20 juin 1952, le fils que la grosse femme a mis au monde dix ans plus tôt sort de l'enfance. Son cousin Marcel a maintenant treize ans. Cette fin d'année scolaire est pour eux d'une grande importance, vont-ils quitter le primaire et entrer à la grande école ? Pour Marcel, le sort en est déjà jeté : il est épileptique, on le croit fou, au lieu de le soigner, on le marginalise. Mais Marcel ne s'inquiète pas trop, son monde, sa bulle est peuplée de féerie, traversée par son chat Duplessis mort dix ans auparavant. Pour être capable d'échapper à la réalité sordide, à sa mère Albertine et à ses cris, à la violence dont il est souvent victime, il réinvente la réalité.
C'est ce que le fils de la grosse femme lui envie. Ne nous y trompons pas, il adore son cousin, mais il voudrait, lui aussi, pouvoir s'inventer un monde différent, plus viable. C'est là le point de friction le plus important entre les cousins. Ils ont vu tous deux l'été arrivé, ils se le confient, rare instant de complicité, car ils sont tous deux en lutte pour régner sur le domaine du rêve. Déjà, Marcel y perd ses droits, de plus en plus, ses dessins sont peuplés de "trous" et il ne voit plus son chat Duplessis que par bribes. Lorsque ce dernier disparaît entièrement, Marcel, dépossédé du rêve, de la possibilité de décrocher du réel, se retrouvera hors de la vie. Occulté à cause de sa maladie, privé de la possibilité de s'en sortir par l'éducation, condamné aux classes spéciales, il est privé d'avenir.
Le fils de la grosse femme, lui, conquiert tout : le droit de poursuivre ses études, l'accès au domaine du rêve. Ce monde onirique dans lequel Marcel vit, il n'y a pas accès. Qu'à cela ne tienne, il s'en inventera un rien qu'à lui : «...ce serait désormais là son unique système de défense. Contre tout. Contre tous. Si Marcel, de son côté vivait vraiment des choses merveilleuses auxquelles personne ne croyait, lui-même en inventerait de moins folles mais de plus pernicieuses qui tromperaient tout le monde. Il deviendrait, il devenait déjà un tricheur.» (p. 210)
Déjà l'enfant promet l'écrivain, le conteur de fables. Pour notre plus grand bonheur. Déjà, l'enfant sait qu'il a toutes les chances et Marcel aucune, qu'il peut attendre tout de la vie et son cousin, rien de bon. Il en éprouve du désarroi, une tendresse triste qui ne mourra jamais.
«Ce sentiment hybride, on soupçonne que c'est celui qui anime le narrateur quand il donne la parole à ceux qui ne l'ont pas, à ceux qui n'ayant pas accès à la connaissance sont condamnés à courir d'une chimère à l'autre.»1
Ce volume est le dernier du premier cycle des Chroniques du Plateau Mont-Royal. Pour les enfants de la grosse femme, les sentiers de la vie sont lumineux. Pour ceux d'Albertine, ils s'enfoncent dans l'ombre épaisse. Tout au long des différents tomes, l'auteur nous a amenés à comprendre pourquoi la solidarité, la force de l'amour, la joie de vivre, la détermination de l'une ont obtenu ce que la soumission, le défaitisme, la hargne et la violence de l'autre n'ont pas pu acquérir : une chance pour leurs enfants d'aller plus loin, d'être source de bonheur, de joie.
C'est l'un des tomes des plus sombres des Chroniques. Le fils de la grosse femme aime son cousin d'un amour vrai, mais impuissant. Albertine crie sa révolte au balcon, les enfants sont cruels ; les enfants ne seront bientôt plus des enfants et s'il sait, s'il croit qu'il y a un avenir, un destin pour lui, le fils de la grosse femme voit, le coeur chaviré, la brèche du malheur s'ouvrir sous les pieds de Marcel.
1 - MARTEL, Réginald, Le pèlerinage de Michel Tremblay au pays de l'enfance, La Presse, Montréal, samedi 9 septembre 1989.
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