche, au dîner.
"Mon nom, c'a guère d'importance, il faut vous dire, mon cher monsieur, mon nom... mais je veux bien vous le décliner: Jean Joseph Alphonso Louis Bonneau."
"Quels beaux noms de France!" s'était écriée maman, comme transportée.
"Faudra les oublier, ma chère dame reprit vivement le vieillard et me dénommer tout juste Louis, s'il vous plaît."
À partir de ce jour, nous l'appelâmes donc Monsieur Louis.
Cependant, comme il devait demeurer chez nous plusieurs années et, d'ailleurs, y mourir, le récit de sa vie nous fut connue: une histoire plutôt triste et pas banale du tout.
Encore tout jeune homme, voici qu'au cours d'une excursion de chasse dans sa Camargue natale, il tue accidentellement son compagnon. Pris de panique, il se cache, fait feu contre les gendarmes Pour enfin se réfugier clandestinement en Nouvelle-Calédonie.
"Je souffrais beaucoup de me savoir maintenant considéré, en France, mon pays, comme un grand bandit et, aussi, de ne pouvoir continuer mes études au Séminaire de Lyon. Que je souffrais, pécaïre!"
De nouveau traqué par la police, il reprend le maquis jusqu'à ce qu'il puisse s'embarquer pour l'Amérique.
"Là, m'avait-on dit, on ne pose pas de question pour donner du travail à un bon chrétien, sans compter que le Québec, c'est un pays français. Tu verras."
Le pôvre! Il allait en voir, et de toutes les couleurs. D'abord, au bureau de l'Immigration, à Montréal, on lui intime: "Speak White!" Puis on l'informe: "You are in English country." Bientôt repéré comme personne illégalement entrée au pays, il dut errer de ville en ville, puis d'une forêt à une autre, toujours dans la crainte d'être découvert et ensuite extradé.
"Je pensai devenir fou tellement je regrettais ma chère Camargue et ma bonne mère, et mon curé et tout le monde."
La grande sensibilité du misérable n'avait pu en supporter autant et il avait fini par être atteint d'agoraphobie. Alors il s'était retiré au plus profond des bois, sans armes ni outils, ne circulant plus que la nuit. Pendant dix ans, il n'avait survécu que grâce à la cueillette et à la chasse au collet.
"Je ne pouvais plus me vêtir que de peaux de bête toutes crues. Et comment, dites-moi, comment me présenter aux bonnes gens d'ici, attifé ainsi? Je priais la Madone qu'elle vienne me délivrer de mon grand malheur, pécaïre! Elle est venue... Elle est venue avec un fusil, un soir que je me trouvais bien découragé et tout gelé."
"Avec un fusil, bonne mère!"
Donc, après quelques mois aux petits soins de tante Mathilde, monsieur Louis parvint au printemps moins souffrant de ses rhumatismes, avec quelques livres en plus. Notre père l'engagea comme jardinier et pourvoyeur du bois de chauffage à la cuisine.
Les villégiateurs, qui nous revinrent avec la canicule, cette année-là, nous demandaient tous qui était ce beau vieillard si aimable causeur.
Chère maman prenait alors les devants pour expliquer par de charitables mensonges... Enfin... qu'il était l'oncle Louis, marin... veuf...
Il paraissait vingt ans de plus qu'il n'en avait, l'oncle: cheveux blancs de lait, membres et tête décharnés à fond et démarche clopinante. Cependant la voix et l'oeil étaient demeurés vifs, spirituels, ajoutant encore au caractère hellénique de la figure émaciée de cet homme peut-être descendant lointain des colons du Péloponèse aux Bouches du Rhône. Disons...
À travers toutes ses pérégrinations et ses privations atroces, l'ex-séminariste lyonnais avait conservé le goût des choses de l'esprit. Il dévora notre petit rayon de livres en quelques semaines, puis voulut s'abonner à la bibliothèque municipale de la ville voisine. Mais là, un petit incident vint lui rappeler son passé qu'il évitait comme la peste, on le devine. Le conservateur de la bibliothèque exigea de ce monsieur, qui voulait emprunter trois bouquins à la fois, dont les deux tomes de l'Esprit des lois de Montesquieu, et qui parlait avec l'accent marseillais, en plus d'être borgne; il exigea donc que l'emprunteur s'identifiât plus rigoureusement que par "monsieur Louis, Lac Brompton". Notre père, qui n'avait rien d'un bibliomane, se chargea quand même des échanges de livres.
Bientôt toute la maison devint l'émule de monsieur Louis: des Arsène Lupin à maman qu'elle refilait à grand-tante Mathilde, des Jules Verne et des Comtesse de Ségur pour moi-même et que je devais ensuite lire à ma soeur et à mon frère. De confident, j'étais devenu le disciple du vieil homme qui m'initiait lentement aux merveilles du monde de l'esprit, qui me guidait vers les sources fécondes: Homère avec l'Iliade et l'Odyssée, Daudet avec les Lettres de mon moulin. De plus, il avait tenu à me faire la lecture, son livre à trois pouces de l'oeil qui lui restait, de la Queste du Graal, puis de la pièce Cyrano de Bergerac. Je jubilais!
"Vous savez, mon petit, il y a des choses qui doivent être lues sous peine de vous manquer toujours. Toute notre vie, mon petit!"
Souvent, le soir, quand il avait parcouru quelques paragraphes, il posait ses lunettes dans son livre en guise de signet et se prenait à penser tout haut, en songeant bien un peu à moi qui me trouvais accoudé à la même table que lui: jugements sur les événements et les choses, réflexions sur les oeuvres et leurs auteurs. Je fermais mon bouquin et écoutais; il m'en passait par-dessus la tête; il m'en restait.
Un soir, entre autres, il m'avait dit comme cela: "Vous allez à l'Académie des Frères; vous réussissez, c'est très bien, mais l'important ce n'est pas tant de tout bouffer, comme de choisir les bons plats! Quelques bons plats! "
Puis après une pause, comme pour regarder en lui-même: "Moi, par exemple, je suis vieux et j'ai toujours passé à côté d'un très bon livre... Peut-être le roman le plus parfait qu'un homme ait jamais écrit."
Alors, j'avais noté le titre et l'auteur avec I'intention d'en glisser un mot à grand-tante et peut-être bien, à Noël, offrir un cadeau... Mais non, la chose ne se pourrait pas, monsieur Louis décéderait avant que nous puissions lui donner Guerre et Paix de Léon Tolstoï.
Ses préoccupations intellectuelles ne comportaient rien d'emprunté, de conventionnel: je le réalise maintenant. Non, elles s'entouraient d'un minimum d'artifices littéraires, n'étaient que vie, communion à ceux de ses frères qui avaient réfléchi sur les mêmes sujets, éprouvé les mêmes inquiétudes que lui. Ainsi, il passait sans transition du potager à son cabinet de lecture: du binage des pieds de tabac à la lecture des Pensées de Pascal. Même disponibilité d'esprit, même gravité, même perfection.
Cette vie solitaire qu'il avait menée, loin du formalisme desséchant de la société, avait épuré son âme et rendu celle-ci simple, humble, exquise, si étrangère à toute convention que les esprits superficiels pouvaient le juger ou simpliste, ou indifférent. Certains dévotionneux, par exemple, ne l'estimaient pas catholique à leur goût.
"Je ne porte que ce que Dieu veut bien et ne le tente jamais", avait-il répondu un jour à une cousine à moi par trop indiscrète.
Dans la sixième année de son séjour à l'Auberge des Pins, alors que je me trouvais pensionnaire au lointain pays du Richelieu, j'appris, au milieu du premier trimestre, qu'on avait trouvé, sur le sentier de la Mine, monsieur Louis... décédé! Il rentrait de la Mission de Saint-Denis, distante de trois milles.
pages 63-73