Voyageance
Recueil de poésie
Publié chez Les Productions du Galet, 1991, deuxième tirage 1992
Description:

« Voyageance » est un recueil de poésie. Trois parties divisent le récit de ce voyage intérieur :
Vous dire... constitue la première partie où les poèmes traitent du désir et de la difficulté de l’écriture
Mon chemin... raconte le cheminement de l’auteure
Vers vous. Rend compte du désir de l’autre.
Voici comment l’éditeur décrit ce recueil en quatrième de couverture :Un murmure
Un instant d’abandon à l’intime.
« Voyageance » c’est l’aventure intérieure, c’est le parcours de l’essentiel, un itinéraire qui se transforme en partage, en échange, en communion, en appel.
Poésie sans artifices. Patiente sculpture des mots jusqu’à ce qu’ils représentent l’émotion dont ils sont les messagers.
Jocelyne Laurin vit la poésie douceur au poing. Elle nous dit ici avec ses mots-empreintes son chemin vers l’autre, vers ce désir de l’autre.
Extraits:
Enracinement
"Salut !"
il m'a dit
Dame Cocaïne
l'a cajolé
Et mon aimé
l'a poursuivieS'est écoulée
mon âme déracinée
jusqu'à douleur
jusqu'à grand vide... sans feuilles, je suis!
"Cancer !
"ils m'ont dit
La terre
a tremblé
Épicentre
sous la paupièreService complet
sous anesthésie
Gavée
par la maladie... sans écorce, je suis!
"Expulsion !"
ils m'ont dit
M'ont arraché
ma profession
Dépossédée
comme neige en caniculeÉgarée ridicule
sans itinéraire
Sans mes rêves
sans mes mains... sans branches, je suis !
"Racines !"
j'ai dit
Avec un désir immense
du VivantSont venues alors
mes ailes
Poussant
sous mes talonsPoussant même
sous ma rêverie
Sont venues
mes griffes aussi
Poussant en dehors
en dedansAux aguets
me protégeantC'est l'enracinement
de mes forêts
De tous mes projets
De tous mes musclesMes racines
s'agrippant
à l'ICI... en VIE, je suis !
InsomnieJe veux qu’on m’aime
Je veux qu’on m’aime... GROS
plus haut
que la maison
plus large
qu’une montagne
plus grand
que la terreTiens...
Gros comme ça !
là, tu vois?C’est beaucoup gros
n’est-ce-pas?Plein ta paralysie, quoi!
Je veux qu’on m’aime... FORT
Plus fort
que tous les lions
à griffes
plus fort
que tous tes freins
aux secrets mécanismes
plus fort
que la colère
de mille agressifsTiens...
Fort comme ça!
là, tu vois?C’est très très fort
n’est-ce-pas?Plein ta suprématie, quoi!
Je veux qu’on m’aime... VRAI
Plus rassurant
Qu’un soleil
levant son oeil matineux
plus fidèle
que mon lilas
s’éclatant au printemps
plus loin
que toutes les comptabilités
du geste prévuTiens...
Vrai comme ça!
là, tu vois?C’est plus vrai que vrai
n’est-ce-pas?Plein ta parodie, quoi!
Je veux qu’on m’aime .. TOUJOURS
plus infini
que toutes les mers
de la terre
plus lumineux
que mes vaillantes
étoiles-réverbères
plus persistant
que mes espoirs
ou mes chimèresTiens...
jusqu’à Toujours!
là, tu vois?C’est très éternel ça
n’est-ce-pas?Plein ta minuterie, quoi!
Je veux qu’on m’aime... MOI
pour une fois
Fort
Gros
Beaucoup
Jusqu’à Toujours
Et pour VraiJe veux qu’on m’aime... moi!
là, tu vois?C’est complètement fou
dis-tu?Tu crois ça?
eh bien...
tant pis pour toi
Je retourne à
mes éclaircies
mes comédies
mes mélodies
mes insomnies aussiÀ ma vie quoi!
mais fidèle à moi
Percée vers l'aubeAu creux de ton épaule
y lire mon nom
y déposer mes pluiesAu creux de mon poème
y lire ta chanson
y déposer mes crayonsAu creux de mon ventre
y lire mes mots
y déposer mes chaînesAu creux de mon rêve
y lire ta venue
y déposer le soleilAu creux même de notre satin
y lire des armes
et renoncer au maniement
ViensJe voudrais être avec toi
dans un silence à nouspleinement avec moi
pleinement avec toidans un silence
qui saurait dire...Un silence...
Celui
de nos sentiers-nature
quand
nos pas écouterontl’aphonie du tapage
au milieu des oiseaux
des rivières des forêtsUn silence...
Celui
du fond de nos yeux
quand
nos discours-muets aurontla voix de l’authentique
au milieu des réponses
toutes simples
Un silence...Celui
de l’applaudissement
des étoiles
quand
elles nous surprendrontenlacés à marée haute
au milieu des rochers
et des plages saléesUn silence...
celui d’après-l’amour
quand
nos corps renoncerontà grands cris
à tous nos mots
à tous nos mauxJe voudrais être avec toi
dans ce silence
qui saurait te dire
Critique:
Empreintes et emprunts
Envisagés comme le parcours du chemin qui aboutit à l'autre, les dix-neuf poèmes du premier recueil de Jocelyne Laurin, Voyageance déploie une série d'expériences personnelles miniatures que l'écriture cherche à transfigurer. «Me nommer» (p. 16), telle est l'ambition avouée du sujet inscrit dans le texte. Or, rien au monde ne requiert plus de virtuosité que d'apposer sur une réalité fuyante un langage qui fuit à son tour:
Le procès de la nomination est ainsi subordonné à une part d'arbitraire que seule la violence d'un acte immédiat comme «Cracher le sortilège [...] expulser/ma servitude» (p. 15) pourrait conjurer. La pulsion du désir qui se fait entendre ne parvient pas à prendre forme en raison de l'impossibilité du langage poétique à se conformer à une réalité unique. Qu'à cela ne tienne, Laurin inverse la procédure de telle sorte que le référent ait à incorporer et une forme fixe et une matrice qui constitue en quelque sorte un au-delà du poème.Mes mots sont en exil
au pays de l'errance
À la recherche de moi
de toi (p. 14)
Ainsi, les empreintes que laissent les mots sont déterminées par une série de contraintes formelles qu'impose l'identité de substance entre soi et l'autre en soi:
Cette identité ne réduit nullement le sujet à lui-même, mais le soumet au «désir immense du Vivant» )p. 60). «Parlant juste à côté de [sa] voix» (p. 33), il emprunte à d'autres ce qui le rend narrable, c'est-à-dire ce qui lui permet d'être raconté dans toute sa complexité. Aussi, les recours de Laurin à des poèmes où la répétition impose sa loi, à des symboles de survie que véhicule l'actualité («La surprenante ténacité du Liban», (p. 37), à des littératures diverse (on sent la présence de Saint-Denys-Garneau, de Prévert, de Vian, peut-être de Nelligan) forcent-ils à relire Voyageance dans la perspective d'une parole éminemment partageable, proche d'un «...silence à nous {...] qui saurait te dire» (p. 67-68)Petit soldat brave et bon
[...]
que sais-tu de moi?
Toi qui te loges
dans mes casernes (p. 42)
Jean Coutin, Lettres Québécoises, automne 1992, no 69
Le Soleil, Chateauguay, avril 1992
L'Aut'journal, mai 1992, no 103