JE CONTEXTE, TU CONTEXTES...
NOUS CONTEXTONS
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FICHE DE LECTURE
2. EXTRAIT DU TEXTE
Lisez cet extrait de 1200 mots environ et, avant de répondre au questionnaire qui suit, assurez-vous d'avoir bien compris tous les mots du texte en consultant les outils de référence mis à votre disposition. N'hésitez pas, non plus, à souligner les mots, expressions ou idées qui vous paraissent utiles à retenir. Faites de la lecture active

CHAPITRE IV
MADAME LE HOUILLIER JASAIT...
1. L'automne est venu. Il est déjà loin le temps, le doux temps du quai et des experts plongeurs, le temps des prouesses du fameux Maurice-on-ne-sait-qui. Il est l'admiration des filles du lieu. Il regarde toujours ma soeur Lucille qui a quinze ans et demi maintenant. Il est vieux. Il doit bien avoir au moins vingt ans. Il a les cheveux luisants, noirs et est toujours en train de les peigner. Il a l'air d'un Indien. Et il fait des plongeons dignes des olympiques. J'espère que je serai aussi musclé que lui plus tard, que je saurai plonger avec autant d'adresse, que les filles se tairont subitement quand je m'amènerai sur un quai près d'une plage.[...]
2. Nos maillots sont à bretelles avec deux trous pratiqués à la hauteur des hanches. Ils sont de laine, toujours, lents à sécher, avec quelques rayures de couleurs vives. Les plus vieux de la place ont des petites culottes à jolie ceinture blanche, c'est plus moderne ! Je demanderai un tel maillot pour l'été prochain, car les nôtres n'ont résisté qu'une seule saison et il est question que nous revenions à Saint-Placide.
3. Maintenant, il faut que je fasse une bonne sixième année si je veux aller dans un collège l'an prochain pour y faire les Éléments français. Je ne sais trop comment fonctionne l'intelligence. Un mois, j'ai un bon rang et de fortes notes, l'autre mois, c'est un désastre. En réalité, je ne fais aucun effort. Je suis plus ou moins présent en classe. Je pars souvent. Je sors par la fenêtre en rêveries indistinctes. Le frère Joly me rappelle. Il doit le faire quatre, cinq fois et je sursaute soudain quand il me lance sa craie ou une brosse. Mes compagnons éclatent d'un rire sauvage : «Où étiez-vous, Jasmin ?» Je ne sais quoi répondre car je ne le sais pas vraiment. Je pars, je m'envole. Il y a de tout dans ces échappées : des monstres et des anges, le ciel et l'enfer. J'en suis le premier surpris.
Et l'hiver passe...
4. Novembre tire à sa fin. J'ai eu des patins à glace pour ma fête, le 10. Je souhaite l'hiver maintenant pour les essayer au plus tôt. Dans la ruelle, on entend «Glace en haut, glace en bas», c'est le marchand Foti. Maman glisse, en posant son fer à repasser dans l'assiette à tarte de tôle : «Pauvre Foti, il achève. Ils annoncent une vague de froid.» Et Noël revient. Et les vacances de fin d'année filent. On a joué comme des fous. L'hiver a été généreux en bordées de neige. Mon père a refait la glissoire dans la cour. Cette année encore, on a taquiné le gardien bossu de la patinoire publique du marché Jean-Talon. Chaque jour, la guerre est à la une des journaux. «La France est occupée par les Allemands» se lamente le professeur Laroche et il répète : «Quelle infamie, quelle infamie.» Venu acheter un paquet de Sweet Caporal au restaurant, il s'en va en hochant la tête. «Infamie ? qu'est-ce que ça veut dire papa ?» Et papa parle un peu des armées du dictateur Hitler qui débordent partout, et des Italiens qui marchent avec lui. «Si c'est pas de valeur» dit monsieur Turcotte, le directeur de funérailles. Mais la guerre a du bon semble-t-il, les parents disent qu'il n'y a plus de chômage ! Le malheur des uns... Monsieur Légaré a fermé son petit commerce d'épicerie et est allé travailler dans une de ces usines de guerre. Il paraît que les salaires sont bons. «Et les risques ?» dit papa. «Peureux, flanc-mou de peureux» lance maman qui voudrait bien que son mari ferme aussi son restaurant pour ces «bonnes d'jobbes» dans les usines. Un jour, un accident survient dans une manufacture de munitions. Le voisin d'un oncle a été réduit en charpie. Papa s'empresse de souligner le titre du journal La Presse et le fait voir à maman : «Tu vois, tu dis toujours que c'est pas dangereux, lis cela» Maman hausse les épaules.
5. Madame Le Houillier, l'Irlandaise, remonte du restaurant avec six bouteilles de cream-soda et un gros paquet de cigarettes Turrets. Elle vient jaser tous les jours. Elle donne un petit coup de sonnette et entre jusque dans la cuisine, en arrière. «Elle ne dérange pas» répond maman à papa qui venait de dire : «Veux-tu me mettre ça dehors c'te grande écornifleuse-là!» Papa est comme jaloux. De qui, de quoi peut-il être jaloux ? De cette espèce d'entente entre maman et cette vieille Irlandaise bavarde, sans enfant, dont le mari travaille «de nuit» et dort toute la journée ? On ne sait trop. Nous, on l'aime bien.
6. Elle est toujours de bonne humeur et a toujours quelques nouvelles très locales à colporter. C'est le journal de la rue, le quotidien de notre pâté de maisons. Elle ne connaît pas la calomnie, ni même la médisance. Madame Le Houillier a toujours des excuses pour tout le monde, pour tous les comportements. Elle a un sens curieux de la charité. Elle annonce une mauvaise nouvelle mais cela s'accompagne chaque fois d'explications excusant la conduite d'un tel ou d'une telle. Son sempiternel babillage doit distraire maman de ses multiples corvées. Notre mère doit apprécier cette visiteuse quotidienne, fidèle, régulière, qui fait les frais de la conversation mondaine sans l'empêcher de préparer un repas, de faire du raccommodage, du repassage. C'était avant la vogue des journaux à potins, c'était surtout avant l'invasion domiciliaire d'un certain petit meuble bien populaire appelé télévision. Il y a la radio. Il y a la belle voix d'Albert Duquesne. Mon père écoute Jacques Francoeur à CKAC. Moi, j'écoute «Nazaire et Barnabé» et le «Théâtre Ford», «Les Mémoires du Docteur Morange» et «La Fiancée du Commando», mes soeurs écoutent «Grande Soeur», «Maman Jeanne» et «La Pension Velder».
7, On parle de passer la conscription. Le maire Camilien Houde va s'y opposer. Il ira en prison dans un camp. Papa parle peu des actualités. Il préfère bricoler, faire des tableautins à l'eau et à l'huile, rêvasser en fumant sa pipe, assis dans son fauteuil d'osier tressé à attendre les clients trop rares au goût de maman. Le boucher Turgeon coupe ses prix pour rivaliser avec le boucher Bourdon. Le quincaillier Damecour examine les belles vitrines de son concurrent, Albert Lord. L'hiver passe. Toujours bienvenu, le printemps revient. Et papa s'en va encore nous dénicher un camp d'été. Car l'été [...] approche !
Note: le chiffre identifie un paragraphe de l'extrait.
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Conception et rédaction: Josiane Leralu
Codification: Danielle Gilbert