HISTOIRE À SUIVRE
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FICHE DE LECTURE
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EXTRAIT DU TEXTE
Lisez cet extrait de 1500 mots environ et, avant de répondre au questionnaire qui suit, assurez-vous d'avoir bien compris tous les mots du texte en consultant les outils de référence mis à votre disposition. N'hésitez pas, non plus, à souligner les mots, expressions ou idées qui vous paraissent utiles à retenir. Faites de la lecture active !

1. À soixante ans, Bertrand Fisette a presque décidé de prendre sa retraite. Psychiatre depuis trente-deux ans, il juge légitime de fermer la porte à la misère des autres. Il a besoin de prendre le large, seul. Un long moment à réfléchir sur la signification de tout cela. À travers sa longue expérience, il n'a pas su trouver de réponse au sens de la vie. Il a été longtemps résigné à ne pas savoir. Son confrère et ami Paul Mercier s'est lassé de ses interrogations et Bertrand évite de lui parler de ses doutes maintenant. Il se contente de donner le maximum. Et puis de creuser, de sonder l'humain au cas où, un jour, dans un de ces regards fous, le mystère lui serait révélé. Pas de réponse, donc pas de mystère. Après tout, c'est possible! Au fil des années, ses malades, ses plus beaux cas lui ont enseigné la patience, cette espèce de résignation à ne pouvoir changer le cours des choses, le cours de la maladie, le cours de la vie... Composer avec la folie, c'est souvent accepter l'immuable. Il faudrait changer de référent, laisser naître ses propres fantasmes, provoquer ses manies, les décortiquer, les analyser, les disséquer pour dégager une loi qu'ensuite il n'appliquerait sans doute pas. Comprendre au moins, les comprendre.
2. Bertrand a de plus en plus recours au silence dans ses entrevues; il intervient moins pour mieux observer. Il traque ses patients comme un chat, à l'affût du moindre froncement de sourcils, pas dupe de leurs feintes habiles, de leur extrême lucidité ou de leur confusion la plus totale. Les observer seulement. Il en est venu à ne plus souhaiter les guérir, ce genre d'espoir ne faisant pas partie de leur monde. Maintenant il cherche davantage comment les soulager. En faire des malades heureux? Pourquoi pas! Juste poser la main sur leur front pour exorciser leur tourment.
3.
Bertrand referrne le dossier de sa patiente, songeur. Il est seul
à l'étage des bureaux depuis que la
soeur d'Élise est partie. L'heure avance et il ne se décide pas
à s'en aller. Élise l'obsède, il est attiré par elle presque
physiquement. Non pas qu'il ait déjà cédé à l'attrait
éprouvé pour certaines patientes. Jamais. Pourtant... Élise
porte en elle une telle douleur qu'il a l'impression qu'une
simple pression des doigts la ferait hurler. Cette femme a besoin
d'un baume dont il ignore la composition. Il aurait fallu la
bercer. Comment trouver une brèche, si minime soit-elle, pour au
moins la soulager? Il a l'impression que s'il prenait sa retraite
sans tenir compte d'Élise, elle le poursuivrait de son cri.
Déjà, à la seule évocation de son visage, il respire mal.
4. Il fait presque noir maintenant. Immobile, Bertrand fixe une petite sculpture de bois posée sur son bureau représentant un homme en méditation, les bras appuyés sur les genoux, la pipe à la bouche. Cette statuette achetée à SaintJean-Port-Joli quand il a commencé à pratiquer lui rappelle qu'il n'y a que des questions, rien de classé ni de définitif. Au cours des ans, il a acquis certaines certitudes, sur lui-même surtout, son besoin de solitude, son manque d'intérêt à communiquer, sa tendance au rabâchage.
5. "Marianne a eu raison de me quitter." Il ne ressent aucune amertume. Quand sa solitude lui pèse un peu trop, il se convainc qu'une femme ne représente pour lui qu'un moyen de satisfaire ses besoins élémentaires. "Je suis un vieux paresseux." C'est compliqué de chercher une compagne pour l'écouter, une autre pour les sorties officielles, une autre... "C'est vrai que je suis paresseux, mais j'aime assez ma solitude. Je réfléchis, toutes mes soirées y passent... Et puis il y a la musique!"
6. Il est entré en contact avec la musique assez tôt au collège, grâce à Chopin. C'est en sa compagnie qu'il a passé ses heures libres et qu'il s'est consolé de ne pas avoir de "blonde" comme ses amis. Avec les années, il est resté fidèle à ce musicien à qui il voue un culte privilégié, mais il en a découvert bien d'autres. Sibelius et Grieg par exemple, dont la musique évoque pour lui de vastes espaces tout à fait appropriés à son univers de solitude.Et Dvorak! Il se souvient de la première fois qu'il a entendu la Symphonie du Nouveau Monde. Il devait avoir dix-sept ans, son père l'avait amené aux concerts donnés au chalet du Mont-Royal par l'Orchestre symphonique de Montréal. La Symphonie du Nouveau Monde l'avait ébloui! Par la suite, il a découvert le Concerto pour violoncelle et cette pièce, encore aujourd'hui, demeure une de ses préférées. Dans son salon, une discothèque occupe un mur entier. Toute une passion, la musique! Bizarre qu'il ne joue d'aucun instrument... En compagnie de ses musiciens, il se sent à l'aise pour ses longs moments de réflexion.
7. Et l'amour? Sa maladresse, sa gêne face aux femmes le maintiennent à l'écart. Pour le tirer de sa vie confortable de solitaire, il aurait fallu une femme exceptionnelle. Et encore, qu'elle réussisse à briser ses résistances! Mais il ne s'en est pas présenté.
8. Il se décide enfin à se lever, sans précipitation, met son chapeau, enroule son écharpe autour de son cou, endosse son lourd paletot de laine. "L'hiver prochain, je serai au soleil!" Voeu pieux plus que détermination. Il se joue cette petite comédie en attendant d'arrêter sa décision à propos de sa retraite. Il sort du centre hospitalier universitaire; une bourrasque de vent le saisit dès qu'il franchit la porte. "Maudit hiver", maugrée-t-il en refermant son col, et il se dirige tête baissée vers sa voiture. Il aura toujours à batailler contre le vent saison après saison, il le sait bien, la situation en hauteur de l'immeuble transformant le moindre déplacement d'air en vent violent. Tout de même, il se jure que c'est le dernier hiver qu'il passe au froid.
9. Sa voiture fait face à la "tour", le refuge de ses malades à l'esprit torturé, et il frissonne à la pensée qu'en haut le vent siffle sans arrêt. Au onzième étage, une espèce de hurlement étouffé hante les corridors pendant les heures plus silencieuses. Il démarre et part sans laisser le temps au moteur de se réchauffer. "Il faut que je m'arrache, sinon moi aussi j'habiterai là-haut un jour!"
10. Bertrand Fisette demeure dans un appartement huppé du centre de la ville, au bord de la rivière Magog, en face du parc Jacques-Cartier. Il l'a choisi pour la beauté du site bien sûr, mais surtout pour la qualité de son insonorisation. Il ne peut supporter, sa journée de travail terminée, l'écho de la vie des autres- claquements de talons, chasses d'eau ou, pire, pulsations de musique rock au beau milieu d'un concerto. Et puis ses réflexions s'accommodent mieux du silence et y prennent une profondeur ouatée sans lien avec la réalité quotidienne. En entrant chez lui, il tire les lourdes tentures de velours du salon, enlève ses souliers, se laisse aller dans son fauteuil placé au centre de la pièce et se relaxe dans cet univers clos, reprend contact avec lui-même, se détache lentement de ses malades.
11. Ce soir, Élise ne le quitte pas facilement à cause de sa rencontre avec Christine. De ces deux femmes, c'est la plus inaccessible qui l'attire le plus. À Christine, il manque une dimension qu'Élise possède, mais il ne peut préciser laquelle. La folie peut-être? À force de travailler avec ses patients, il leur reconnaît une densité absente chez les gens sains, comme si la maladie, à force d'être côtoyée, devenait un atout indispensable à la nature humaine.
12. Il se lève pour se verser un verre de scotch. "Il est grand temps que je m'arrête. Il faut que je me décide. C'est sérieux, je vais y laisser la raison si je continue! "
13. Il s'assoit dans son fauteuil, fait basculer le dossier et s'abandonne à la vibration. Il pousse un long soupir. D'aise? D'impuissance? De fatigue? Il hume avec volupté son scotch - "La vie a de ces plaisirs!" -, se cale au creux de son siège, se laisse aller un instant au doux massage, puis se relève brusquement.
14. Il se dirige vers son magnétophone et y place une bobine de pièces choisies. enregistrées avec soin. Les premières notes du Nocturne opus 9 no 1 de Chopin emplissent l'espace et Bertrand se tient immobile, le visage tendu vers un point imaginaire au plafond. Il ferme les yeux, laisse le temps aux premières mesures de pénétrer en lui. Ou est-ce plutôt l'inverse? Prend-il le temps d'entrer à l'intérieur de la musique? Son esprit est en communion totale avec Chopin. Un long soupir glisse de ses lèvres; il demeure immobile. Dort-il? Trop abandonné au plaisir pour dormir.
15. Combien de temps s'est écoulé? Il l'ignore. Il se lève, mû par la faim. Quelle importance qu'il soit huit ou dix heures? Sa détente a été parfaite. Complètement imprégné de musique, c'est ainsi qu'il se vide et qu'il balaie ses obsessions.
16. Tout en se préparant à souper, il pense que ce serait agréable de partir quelques jours à Pâques. Laisser ses préoccupations. Il sent le besoin d'un vent fort pour faire le grand ménage. "Un vent marin. Tiens! la côte de la NouvelleAngleterre, c'est désert à cette période-ci de l'année." Il a une envie subite d'odeur de varech, de bruit de vagues chuintantes, de goût salé sur ses lèvres. Une sorte d'urgence. Rien que d'y penser, il se sent déjà ragaillardi. "D'accord pour la côte!.»
Note: le chiffre identifie un paragraphe de l'extrait.
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Rédaction: Lise Blouin
Codification: Danielle Gilbert