Le gars du 102

Roman, publié aux Éditions ARION, Québec, 2000, 390 pages.

 

Description :

Madeleine se sent prise au piège dans la toile d'araignée qu'elle a involontairement tissée autour d'elle.

Un voisin d'apparence paternelle, un amant musicien, un mari violent et ses bruyants copains, des amis inconnus venus du milieu de la drogue font partie de son quotidien.

Frôlée par la mort à plusieurs reprises, elle se demande s'il s'agit d'accidents ou d'attentats criminels.

Lequel de ces charmants personnages pourrait être à l'origine de ses malheurs?

Action, suspense et amour sont au rendez-vous.

 

Extrait 1 :

- Bon, si vous me disiez de quoi il retourne.

- Je désirerais vous montrer quelques clichés. Si vous avez le temps, bien entendu. Je ne voudrais pas vous déranger.

- Soyez sans crainte, vous êtes la bienvenue. Ne restez pas plantée là, venez vous asseoir. Ce sont des portraits de vos parents?

Interloquée, Madeleine le fixe.

- Oui, comment le savez-vous?

Le vieillard se met à rire. La perplexité de la jeune femme l'amuse. Il se hâte de justifier cet éclat de bonne humeur pour ne pas indisposer son agréable interlocutrice.

- Rien de plus facile à deviner! La dernière fois que je vous ai croisée, vous m'avez appelé " papa ". J'ai donc supposé que je vous remémorais votre paternel. - Oui, c'est vrai. Vérifiez par vous-même.

Le maître des lieux saisit les photographies et se rapproche de la fenêtre pour bénéficier d'un meilleur éclairage. Il les étudie soigneusement les unes après les autres, sans articuler une seule syllabe. Il s'installe ensuite près de Madeleine.

- Vous avez raison, il y a une certaine ressemblance.

Madeleine reprend possession de ses précieuses images. Elle examine celle du dessus. Pendant un court instant, le visage de son père et celui du vieillard se confondent. La similitude des traits de ces deux types surprend. Il y a plus qu'une banale ressemblance… Les figures s'embrouillent de plus en plus. Madeleine ne les voit presque plus. Elle espère que le vieil homme ne remarquera pas les larmes dans ses yeux. Elle se juge stupide et ridicule.

Le vieux lui tend la main. Il devine l'émotion qu'elle ressent, mais se garde de rompre le silence.

Retrouvant son calme, Madeleine relève la tête et se décide enfin à expliquer ce qui la bouleverse.

- L'auteur de mes jours jouait aussi du piano.

- Vraiment?

- Oui, et il aimait les mêmes oeuvres que vous. La petite berceuse que vous interprétez quelquefois lui plaisait beaucoup. Il l'exécutait juste pour moi, et cette complicité me rendait heureuse.

Le monsieur du 102 se cale dans son fauteuil. Il prend une grande respiration et jette un coup d'oeil autour de lui. Sa vieille pipe lui manque, en particulier dans des moments comme celui-ci. Il lui semble qu'il réfléchirait mieux en fumant. Son regard se pose sur la bibliothèque. Tous ces bouquins qu'il a lus et toute l'expérience acquise au fil des ans, ne lui servent à rien à présent. Il ne trouve pas les mots à dire, se sent dépourvu. Ce qui lui arrive actuellement dépasse l'entendement. Les partitions sur lesquelles ses prunelles s'arrêtent un instant, lui rappellent tant de souvenirs… Ses pensées vagabondent. Une chanson lui revient à la mémoire, pas les paroles, mais la mélodie. Que c'est triste de vieillir… Il aurait adoré avoir plusieurs enfants, mais la vie en a décidé autrement.

- Je ne suis pas votre géniteur, si c'est ce que vous croyez. Nous avons des traits communs lui et moi, je l'avoue. Et par un étrange hasard de circonstances, je tapote à l'occasion des concertos qu'il appréciait. Mais je tiens à vous assurer que je n'ai aucun lien de parenté avec vous.

.


Extrait 2 :

Simon dépose son barda dans l'herbe. Tout ce bataclan l'empêche de gesticuler à son aise. De plus, sa calotte l'indispose. Elle lui serre le crâne. Il déteste porter une coiffure et se débarrasse avec plaisir de ce couvre-chef devenu incommodant et inutile. Il le jette sans façon parmi ses affaires. Le vent, taquin, s'empresse d'ébouriffer son épaisse chevelure. Il soupire d'aise.

Sa douce moitié attend une explication. Son regard offusqué en témoigne.

- J'ai acheté ce domaine, Madeleine.

- Ai-je bien entendu?

- Nous sommes chez nous! déclare-t-il en montrant la cabane. Voilà notre petit nid d'amour!

Madeleine a l'impression de cauchemarder. Avec l'attentat de ce matin, elle croyait avoir supporté son lot de misères pour la journée. Elle n'aurait jamais imaginé voguer de catastrophe en catastrophe à ce point-là.

- Tu l'as… acquis ! balbutie-t-elle enfin.

- Oui.

Incrédule, Madeleine le fixe sans dire un mot. Un papillon virevolte autour d'eux, elle le chasse d'un geste impatient. Elle ne partage en aucune manière l'émerveillement ressenti par son conjoint. De ce site enchanteur, seuls les côtés négatifs lui sautent au visage. Les moustiques entourant la tête du pêcheur en sont un exemple. Leur présence affecte grandement l'humeur de la citadine. Sans parler de tous ces insectes sautant et rampant dans l'herbe. Ceux aperçus dans la masure, ou pire encore dans ce lit crasseux… ne sont pas à négliger non plus. Elle perçoit autour d'elle les bruits émis par cette jungle miniature et dégoûtante. Elle éprouve une vive répulsion pour cet endroit isolé.

- Mon initiative te ravit, n'est-ce pas? enchaîne Simon.

Retrouvant l'usage de la parole, Madeleine s'informe d'une voix sans timbre.

- Et tu comptes le payer avec quel argent?

Simon hausse les épaules. Pour lui, la réponse apparaît simple et évidente. Il ne voit pas du tout où se trouve le problème.

- Le nôtre, enfin le tien si tu préfères. Mais puisqu'il s'agit de notre bonheur à tous les deux, je pensais que tu approuverais ma décision.

.


Extrait 3 :

De toute évidence, mon homme prépare une entourloupette de taille, songe Madeleine. D'habitude, ses coups pendables m'apparaissent inversement proportionnels à sa gentillesse.

Prisonnière de ses réflexions, la brunette ne remarque pas les signes d'impatience manifestés par Simon. Il piaffe à ses côtés.

Comme les mouvements de la mer…continue de penser Madeleine. Le flux et le reflux. Beau, puissant, imprévisible et dangereux. Voilà Simon ! Il ressemble à l'océan. Il attire, séduit, puis se déchaîne et engloutit.

Simon la ramène à la réalité d'une voix douce.

- Es-tu d'accord, Madeleine?

- Où veux-tu en venir, Simon?

- J'adorerais te faire un enfant.

- QUOI?

- Crois-moi, ma puce. C'est ce chaînon qui nous manque. Je comprends parfaitement que ce bébé ne remplacera jamais la petite, mais je suis convaincu qu'avec cet enfant, notre mariage ira beaucoup mieux.

- Jamais! Tu m'entends! JAMAIS!

- Pourquoi?

Folle de rage, perdant tout contrôle de ses émotions, Madeleine lui lance le bouquet par la tête. Il ne l'achètera pas pour si peu.

- Tu oses me demander pourquoi! hurle-t-elle au summum de la colère. Après tout ce que tu m'as infligé, tu as le culot de jouer les innocents! Je ne t'aime plus, Simon. J'ai peur de toi. Je reste ici parce que je suis présentement invalide et que je n'ai aucun endroit où me réfugier. Je te l'ai déjà précisé et je te le répète, dès que je pourrai marcher, je déguerpirai.

Une minuscule fleur blanche reste accrochée sur le genou de la blessée. Madeleine la balaie avec dégoût. Elle ne veut plus rien savoir de ce cadeau empoisonné!

 

Retour à la notice biographique de Marlène Bergeron