Sur la rue Fabre, la grand-mère, Victoire, se meurt. La grosse femme, absorbée par son petit dernier, par l'amour incommensurable qu'elle lui voue, ne sera pas là aux derniers instants. Albertine, que l'on avait également connue dans les premiers tomes des chroniques du Plateau Mont-Royal, mène d'une crise de nerfs à l'autre ses deux enfants, Marcel et Thérèse. Les hommes passent, affairés, souvent abrutis de travail. Gabriel, le mari de la grosse femme, l'aime toujours d'amour tendre. Édouard, son frère, vendeur de souliers, célibataire, passe de temps à autre à l'appartement. Il est censé y habiter.
En fait, les nuits d'Édouard sont consacrées à une faune bigarrée, celle des artistes, des prostituées. Du théâtre national, du cinéma de la salle de paroisse, en passant par le Palace sans oublier le Plateau ou Albertine ira, transie par un soir de tempête de neige, écouter chanter Tino Rossi, Édouard promène, en cette moitié des années quarante, sa marginalité. Nous croisons, au fil des pérégrinations du vendeur, les vedettes de l'époque : La Poune, Juliette Pétrie, Germaine et Antoinette Giroux et, bien sûr, Tino Rossi.
Cet homme qui vient d'un milieu ouvrier, condamné à servir les clients dans sa boutique de souliers, trouve un exutoire parmi les marginaux. Ce n'est pas pour rien : il l'est lui-même. Travesti, il se transforme, devient la duchesse de Langeais. Animé d'une soif de vivre, d'un désir de vaincre, d'une ambition qui le pousse à transcender ses origines, à devenir autre, il crée un personnage qui lui permettra de s'affirmer, avec sa marginalité sexuelle, bravant les tabous d'un Québec encore plongé dans la grande noirceur.
«Il s'agit de se prouver "autre", au-dessus de son milieu, ainsi que l'annonce l'épigraphe du livre : "il n'y a pas de mal à être né dans une basse-cour quand on sort d'un oeuf de cygne"» (Hans Christian Andersen)1
La duchesse apparaîtra en public après être éclose lentement sous les yeux d'amies attendries. Arrivé trop tard au chevet de sa mère qu'il n'a pas vu mourir, Édouard n'a plus personne à préserver : son secret n'en est déjà plus un pour la grosse femme, sa confidente, son amie. Qui d'autre voudrait-il protéger ? Il hait sa soeur Albertine qui, dans sa résignation, représente ce qu'il méprise. À la mort de Victoire, sa mère, vraiment plus rien ne le retient. Au terme d'une soirée folle, il montera sur les planches.
À la mort de Victoire, une autre existence s'ouvre vraiment pour Édouard : la duchesse pourra naître du roturier. « Édouard tentera d'adopter une nouvelle identité dans la vie quotidienne, ce qui l'entraîne ("noblesse oblige") en France : "Il reviendrait ensuite au bercail parisien jusqu'au bout des ongles et Montréal ne pourrait que se rendre à ses moindres désirs"» (p. 385)1.
C'est là d'ailleurs l'objet du tome suivant des Chroniques, Des nouvelles d'Édouard. Avec la grosse femme, dont il partage la passion pour la lecture et le goût du rêve, il avait parlé maintes fois de son désir de voir Paris. L'héritage de Victoire lui permettra de réaliser ce rêve, de tenter d'apaiser sa faim de vivre, jusqu'au bout, ses envies, ses désirs.
«...Édouard, malgré ou avec toutes ses singeries, garde contact avec l'enfance, il est toujours cet enfant pauvre qui a stationné trop souvent devant les vitrines des pâtisseries, et qui en garde une fringale insatiable. N'était-ce pas cela, essentiellement, le Québec de l'après-guerre, cette fringale, ce désir de revanche sur la réalité, qui anime aussi bien le petit Marcel qu'Édouard, et les comédiens qui s'agitent sur toutes les scènes du roman ?»)2
1 - Boivin, Aurélien, dans Québec français, mars 1983.
2 - Marcotte, Gilles, Une spectaculaire chronique du Plateau Mont-Royal, dans L'Actualité, janvier 1983.
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