MON ÂME
Mon âme est un
aïeul de quatre-vingt-dix ans
Dont sont défunts les fils et dont l'épouse est morte;
Il médite,accroupi sur le seuil de sa porte,
Combien l'esprit est faible et sont menteurs les sens.
Il dit l'inanité
de l'espoir aux passants:
Ce qu'offre le présent, l'avenir le remporte;
Sa masure branlante où loge le cloporte
Est la somme d'efforts et de travaux puissants.
Mais il va chaque
jour errer le long des grèves
Et scrutant le lointain, hanté des anciens rêves,
Il met souvent la main au-dessus de ses yeux,
Pour voir si,
revenant d'aventures lointaines,
Ne songent, à l'avant de vaisseaux glorieux,
Ses fils debout, chamarrés d'or et capitaines.
ÉPITAPHE
Passant, celle qui
dort sous cette blanche pierre,
D'un sommeil éternel, loin des regards humains,
Mérite que d'un pleur se gonfle ta paupière
Et que sur son tombeau tu joignes tes deux mains.
Ses jours furent
un vol d'oiseau dans la lumière;
Son pas sut éviter la fange des chemins,
Et son coeur, revêtu d'innocence première,
N'a pas connu l'horreur des fautifs lendemains.
La mort que nous
craignons ne fut pour cette vierge
Que le passage d'une berge à l'autre berge,
Où, des palmes en mains, l'attendait un ami.
Passant, fais que
tes jours ressemblent à ses heures
Et tu t'envoleras aux célestes demeures,
Comme un oiseau, le soir, s'en retourne à son nid.
Desrochers,
Alfred, L'Offrande aux Vierges folles,1974, pages 21 et
29
Rivière, Sulvain, 101 poètes en Québec, collection
Kébéca/Guérin Littérature, Guérin, Montréal, 1995,
pages108-109