Pour bien comprendre Des nouvelles d'Édouard, il faut avoir lu le précédent tome des Chroniques du plateau Mont-Royal, La duchesse et le roturier. Ce roman, qui nous décrit l'univers où Édouard vit sa différence, prend fin sur le départ d'Édouard qui, grâce à l'héritage de sa mère, s'embarque sur le Liberté, en destination de Paris. La grosse femme et Édouard rêvaient depuis toujours de visiter la ville lumière. Lorsqu'elle fit ses adieux à son beau-frère, à la gare Windsor, celle-ci lui demanda de contempler Paris et de le lui raconter : «J'te prête mes yeux, Édouard ! R'garde toute comme si on était deux».
Pour celle qui continuera de rêver de Paris dans le logement miteux de la rue Fabre, Édouard écrira un long journal de voyage. Le journal, il le remettra à sa belle-soeur, sa confidente et complice. Elle seule saura la vérité sur le voyage d'Édouard.
Le roman débute par la mort d'Édouard, assassiné par Tooth pick, dans un stationnement en plein jeux olympiques de Montréal. Édouard, connu comme la Duchesse de Langeais, règne depuis longtemps sur les travestis de la rue St-Laurent. Méprisant, auréolé de légendes, personnage démesuré, inspiré, il s'est attiré les foudres de bien des hommes du milieu. À la mort de la duchesse - terrorisée par une époque où chirurgiens et médecins peuvent créer d'un homme une quasi-femme qui saurait reprendre le flambeau de la folie douce, de l'outrecuidance de celle (celui) pour qui le rêve et le mythe étaient le fil de la vie ? La «main» portera un temps le deuil de celle qui, en disparaissant, les laissait dans la ganque de l'ennui.
C'était sans compter le journal. Hosanna et Cuirette redécouvriront le journal, le liront, le feront connaître. Un personnage mythique naîtra du mensonge, mensonge mille fois répété de la duchesse concernant ses aventures à Paris. Le récit de cette fugue ratée, de ce qu'elle contenait d'extraordinaire critique sociale, de révolte, force l'admiration. Le portrait des fossés sociaux entre les gens ordinaires et les parvenus lors du voyage en bateau est à ce titre fort parlant. Cette culture qu'Édouard voulait partager avec les Français et les Parisiens et dont il est d'emblée dépossédé à cause de son accent, de l'acculturation générale dont sont victimes les Québécois à la fin des années quarante (cette partie du récit se déroule en 1947), la conscience que la duchesse, alias Édouard, a de son aliénation culturelle et sexuelle, tout cela le pousse à rentrer en catastrophe et à mentir.
«Loin de choquer les amies de la duchesse, la découverte de la vérité humble et humiliante du véritable voyage à Paris, qui contraste si violemment avec les contes de celle qui était devenue l'âme imaginante de la Main, élève désormais celle-ci au rang des héros mythiques. La duchesse ne mourra plus parce que, dorénavant, les imaginations qu'elle a nourries nourriront elles-mêmes son propre mythe.»
Le mensonge, la création de la légende du voyage, le retour triomphal sur la Main sont autant de tentatives de s'approprier cette culture, ce fini qui s'est refusé, de rompre avec un univers minable où le rêve et la grandeur n'ont pas leur place. Si la réalité refuse de se transformer pour se plier au désir de la duchesse, elle la recréera.
«C'est la réussite du romancier Michel Tremblay que d'avoir su "organiser les plus belles menteries". Dans ce quatrième roman des "Chroniques du Plateau Mont-Royal", il est au sommet de son art. L'univers d'Édouard, si fortement enraciné dans la vie et dans la culture du Québec, traduit, dans son désarroi, sa solitude et sa marginalité, le drame de la minorité québécoise dans un monde qui, après lui avoir fourni, au long des siècles, non seulement sa langue et sa culture, mais même jusqu'à la substance de ses rêves, la considère comme étrangère, la bafoue et la confine aux nuits étriquées de son folklore.»
Lettres québécoises, no 37, printemps 1985, p. 20.
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