HISTOIRE À SUIVRE
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SUITE ET FIN
-1-
Extrait
Pour un moment, vous vous êtres
retrouvé dans la peau d'un auteur. Vous avez sûrement
senti la griserie de vous laisser porter par les
personnages, le plaisir de visiter en imagination de
nouveaux lieux. Le privilège d'un auteur, c'est de
devenir quelqu'un d'autre pour un moment, c'est de
pouvoir transcender son propre corps pour se déplacer en
d'autres lieux, en d'autres temps. C'est déjouer le
temps et l'espace! |

Trois semaines après avoir pris la décision de partir, au volant de sa BMW, sa collection de cassettes à ses côtés, Bertrand descend vers Portland. Il a quitté son travail vers quinze heures, ses bagages préparés la veille l'attendaient dans l'auto. Il se sent très heureux de son idée; tout à l'heure, il a raillé Paul et ses confrères: "N'oubliez pas de vous reposer un peu malgré tout!" et il les a laissés sur un rire narquois.
Il fredonne et roule doucement. C'est jeudi, la route est libre, les vacanciers de Pâques ne partant que le lendemain. Il a emprunté la route 26, sinueuse; il n'est pas pressé, conduire quand il n'y a pas trop de circulation le détend. Que va-t-il découvrir qu'il ne connaît déjà dans ces lieux familiers? Des souvenirs sans doute, peu de surprises. De toute façon, ce n'est pas ce qu'il recherche. Assez de solitude pour reprendre contact avec lui-même, des plages désertes, des kilomètres de sable battu à marée basse et l'odeur marine; cette odeur, c'est ce dont il a le plus besoin. Puis la bruine sur son visage, si fine que sa peau ne percevrait aucune goutte mais se mouillerait imperceptiblement; aussitôt essuyée par le vent, elle garderait néanmoins juste assez d'humidité pour que Bertrand se sente intégré au paysage.
Il veut faire corps. Vibrer à la vie. Oublier l'hôpital. Le blanc. Le manque d'oxygène. L'espace comprimé. "Du vent, du vent, du vent, j'étouffe, je vais mourir!" Il lui faut de l'excès, du transport. "Du vent!" Il sait bien, en son for intérieur, que la nature au printemps a bien des points en commun avec l'agitation de l'esprit de ses patients. Assez d'introspection! Il a décidé d'aller à la mer et il y va, heureux, optimiste, guidé par ses instincts.
Il arrive à Portland autour de dix-neuf heures. Il se choisit une chambre dans une auberge donnant sur la mer, il a l'embarras du choix. Il met ses bottes, enfile un gros chandail de laine, son anorak, et sort aussitôt. La mer, il l'a sentie bien avant de la voir, comme si son odeur était venue à sa rencontre le saluer en invité privilégié. Il hume l'air salin à pleins poumons et se dirige vers la plage. Ses vacances débutent au moment précis où il touche le sable. Enfin!
Il a envie de sauter. Il n'a plus soixante ans mais trente, il tient Marianne par la main, ils avancent dans l'eau, étourdis tant par la houle que par leurs projets fous. Puis c'est à dix-sept ans qu'il se revoit, avec son copain, sautant dans les vagues. Il rejoint la grève, il est ému par cette ambiance qui lui est si chère. Tiens! Voilà le petit garçon qui court, un cerfvolant à bout de bras. Il avait dix ans lorsque ses parents l'ont amené ici pour la première fois! Il soupire, son visage offert à la bruine. "Vieux fou, tu cours après ta jeunesse, c'est ça que tu cherches, hein! Au bord de la retraite, tu voudrais bien rebrousser chemin, avoir encore toute la vie à gober." Il sourit à nouveau, ouvre ses poumons, aspire le paysage. La mer est d'un gris presque charbon. Elle se donne un air menaçant. Elle plaît à Bertrand.
De retour à l'auberge pour le souper, il jouit de la faim qu'il ressent. Il s'assoit près d'une fenêtre à petits carreaux ornée de rideaux de cotonnade fleurie. Il se commande un demi-litre de vin rouge, un bordeaux qu'il goûte en faisant claquer la langue. Il aime l'atmosphère de ce petit hôtel mais il ne restera pas plus d'une nuit. Il veut changer d'endroit chaque jour, longer la mer, lui tenir compagnie, la rattraper vingt kilomètres plus bas, la surprendre pour mieux saisir sa densité mais aussi pour la cerner, la circonscrire, comme si c'était possible. La piéger peut-être! "La posséder!" La faire sienne comme une femme qu'on connaît sous différentes humeurs et qu'on apprend à aimer.
Il se surprend à marmonner et, son repas terminé, il décide de monter à sa chambre. Il veut explorer cette idée qui l'a effleuré à la fin de son repas. Il s'installe dans l'unique fauteuil de la pièce et prend ses aises comme il le fait chez lui, les deux pieds appuyés sur le lit. S'est-il ennuyé de l'amour? De Marianne ... ? Pourtant non. Il a fait son deuil de l'amour en quittant Marianne. Ce n'était pas pour lui, trop peu communicatif. Mais son corps frustré regimbait parfois, se réveillait et réclamait son dû; Bertrand devenait grognon. Avec Marianne, les premières années, il avait aimé leur passion; avait-il été trop amorphe pour l'attiser, la renouveler?
Il se lève tôt le lendemain matin et fait une longue prornenade sur la grève avant de déjeuner. Le temps est morne et un vent frisquet l'oblige à fermer son imper. Il fait corps avec la nature. Néanmoins un doute le chatouille."*Ça ne te suffit pas?"
Malgré lui un sourire se dessine sur son visage, il est vivifié; ses sens sont aiguisés. Il rejette les épaules en arrière, bombe le torse, respire profondément. Il a l'impression que son corps se réveille d'un lourd sommeil et il goûte cette sensation dans tous ses membres.
Il emprunte la route un pour longer le plus souvent possible la mer, mais tant qu'il n'aura pas dépassé Kennebunk son désir sera frustré. Il se perd dans des routes secondaires qui le mènent à des culs-de-sac, mais il s'entête, cherche au flair celle qui lui ferait goûter, ne serait-ce que sur cinq cents mètres, la compagnie de la mer.
Il est plus de midi lorsqu'il entre dans le petit village d'Ogunquit. Les nuages font place peu à peu au soleil, dissipant la brume matinale. C'est à une intersection, au coeur du village, qu'il l'entrevoit. D'ordinaire il ne prend pas de "pouceux"; encore moins de "pouceuses", elles cherchent l'aventure croit-il.
Elle attend le pouce en l'air à cette intersection. Elle donne l'impression de faire partie du décor dans cet endroit de villégiature habitué à toutes les extravagances, néanmoins assez désert à cette période de l'année. Habillée d'un imper de marin jaune clair sur un chandail écru, elle a enroulé sur ses hanches un grand châle bleu qui lui fait une jupe sur ses jeans et lui donne cet air de gitane qui attire le regard de Bertrand.
Il décide de faire marche arrière après l'avoir légèrement dépassée. Ayant prévu sa manoeuvre, elle avait déjà ramassé son sac à ses pieds pour courir à sa rencontre. Dès qu'elle est installée, elle commence à babiller. Elle n'est pas Américaine comme il l'a d'abord cru; elle parle français.
- Québécoise?
- Oui, Québécoise pure laine! Moi, c'est Jeannine mais mon père m'appelle Ninon. Alors, appelez-moi Ninon.
Il a compris le message. Cette allusion à son âge le refoule dans ses silences habituels. Elle ne semble pas s'en apercevoir car elle continue de parler, et avec une aisance qui donne à Bertrand l'illusion qu'elle le voit comme un ami plutôt que comme un père. En moins de quinze minutes, il sait tout sur elle ou à peu près. Elle est volubile, inépuisable, et rit de ses propres blagues. Fille unique, de père anglophone, élevée à Montréal par une mère divorcée, elle a appris jeune à se débrouiller. Sa mère lui a donné une éducation libre. "C'est comme ça que je suis et je la remercie." Ninon a fait de multiples expériences: yoga, vie de groupe en appartement, cours de massage, alimentation naturelle. Elle en est à narrer ses premières expériences sexuelles quand Bertrand l'interrompt, pudique. Il aime les approches plus subtiles. Surtout il ne veut pas mettre en doute ses bonnes intentions.
- Vous allez où comme ça?
- Loin, autant que je peux, en nowhere. Mais je ne veux pas faire de la route juste pour faire de la route. Ce qui m'importe le plus, c'est de vivre des choses super!
Quoi qu'il fasse, les questions de Bertrand la ramènent à ses préoccupations. Il saura tout d'elle, mieux vaut s'y résigner.
_ Raconte.
-Je veux vivre, quoi! Accumuler des expériences. Toi par exemple, tu as l'âge de mon père, même plus. Mais, je suis sûre que tu peux m'apprendre plus que lui. Parce que entre toi et moi, il n'y a pas de barrière, pas d'interdits moraux. C'est illimité, tu comprends? C'est possible de se placer dans le même champ de vibrations!
Bertrand se racle la gorge et cherche des yeux un endroit où immobiliser sa voiture. Il a besoin d'être seul.
- Si ça ne te dérange pas trop, j'ai besoin de marcher un peu. Moi non plus je ne tiens pas à faire de la route juste pour en faire. Tu comprends?
Il ne vérifie pas si elle descend elle aussi, il ne ferme pas sa voiture à clef. Il n'a qu'à traverser la route et il est sur la plage, une plage rocheuse. Il doit se trouver dans les environs de Cape Neddick mais il n'en n'est pas certain, cette fille le dérange vraiment.
Le pas de Bertrand est rapide, comme s'il craignait d'être suivi; il a besoin de chasser le trouble qui le gagne. Il éprouve la désagréable sensation d'être piégé. Cette fille lit dans ses pensées. Des pensées qu'il n'ose pas s'avouer et qu'elle dévoile avec le plus grand naturel. Il se retourne pour voir si elle le suit. Mais non, elle flâne au bord de l'eau alors que lui court presque. Inutile de se demander si elle a deviné son besoin d'être seul, c'est assez manifeste pour qu'on n'ait pas à croire qu'elle est une sorcière.
Il porte son regard aussi loin qu'il peut, au-delà de l'horizon, là où le ciel et la mer se confondent, et goûte le plaisir de cet instant d'hésitation entre l'acceptation du désir et la sécurité passagère de son refus. Qu'il est bien! "Que j'ai donc bien fait de prendre ces vacances!"
- Tu parles tout seul?
Il n'est pas surpris de la voir s'approcher, il lui reconnaît déjà le sens de l'à-propos.
- Comme tu vois! Une vieille habitude qui m'est devenue nécessaire.
Il lui fait signe d'approcher, lui laisse une place sur la pierre qu'il n'a pas envie de quitter tout de suite. Elle s'assoit en se pressant un peu contre lui.
- J'ai un peu froid.
Il rit, lui ouvre les bras et ne peut s'empêcher de remarquer:
- Tout de même, tu as encore besoin de subterfuges!
- Qu'est-ce que tu veux dire?
- Tu le sais aussi bien que moi, rusée!
Leurs rires se perdent dans le fracas d'une vague plus grosse, venue s'abattre contre l'écueil, les éclaboussant.
- Cette fois on va prendre froid. Rentrons, le vent est traître au mois d'avril.
C'est main dans la main qu'ils se dirigent vers l'auto. Bertrand reprend la route et dit à Ninon en lui désignant ses cassettes:
- Choisis ce que tu veux!
Elle fouille, lit tout haut les titres, ne trouve rien à son goût.
- Qu'est-ce que c'est? De la musique de grand-père?
Il hoche la tête, incrédule; un sourire amusé le rajeunit. Faute de mieux, Ninon se met à chanter à voix haute sans aucune gêne. Une voix un peu cassée mais juste. Loin d'être excédé, Bertrand se laisse envelopper. Il se sent happé par une vague de fond. Quel déferlement cette fille!
À Newburyport il décide de changer de vitesse de croisière; il vient d'avoir une idée qui l'enchante.
- Connais-tu Cape Ann?
- Non. C'est loin d'ici?
- Tu verras bien... Je t'enlève!
Il est fier de son idée. Son flair l'a bien servi depuis le début de son voyage, pourquoi ne pas continuer à s'y fier, sans plus? Il n'est pas retourné à Cape Ann depuis une bonne dizaine d'années. L'ambiance de l'endroit se prêterait bien à ce qu'il a le goût de vivre avec Ninon, il lui semble que les côtes rocheuses et les petits villages de pêcheurs aux rues étroites dégagent juste assez de romantisme pour lui permettre de vivre ses désirs et de les faire partager à Ninon.
Il entre dans le petit village de Rockport et cherche un hôtel où il est déjà descendu, un manor qui a gardé son cachet de début du siècle, en face de la mer. Il est heureux de le retrouver; sa mémoire lui est encore fidèle! Il arrête sa voiture et regarde la jeune femme; puis il ferme les yeux, troublé davantage par le désir que suscite en lui sa beauté que par sa beauté elle-même.
-Tu t'arrêtes avec moi? J'ai le goût de connaître tes vibrations.
Bertrand s'entend lui emprunter ses expressions, enregistre son changement d'attitude. Elle ne répond pas tout de suite, le regard interrogatif.
- Tu ne te moques pas de moi?
- Non!
Il laisse passer de longues minutes de silence, plus loquace du regard, avant de lui confier:
- Tu as quelque chose à m'apprendre.
- Vraiment?
- Vraiment!
Il est sincère. Il désire s'ouvrir, non pas profiter d'elle. Son désir n'est pas que physique. Il perçoit chez elle un débordement voisin de celui qui le touche tant chez certains ou certaines de ses malades, cette dimension qu'il évoque parfois quand il les compare à des gens dits normaux. Elle obéit à sa propre loi, échappe à toute définition. Elle est, à n'en pas douter, en parfaite santé mentale. Elle ne refrène pas ses pensées, semble nager à l'aise dans son univers. Elle est libre. Il commence à comprendre ce qu'elle a voulu dire tout à l'heure dans l'auto lorsqu'elle parlait de son éducation.
En remplissant la fiche d'inscription, Bertrand éprouve une certaine gêne alors que Ninon, à ses côtés, paraît tout à fait dégagée. Leur différence d'âge devrait elle aussi l'incommoder. Il rougit et pense qu'elle aurait pu l'attendre dans l'auto.
Chambre 18. Du deuxième étage, on surplombe la mer. Depuis combien de temps n'est-il pas allé à l'hôtel avec une femme? La dernière fois remonte à un an et demi, et encore, ça n'a été que pour "jaser". Il se sent novice, et timide. Ce ne sera pas lui qui brisera la glace. L'initiative, Ninon l'a déjà prise dans l'auto, il a le goût de s'abandonner, il n'a qu'à oublier leur différence d'âge. Il croyait avoir passé l'âge de tels excès. Ninon pourrait passer pour sa fille; bien plus, sa petite-fille. Mais elle semble plus expérimentée que lui, alors pourquoi évoquer cette question d'âge!
Dans la chambre, il s'empêtre dans les bagages, tourne en rond, évite de regarder la jeune fille. Ninon a l'aisance de quelqu'un qui se laisse être. Elle fait le tour du propriétaire, apprécie: "Nice!" et, tout de go, se fait couler un bain. Elle enlève ses vêtements, les lance pêle-mêle sur le lit. Elle cherche dans les sachets de bain mousse mis à la disposition des clients celui qui lui convient et en découvre un à l'algue marine. L'eau vire au bleu et un parfum légèrement âcre, presque trop intime, trouble Bertrand. Paralysé, il tourne le dos à Ninon et lance:
- Je sors pour une promenade.
Un ton à peine moqueur lui renvoie: - Comme ce midi?
Il s'immobilise. Un long silence s'installe, uniquement ponctué par le clapotis de l'eau. Il l'imagine entrer dans le bain. Et puis il l'entend dire:
- C'est comme tu veux.
Elle ne semble pas ennuyée le moins du monde par la fuite de Bertrand, c'est du moins ce qu'il croit en refermant la porte en vitesse pour ne pas lui permettre une autre remarque qui le ferait hésiter. Il retrouve son calme une fois sur la grève. Il sait bien qu'il fuit. Il veut prendre le temps de maîtriser le désir trop urgent qui monte en lui. "Vieux fou!"
Il n'a pas mis ses bottes et ses souliers sont déjà remplis de sable. Il s'assoit sur la grève humide pour les vider; il aimerait marcher pieds nus, mais la température glaciale de l'eau ne permet pas encore au sable d'emprisonner la chaleur du soleil de la fin d'avril. Il se promène donc avec précaution, offre au vent marin ses désirs et ses pulsions.
Balayés le blanc, l'absence, le vide. Il ouvre ses bras qu'il referme, croisés sur ses épaules. Pouvoir étreindre, enfin! Il imagine Ninon, pieds nus à ses côtés. Une demi-heure de cette marche l'a apaisé et il se sent plus près de cette femme, si jeune, là-haut. Son désir est moins impétueux, il pense maintenant pouvoir s'abandonner à elle avec autant de naturel qu'il se confie à la mer.
Quand il rentre, elle a les cheveux enveloppés dans une serviette et porte un T-shirt avec l'inscription: "No problem!" Cela le fait sourire et le détend. Il dit:
- Je suis prêt pour un bain aux algues.
Et c'est en douceur que le reste de la soirée se déroule; comme pour son voyage, il se laisse guider par ses impulsions. Ninon goûte la mer, l'algue marine a laissé son parfum dans les replis de sa peau. Elle est tendre et aime l'amour. Maintenant allongée sur le lit, la tête appuyée au creux de l'épaule de Bertrand, elle se met à chanter.
Bertrand se laisse bercer par la voix qu'il trouve moins rauque que cet après-midi, apaisée par l'amour. Il s'assoupit un bon moment et il a l'impression que cette voix l'accompagne pendant son sommeil. Ils en oublient l'heure du souper, le temps coule, prend d'autres formes. Se nourrir d'amour, éveiller sa faim, se nourrir encore d'amour. Tard le soir, Bertrand sort prendre l'air, un prétexte pour être seul un moment. Il longe la mer sans la voir, grisé, assouvi. Son corps porte encore Ninon. À chaque pulsation de son coeur, il répond par une légère pression au bas-ventre qui le ramène à sa jouissance. Bertrand goûte la faiblesse euphorisante de ses membres. Ses paumes ont gardé la forme des petits seins de Ninon. Certains vers de la chanson de tout à l'heure lui reviennent en tête et rythment ses pas, nostalgiques mais pas tristes, tout à fait en accord avec son état d'âme.
And you want to travel with her
And you want to travel blind.
Oui, c'est décidé, demain il repartira seul. L'intermède avec Ninon ne sera bénéfique qu'à la condition qu'il ne tente pas de le prolonger. Il flânera, redécouvrira pour lui-même la côte de Cape Ann. Il a appris l'essentiel pour nourrir ses pensées pendant le reste de son voyage. Suffisamment pour alimenter sa réflexion et orienter sa vie future.
Lorsqu'il rentre, Ninon dort étendue en travers du lit. Il n'allume que la lampe de chevet et avance un des deux fauteuils près du lit. Il s'assoit face à cette femme trop jeune pour qu'il l'appelle sa compagne, et entreprend sa séance d'analyse coutumière. Il sourit en se regardant. A-t-il l'air d'un voyeur? D'un médecin veillant une malade peut-être? Ni l'un ni l'autre. Il veut faire le plein d'images; une telle douceur émane de Ninon. Il s'enveloppe d'elle, envahi de tendresse. On ne pourrait plus le qualifier de grognon, du moins ne se laisserait-il plus appeler ainsi. Il se sait capable d'abandon et ce qu'il vient de vivre n'est pas uniquement dû à Ninon. Il y a mis du sien, beaucoup. Un jour il évoquera la jeune femme pour concrétiser ses souvenirs. "C'est grâce à Ninon que j'ai appris cela." Ce sera vrai. Et le souvenir de ce voyage et des décisions qu'il aura prises alors colorera ses pensées d'homme solitaire. Il dira: "L'année dernière à la mer" ou "À Cape Ann, il y a six an" avec une étincelle dans le regard. Il prendra plaisir à évoquer ce voyage et on pensera qu'il radote. Personne ne saura la vitalité qu'il puisera dans cette évocation.
Le visage d'Élise vient se substituer à celui de Ninon tout enroulée dans le sommeil. Une ombre sur son bonheur. Comme il aimerait que la vie coule à nouveau dans le corps anémié de sa patiente. Il chasse cette pensée, rejette l'association que son subconscient lui impose. Peut-il oublier qu'il est médecin? Il écarte la réplique qui lui vient aussitôt: "Surtout peux-tu oublier Élise?" Ce soir il n'est que Bertrand Fisette, une femme l'accompagne et il n'a pas l'intention de perdre plus de temps à l'introspection. Il se dévêt, éteint et s'allonge près de Ninon. Il moule son corps sur le sien, tout doucement pour ne pas l'éveiller, ferme les yeux. La rumeur des vagues les rejoint et les berce en amants privilégiés. Il voudrait s'empêcher de dormir, immortaliser cet instant mais le sommeil le happe dans un ressac.
Il se réveille tôt, le lendemain matin, pour surprendre la jeune femme juste au sortir de ses rêves. Lorsqu'elle ouvre les yeux, Bertrand remarque qu'ils sont plus gris que bleus, d'une couleur qui convient à ses états d'âme. Ils font l'amour une dernière fois, en silence, comme un rituel.
Ils prennent leur déjeuner sans se presser, lui, multipliant les cafés, elle, les chocolats chauds. Bertrand explore les moindres détails du visage de sa compagne d'un soir qui restera longtemps la complice de sa solitude. Il mémorise chaque trait, compte presque les taches de rousseur qui colorent ses joues de blonde. Il note les nuances de ses yeux qui changent avec la lumière et leur expression qu'il juge un peu triste malgré les protestations de Ninon. Il grave dans sa mémoire le dessin de ses lèvres entrouvertes sur une chanson.
- Rappelle-moi ce que tu chantais hier soir.
Il sort son crayon et note le nom de Léonard Cohen sur une serviette de papier, comme s'il rédigeait une ordonnance; il la plie en un tout petit carré et l'enfouit dans la poche de son veston. Il sourit.
-Qu'est-ce qui te fait rire?
-J'imagine Cohen à côté de Chopin ou de Grieg. Je vois la tête de mes confrères invités à souper chez moi quand je le leur ferai entendre au dessert, eux que j'ai saturés de musique classique!
Ils rient ensemble mais redeviennent vite sérieux. Ils se regardent. C'est elle qui rompt le charme.
- Moi je trouve qu'ils font bon ménage ensemble, ton Chopin et mon Cohen! Ce sont tous deux des romantiques. Non?
Elle commence à ramasser ses affaires. C'est le signal! Encore elle qui prend les devants.
- Faut pas étirer les adieux. C'est pas meilleur après.
Elle le regarde tristement, ce qui réjouit presque Bertrand: il n'est pas le seul à s'arracher.
D'ailleurs il n'avait pas espéré une telle entente.
- Faut que j'y aille si je ne veux pas manquer mes meilleures chances de pouce.
- Attends, j'ai quelque chose à te donner. Je règle et je t'accompagne.
Ils sortent ensemble, Bertrand l'entraîne vers la voiture, ouvre la portière et lui montre les cassettes.
Elle regarde étonnée, hésite, puis se met à fouiller. Elle s'est remise à babiller comme aux premières minutes de leur rencontre et il l'apprécie. Tant mieux si elle a retrouvé sa spontanéité!
-Je ne sais pas quoi choisir, je ne connais rien là-dedans!
Il se penche, écarte quelques cassettes et lui en remet une.
-Prends celle-ci, c'est ma préférée.
Elle se hausse sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Bertrand imagine une fille embrassant son père. Il arrête son geste et l'enlace comme un amoureux, longuement. Elle desserre son étreinte et, timide, ajoute:
- Faut que je m'en aille. Au revoir!
- Adieu!
Elle paraît habituée aux départs et s'en va sans se retourner. Bertrand la regarde s'éloigner, soupire. Il monte dans sa voiture, met une cassette et démarre.
| Le texte que vous venez de lire vous laisse sur votre faim? Vous voudriez savoir si Bertrand a décidé de prendre sa retraite? On le saura, dès son retour au travail, après ses vacances. L'épisode est présenté à la page 73. |
(...)Une mauvaise surprise attend Bertrand à son travail, une nouvelle qui le ramène brusquement à la réalité. Décidément l'hiver perdure! Au centre hospitalier, le vent a davantage le goût du calcium des routes que celui du sel marin. Il n'a pas mis les pieds dans son cabinet que tout le monde cherche à le joindre pour lui annoncer la tragédie: Élise a tenté de se suicider hier!
Il referme la porte de son bureau. Il ne peut s'asseoir, la surprise a raidi ses membres, il se tient debout face à la fenêtre, s'en approche jusqu'à toucher du front la vitre froide. Il reste ainsi sans bouger, à mesurer la tâche qui l'attend. Il ressent d'abord un vif remords de ne pas être resté aux côtés d'Élise, mais se félicite de ses vacances qui l'ont amené à prendre une décision: il restera encore une année au travail.
Du fait que cette décision est surtout due à sa patiente, il trouve juste que ce soit elle qui le ramène à la réalité. Il se met finalement au travail, sort son dossier, réfléchit. Le temps n'est plus aux tergiversations, il faut agir. Dès demain, il réunira un conseil multidisciplinaire sur son cas avant d'entreprendre toute autre forme de traitement. Mais auparavant, il veut en discuter avec Paul et lui fait transmettre une invitation à souper. Puis il entame la tournée des patients dont il a la responsabilité en gardant Élise pour la fin.
On a placé Élise dans une chambre d'observation où on la maintient dans un sommeil forcé. Bertrand entre dans la pièce et fait signe à l'infirmière de garde de le laisser seul avec sa patiente. Il déplace l'unique chaise droite adossée au mur, rangée là pour des visites bien improbables, et s'assoit près du lit. Il regarde ce visage trop blanc. Elle dort, la poitrine à peine soulevée par un souffle léger; sa bouche entrouverte laisse couler un filet de salive qui vient mourir dans ses cheveux ébouriffés. Il dégage quelques mèches humides et les (...)
| La rencontre avec Ninon lors de ses vacances lui permettra-t-elle d'oser par la suite une approche auprès des femmes? Une brèche s'ouvre à la page 107. |
(....)Bertrand est surpris, étonné de ses propres émotions. Depuis son aventure avec Ninon, il a changé; comme si le fait d'avoir franchi certains interdits avait fait sauter une croûte. Privés de lumière et d'oxygène, bien ancrés dans ses vieilles habitudes, ses instincts étaient encheinés; il avait maté ses passions, ignoré son subconscient. Tout son monde secret mourait étouffé ou, à l'occasion, jaillissait en déviance. Depuis ses vacances à la mer, depuis Ninon, il éclate de partout. Il entend sourdre un fleuve au secret de son être, non pas un fleuve aux eaux claires et froides, majestueuses, mais un fleuve aux eaux troubles, polluées à l'excès, charriant dans son cours des déchets de tout acabit, eaux profondes et noires au mouvement sournois.
Bertrand s'amuse de se voir aller. En rit-il vraiment? Une nouvelle jeunesse anime son corps, son esprit surtout, et, fébrile, il ne s'endort que très tard. Il fantasme sur les femmes qu'il a croisées durant la journée. Une nouvelle figure domine ses fantaisies depuis quelques jours; il l'a d'abord ignorée, mais elle l'obsède; il commence à s'habituer à sa présence, à la rechercher. Femme d'une maturité certaine, frustrée dans son désir, sensible et passionnée aussi, il en est sûr, inaccessible. Inaccessible, il doit s'en convaincre et ficeler ses désirs, emprisonner ses instincts à nouveau. Margot restera, il en est convaincu, inaccessible. Son intuition lui dit qu'il y a, dans cette passion insolite, un danger, un feu rouge, un interdit à ne pas franchir. Il sait que cette passion prend ses racines à même ses complexes envers les femmes. Et qu'il n'a pas surmontés... Il reconnaît qu'en se tenant loin des femmes il a nié ses difficultés. De Ninon à Élise, le lien est facile. D'Élise à Margot, le transfert est possible, mais il y a une barrière qu'il lui faudrait à tout prix respecter...
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Rédaction: Lise Blouin
Codification: Danielle Gilbert