Le vent majeur est un roman taillé dune seule pièce dont lécriture sans fioritures rend la lecture accessible, sans obstacle. Cest un livre magnifique où lauteure, Madeleine Gagnon, nous convie à assister à la construction dune artiste. Joseph Sully Jacques est un petit garçon donné par ses parents à des cousins plus fortunés. Lextrême pauvreté du Québec des années davant-guerre et de la deuxième guerre mondiale elle-même rendait de telles pratiques fréquentes. Le petit garçon ne sen trouvera dailleurs pas plus mal, jusquà la catastrophe, lorsque, à peine sorti de lenfance, il assiste au viol de sa mère adoptive par une sombre brute quil assassinera pour défendre la seule figure maternelle quil ait jamais connue.
Lexistence entière de lenfant basculera à ce moment, lors de ce meurtre commis pour protéger lune des personnes aimées et aimantes qui lentourent. Peu après, le jeune garçon sera confronté à ce quil nomme des visions. Elles ne le quitteront plus jamais. Le travail de limaginaire, amorcé par lenfant afin de réaménager une réalité trop difficile (mort de sa mère naturelle, viol de sa mère, assassinat du violeur) sera la piste qui le mènera à lart, à la peinture. Les visions le hantent, l'empêchent de fonctionner. Elles le mèneront aux consultations chez un psychiatre qui révélera à la famille lénorme talent de lenfant. La mort du père adoptif de Joseph précipitera ladolescent dans lâge dhomme, dans une carrière sérieuse, trop grande pour lui. La recherche de lamour, le besoin de comprendre, de donner un sens à la vie parfois absurde le mèneront à lhôpital des esprits où il rencontrera une jeune pianiste virtuose rendue invalide par un eczéma purulent. Cest lamour véritable quil rencontre. Tous deux guériront, Joseph dabord, Véronique ensuite, mais leur amour immense se vivra longtemps dans labsence. Un enfant, David, que Joseph élèvera seul, donnera un sens à la longue quête de lartiste. Après de longues années de désespoir, lartiste réussira à concilier tous les messages contradictoires que la vie lui envoie, la vie, la mort, lamour et labandon sentremêlant dans une recherche de sens et une démarche artistique qui réconcilie lartiste avec son histoire.
Extrait:
«Joseph eut froid. Quand parurent en cohorte ses frères et soeurs étrangers, fils et filles donnés ou gardés de Chaëmus et de Marie ; quand il revit le dernier séjour abitibien pour enterrer Chaëmus et quil entendit les chants et les rires noyés dans le whisky et la bière ; quand il se revit en train décrire sa vie denfance, prisonnier dun petit motel dans la tempête qui rageait dehors ; quand toute cette froidure de solitude vint le recouvrir comme un manteau gelant et que, parallèlement, sur une autre portée, salignèrent les personnages de lhôpital des esprits, Joseph sut que la fin des remémorations était venue.»
Le vent majeur, p. 199
Critique:
La réception critique de ce livre a été favorable. On a salué la limpidité du style, la qualité de la narration, loeuvre entière dans son originale démarche. Lauteure touche quelques cordes sensibles, les fait vibrer avec parcimonie, mais si justement que nous vibrons longtemps encore après avoir terminé la lecture de ce roman.
Le personnage principal, un homme, est fondamentalement investi par lauteure dont la démarche féministe nentrave pas (et éventuellement favorise) lappréhension de sentiments masculins, dune sensibilité masculine souvent tue, qui sexprimera tout le long des lettres à labsente. Des critiques se sont demandés : « Serions-nous en train dassister à un nouvel investissement, par les femmes, du monde masculin et du masculin du monde ? »
Réginald Martel, La Presse, Montréal, 12 novembre 1995.
Notice biographique de Madeleine Gagnon
Oeuvres de Madeleine Gagnon
Références sur Madeleine Gagnon