Le coeur éclaté

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Roman
Publié aux Éditions Leméac, Montréal 1993, 311 pages.

 


Description:

Le roman Le coeur éclaté de Michel Tremblay, raconte l'histoire de Jean Marc, professeur de littérature quadragénaire, grisonnant, rondouillet. C'est également un écrivain qui, grâce à un de ses derniers romans, connaît un certain succès littéraire.

Cet homme vit douloureusement la rupture d'avec Mathieu, son amant des dix dernières années. Trop timide et trop fier pour exprimer son désarroi, incapable d'extérioriser sa souffrance, il se heurte aux choses et aux gens en traînant sa blessure. Mathieu lui manque, comme lui manque également la famille de son amant. Le petit Sébastien, fils de Mathieu, que Jean Marc avait appris à aimer, la mère de Mathieu, Rose, ces gens tenaient lieu de famille à Jean Marc depuis dix ans. Le héros a bien une famille : elle ne sait pas vraiment qui il est, il s'en est éloigné.

Las de traîner sa peine, étouffé par les murs chargés de souvenirs de son appartement, il décide de partir pour Key-West quelques semaines, le temps de changer le mal de place. Là-bas, comme à Montréal, la grosse maladie (le sida) sévit. Jean Marc laisse à Montréal un ami mourant, Luc. Il rencontre à Key West bien des gens marqués par le fléau. Un jeune homme, Mickael, rencontré au hasard d'une soirée, l'aidera à réaliser que sa vie amoureuse n'est pas finie, que d'autres amours l'attendent peut-être encore.

La douleur reviendra, de loin en loin, plus tolérable, l'idylle avec Mickael faisait effet de calmant, sinon d'antidote, à la grande souffrance amoureuse, à l'angoisse d'abandon qui étouffait le héros dès le début du roman. Finalement, Luc, mourant, précipite le retour de Jean Marc vers Montréal.

« Le roman sait susciter un certain intérêt, l'art de raconter de Tremblay est indéniablement présent...»

Gaudreau, Hélène, Le coeur éclaté (critique), Nuit Blanche, 1993.

 

Extrait:

«Je n'ai pas pleuré quand Mathieu est parti. J'en étais bien incapable. Je me suis même arrangé pour être absent le jour de son déménagement.

Je ne me sentais pas le courage d'affronter le camion du Clan Panneton, alors, bêtement, je me suis enfui. J'ai quitté l'appartement de la rue Bloomfield au petit matin, je suis descendu au terminus Voyageur, j'ai sauté dans le premier autobus pour Québec. Pendant deux heures quarante, j'ai regardé défiler l'insupportable route 20 en lisant tous les noms de villes et de villages que nous croisions pour m'empêcher de penser - Saint-Liboire et Saint-Simon que nous nous amusions, Mathieu et moi, à appeler Saint-Ciboire et Saint-Limon quand il nous arrivait, c'était plutôt rare, de nous rendre à Québec -, j'ai essayé de compter le nombre de champs de blé d'Inde entre Montréal et Québec, mais ils sont vraiment trop nombreux, j'ai bu un Pepsi diète tiédasse en mastiquant à peine un sandwich au jambon acheté au terminus, avalé presque tout rond, j'ai eu trop chaud parce que je m'étais installé du mauvais côté de l'autobus, celui du soleil.

Arrivé à Québec, j'ai couru à la terrasse Dufferin. Je me suis pâmé une grosse heure sur l'un des plus beaux panoramas du monde en me disant, bien sûr, que je ne méritais pas ce qui m'arrivait mais sans toutefois me laisser aller à la sensiblerie - devant ce qui est grand, on se sent insignifiant et nos malheurs nous semblent ridicules - puis je suis revenu à Montréal sans même jeter un regard sur le reste de cette si belle ville... Même exaspérante route 20, mêmes noms ridicules de villes et villages, des saints à vous donner mal au coeur ou à vous faire réaliser une fois pour toutes que le Québec est l'un des pays les plus dénués d'imagination au monde, même Pepsi et même sandwich, ou presque.

Je suis arrivé rue Bloomfield en fin d'après-midi, le soleil de juillet était encore haut, la canicule vous collait le linge sur le dos.

J'avais été parti sept heures.

Le temps que se produise le grand chambardement.

Je me suis assis en haut des marches, là où l'escalier intérieur fait un coude. Je n'osais pas entrer. Sur le chemin du retour j'avais essayé d'imaginer les trous que laisseraient dans l'appartement les meubles, les objets, les tableaux appartenant à Mathieu et qui auraient disparu. Y aurait-il des taches plus pâles sur les murs, des traces de pattes de fauteuil sur le tapis du salon, des vides un peu partout? Et là, juste au moment de mettre la clef dans la serrure, j'avais encore une fois manqué de courage. Je savais, par exemple, qu'en ouvrant la porte je ne trouverais pas dans l'entrée le magnifique poster de la dernière pièce qu'avait jouée Mathieu au printemps, que tout ce qui était vert dans la maison - je suis nul avec les plantes - serait parti, que la fausse chaise Le Corbusier ne trônerait plus devant la fenêtre du salon...

Si seulement j'avais pu déménager le même jour que lui!

L'appartement de Mélêne et de Jeanne, au-dessus du mien, semblait silencieux, je ne risquais donc pas de les voir sortir de chez elles pour venir me consoler. Je ne voulais être ni plaint ni consolé. Je voulais juste être ailleurs. Seul et ailleurs. J'ai failli me relever, reprendre un taxi pour le terminus Voyageur... Mais à quoi bon temporiser plus longtemps, il fallait bien, tôt ou tard, affronter la réalité.

De toute façon, quand on va rôder sur la terrasse Dufferin le soir, ce n'est surtout pas pour admirer l'un des plus beaux panoramas du monde et je n'étais pas du tout dans ce mood-là.»

 

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