L'armoire des jours

(de Gilles Vigneault)
Publié aux Nouvelles Éditions de L'Arc, 1998.




Description:


Des contes, des pensées, des chansons, des poèmes, des pages de journal et même des comptines.

Almanach du dedans d'une immense semaine composant à plaisir une armoire des jours...



Extraits:

L'ARCHITECTE
Un enfant de six ans et qui joue sur la
plage. Un peintre arrive qui tombe en
arrêt devant le château de sable que
l'enfant est à terminer.
- Qu'est-ce que tu fais, toi?
- Je suis peintre.
- Pourrais-tu peindre mon château?
- Oui. Volontiers.
Et le peintre installe son chevalet et peint le château.
Sitôt le
château terminé, l'enfant lui dit:
- Maintenant, il ne peut plus se défaire.
Et le voici qui va plus loin en commencer
un autre...

page 29


La lessive

Nos chemises pliées tout en haut de
l'armoire, qui attendaient parfois des
jours et des semaines. Et nos mains se
hâtaient vers les odeurs de propre
qu'elles avaient gardées de leur passé de
voile... dans le vent du suroît qui
secouait la corde tendue de la maison à
la bâtisse à bois...J'y songe quand
j'écris. Quand je plie mon poème. Et
que je viens l'étendre sous le vent de
vos yeux.

page 34


Corder le bois

Ces trois derniers jours, j'ai cordé du
bois. Le bois du verglas. Pensé à mon père.
Qui me l'a montré. On ne fait pas ça
n'importe comment. On fait adonner les
noeuds et la taille et le beau côté que la scie
a fait. Et si un morceau n'est pas à sa place,
on le met ailleurs. C'est du temps: corder.
Des jours et des heures à se voir agir
comme qui mettrait du temps dans l'espace
où c'était prévu par petits morceaux. Des
heures...des jours le même silence et les
mêmes gestes cent fois répétés et repris
encore pour corder en soi un peu du décor.
Mais je suis content, j'ai cordé dix cordes:
du frêne, du pin, du saule et de l'orme, du
faux peuplier, du bouleau, du cèdre, mais
pas de sapin, pas gros d'épinette; le grand
sécateur les a épargnés.
Ma corde finie, je l'ai enlignée, l'oeil
assez heureux. J'entendais mon
père: «T'auras gardé ça. C'est toujours
autant...»
Et moi lui répondre: «Oh c'est
important! Bien plus important que vous
pourriez croire. Le bois bien cordé, il sèche
plus vite, et ça paraît mieux! Ça résiste au
vent!»
J'ai gardé tout ça et plus en mémoire,
comme on plie au fond d'une vieille
armoire les plus beaux habits.
Je l'ouvre souvent.

pages 214-215


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