La vie de Nathalie Beaudoin bascule dans l'absurde à la suite d'un étrange héritage légué par Claude Mailloux, un dentiste qu'elle connaît à peine.Les questions, les sous-entendus, les mépris fusent de toutes parts. On la croit même coupable d'adultère. Après de multiples péripéties, réussira-t-elle à se disculper aux yeux de ses proches?
Doit-elle se rendre au troisième lampadaire pour rencontrer l'auteur d'un mystérieux rendez-vous ?
À ce troisième lampadaire, recevra-t-elle la clé de l'énigme promise?
Un roman aux multiples rebondissements.
Gaston Beaudoin soupire d'aise. Il apprécie au plus haut point cette escapade loin des agglomérations urbaines et des exigences de son métier. Son employeur devient de plus en plus difficile à satisfaire. La vente sous pression lui répugne, mais la concurrence se révèle féroce. Les jeunes loups, ses nouveaux confrères, lui poussent dans le dos. Ceux de son âge partent à la retraite, se retirent, fatigués, usés, désabusés. Lui, il ne cédera pas!.Sébastien, peu loquace depuis leur départ de la ville, se demande pourquoi il a accepté la proposition du quinquagénaire. Il se laisse toujours manipuler par le bonhomme. Par surcroît, en conséquence de sa tragique dispute avec Nathalie, plus rien ne l'intéresse. Il la revoit sans cesse couverte de boue de la tête aux pieds. Sa façon de nier les faits et ses ricanements de gamine alors qu'elle lui racontait des menteries, le hantent. Une dégringolade dans la gadoue! Allons donc! Naguère, ils nageaient dans la félicité. Du moins, il le croyait!
Le paternel de sa douce moitié le gratifie d'une bourrade amicale et lui montre un écureuil. Ce dernier, attiré par l'odeur de nourriture, se rapproche d'eux avec précaution. Gaston lui tend un morceau de pain. Prudent, l'animal s'arrête à une distance déterminée, étudie l'emplacement, ses chances d'évasion, regarde à droite et à gauche. Il avance de quelques pas, étire le cou, hume le festin promis. Le prenant en pitié, le chasseur lance le croûton. Le petit mammifère attrape l'objet convoité et se sauve à toute vitesse.
Gaston s'interroge devant le mutisme prolongé de Sébastien. Ce brave garçon se renfrogne, se complaît dans ses malheurs, s'invente des histoires, des misères. Pourtant, la situation ne justifie pas un tel abattement. Comment aborder un sujet si délicat, sans froisser la fierté de ce type? Le commis voyageur déteste s'infiltrer dans la vie des gens, surtout celle de ses proches.
Il considère son gendre comme intelligent et rationnel. Pour quelle raison cet être comblé sombre-t-il ainsi dans le mélodrame? Le premier nuage qui traverse son bonheur conjugal l'incite à s'effondrer. Le visage défait du pauvre comptable le ravit et l'irrite en même temps. D'une certaine manière, son chagrin le rassure. Sébastien aime encore Nathalie. Par contre, s'avérant actif et résolu de tempérament, Gaston comprend mal la prostration et le manque de combativité du mari de sa fille.
- Hé! Grouille-toi, Sébastien! À ce rythme, ton fichu sandwich au jambon te moisira dans les mains!
- Je m'en fous!
Des tintements de ferraille martelée à coups répétitifs envahirent bientôt ses oreilles. Cet assourdissant tintamarre l'a réconforté au plus haut point. En pénétrant dans l'atelier de réparation, le retraité a ressenti un bonheur immense. Il s'est dépêché d'essuyer ses yeux emplis de larmes et de taper des pieds pour réchauffer ses orteils congelés. Ses prunelles ont tout de suite prêté main-forte à ses narines afin de trouver d'où provenait le merveilleux arôme de café fumant. Au moment où il s'apprêtait à saisir un gobelet de carton, deux grandes bottes à demi lacées attirèrent son attention. Ces godasses crasseuses s'agitaient sous un tacot soulevé par des crics..Pour indiquer sa présence sur les lieux, Gaston a frappé avec délicatesse sur les chaussures du mécanicien. Une paire de jambes démesurément longues ont devancé un corps efflanqué, des bras squelettiques, et pour achever, un cou interminable surmonté d'un visage blanchâtre, osseux et dépourvu d'amabilité.
René Talbot a écouté les jérémiades de son client sans cacher le mépris qu'il éprouvait pour ce citadin endimanché. Voyager sans vérifier l'état de son pneu de secours impliquait un tel manque de jugeote! Ne lui accordant même pas le loisir de siroter un soupçon de caféine, il lui a ordonné de grimper dans sa dépanneuse. Nul être humain ne le forcera à besogner dehors en de telles conditions climatiques.
Ils ont remorqué l'automobile en un tournemain. Le propriétaire du commerce s'est empressé d'arranger les dégâts. De toute évidence, il projetait d'expédier au plus vite ce négligent enquiquineur venu le déranger dans son travail.
J'aurais dû me méfier de cet hurluberlu, conclut Gaston Beaudoin en sillonnant son cuir chevelu avec ses ongles. Mes problèmes personnels m'aveuglaient. La hâte manifestée par René Talbot pour se débarrasser de moi, témoignait sans contredit de son implication dans une affaire louche. Avec un peu plus de vigilance…
La blondinette se gare le plus près possible du commerce. Sa démarche malhabile, provoquée par ses talons aiguilles, la mène petit à petit vers l'établissement. La glace laissée par la dernière pluie mêlée de grésil rend le stationnement glissant et dangereux. Les flocons de neige tombés au cours de la journée camouflent en partie ces plaques de verglas.Le son d'une clochette signale la présence de Nathalie. À la suite de ce tintement métallique, un homme s'extirpe de sous le comptoir. Au fur et à mesure qu'il se déplie, la fille du général relève la tête. Vu de ses cinq pieds quatre pouces, ce colosse frisant les sept pieds en impose.
- Je peux t'aider? demande le géant d'un ton guttural.
Nathalie hésite un instant, puis s'engage.
- Je désire juste un café, bégaie-t-elle.
- D'accord. Installe-toi où tu veux.
Les pupilles de la citadine balaient la place. Une dizaine de tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et blancs, en vinyle, encombrent cette minuscule salle à dîner. Sur chacune de ces tables trône un vase rempli de fleurs artificielles. Salières, poivrières et cendriers accompagnent les bouquets. Des rideaux de dentelle garnissent les fenêtres.
Nathalie s'assoit près de la porte, au cas où les événements tourneraient mal. Un bruit de casseroles entrechoquées provient de la cuisine. Des bribes de conversation s'acheminent jusqu'à ses tympans. Le nom de René revient à quelques reprises, mais le tintamarre produit par une radio grinçante et démodée l'empêche de saisir le reste. Le dialogue s'interrompt brusquement.
Quelqu'un se rapproche. Nathalie se détourne aussitôt afin de cacher son intérêt concernant la discussion tenue dans l'autre pièce. Le gaillard aperçu à son arrivée s'avance vers elle. Son avant-bras, de la grosseur d'un tuyau de poêle, s'étire avec lenteur. À l'extrémité de ce membre impressionnant, une énorme paluche enveloppe presque en entier le breuvage commandé.
Son devoir de serveur accompli, Léon Talbot se consacre à ses occupations. Il plonge de nouveau sous le comptoir. Les faits et gestes du restaurateur aiguisent la curiosité de l'investigatrice. Celle-ci imagine mille scénarios. Trafic d'armes à feu et de drogues, recel d'objets volés, contrebande. Ces méfaits expliqueraient la disparition de son paternel. La preuve, les pneus du commis voyageur se trouvaient au garage de René. Un témoin gênant risquerait de mettre un terme au bon fonctionnement des affaires des frères Talbot. Anxieuse de découvrir la vérité coûte que coûte, l'imprudente progresse à pas feutrés en direction de l'endroit où s'est planqué le colosse.
- Vous souhaitez autre chose? questionne une voix stridente venue de l'arrière.
Nathalie se retourne d'un bond. Ses battements cardiaques frôlent la catastrophe. Surprise en flagrant délit d'espionnage, elle s'empourpre jusqu'à la racine des cheveux.
Une vieille dame aigrie, affectée d'articulations noueuses et d'une maigreur squelettique, la fixe d'un air menaçant. Personne n'importune ses fils sans en subir les conséquences.
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