L'ère du versant
Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1991
Description :
En
suivant ces Treize Cheminements Secrets de l'Ère du Versant, Pierre-Paul Purgatoire, dans
sa dernière incarnation, se prépare à devenir ministre de l'Environnement. Toute la
quincaillerie du Nouvel Âge va le catapulter à Québec entre Bourassa, Ryan, Bacon, etc.
Avec l'Ère du Versant, c'est la montée des nouveaux dieux et de la Pure et Vraie religion de synthèse, le Fluo Spirituo. Dans une progression irrésistible, c'est un feu roulant de sérieuses joyeusetés du plus haut cosmique.
Jean-Paul Tessier, qui a déjà produit trois romans, verse aujourd'hui dans le Nouvel Âge.
Dans un souffle qu'on sent venu d'Ailleurs, entre deux méditations transcendantales, l'Hauteur granola vous partage : « Ça m'a grandi d'écrire L'ÈRE DU VERSANT. Si vous voulez grandir, vous aussi... payez au moins un peu ! Om!...»
Extrait :
- Bételgeuse, j'ai une surprise pour toi.
Cette fois, sous invitation insistante, Bételgeuse doit se rendre chez Pierre-Paul au fond de l'Estrie - la Terre Éternelle ne pouvant jamais être très près de toute façon -. Et pas question de se défiler.
- Pas question de faire toujours pareil, argumente-t-il. J'ai une très belle surprise.
Bételgeuse est parcourue d'un frisson. « S'il veut faire changement, cette fois, qu'est-ce qu'il va bien me sortir ! ?... J'vais recevoir des aimants par la tête ?... Il va m'hypnotiser, me mordre, me piquer comme une pelote à épingles d'acupuncteur ?... Mais si c'est pour faire l'amour ?... De toute façon, ça ne pourra pas être pire que la dernière fois. M'enfin ! » Bételgeuse s'arme de courage et convient, au fond d'elle-même, qu'elle est curieuse de nature et goûte quand même un certain plaisir avec lui. « Original, imprévisible, surprenant, renversant, trois fois oui, mais... au moins, il n'est pas dangereux. Seulement spécial. Mais très spécial ! ... J'finirai bien par le mettre à ma main. »
Même avec l'espoir tout chaud de mieux faire l'amour, c'est avec une certaine appréhension qu'elle approche de la Terre Éternelle. Heureusement que son petit côté aventurier la soutient. Le coeur battant donc, elle frappe à la porte. Les secondes lui semblent des heures. Puis elle frappe une seconde fois. Là, son silence l'inquiète pour vrai. « Qu'est-ce qu'il doit bien mijoter ? Quel déguisement extravagant portera-t-il ?... Est-il parti en voyage astral ? C'est Croc-en-Jambe qui va venir me répondre ?... » Et la porte s'ouvre. La face de Bételgeuse s'allonge ; figée, muette, n'en croit pas ses yeux : Pierre Paul n'a rien de différent des autres hommes, cette fois! Costume habituel et tout semble normal. Bételgeuse n'en revient pas. Elle échappe un petit hein d'incrédulité suivi d'un petit ah de soulagement. En entrant, elle s'analyse elle-même : « Est-ce que je ne serais pas un peu déçue par hasard ?... »
- Je dois dire que j'étais un peu inquiète, confesse-t-elle.
- Tu sais bien que tu n'as jamais à t'inquiéter avec moi.
- T'es sûr de ça ?... Tu sais que des fois, tu surprends un peu.
- On apprend beaucoup l'un de l'autre, dit Pierre-Paul en rangeant le manteau de son invitée.
- Surtout moi.
Prudente, elle jette un coup d'oeil au salon qui lui semble normal. Rassurée, elle accepte l'apéro et soupe. Banalité du repas, banalité des conversations, banalité... « Trop de banalités, c'est pas normal » conclut Bételgeuse, et sa tranquillité commence à vaciller. Elle s'informe de sa santé, son travail.
- Ta gorge ?
« Pourtant... S'il y a quelque chose, j'vais l'savoir tout de suite. »
- Pierre-Paul, est-ce qu'on fait l'amour ?
Elle avait raison de redouter le pire. Avec un sourire énigmatique, Pierre-Paul s'en va seul dans sa chambre et commet des bruits de casseroles comme sil se fut étendu de tout son long sur l'ensemble de sa batterie de cuisine étalée.
- T'es-tu fait mal, Pierre-Paul ?
- Non. Attends, j'arrive.
Et dans un bruit de grincements, cliquetis, ferraille, Pierre-Paul entre dans le salon en traînant, à bras-le-corps, la vieille armure du soldat inconnu des guerres du Moyen Âge. Il porte le casque sur la tête avec la visière levée, mais les bras en tôle cliquettent et les pieds traînent misérablement derrière ce corpus déglingué. Bételgeuse, les yeux agrandis, refrène le goût de fuir. « Trop, c'est trop ! » Mais muette de surprise, elle se résigne à la suite.
Avec enthousiasme, Pierre-Paul présente sa trouvaille, en énumère chaque partie en articulant les éléments de l'armure qui retombent avec un bruit d'inutilité rouillée. La figure de Bételgeuse reste froide comme la tôle, et de plus en plus indifférente à mesure que celle de Pierre-Paul s'enflamme d'enthousiasme. Quand il relève l'armure et se l'appuie sur tout le corps pour libérer une jambe qu'il envoie balancer pour en démontrer toute la souplesse des articulations, le soleret se détache et va chuter sur le pied de Bételgeuse. Elle recule, étouffe un cri de dégoût et ressent une violente envie de quitter la maison en criant.
Les excuses empêtrées de Pierre-Paul, et son enthousiasme que Bételgeuse appelle délire, et surtout la curiosité pour la suite, la retiennent encore un peu. Mal lui en prend. Par prudence, elle se rapproche de la porte de sortie. Dans plusieurs efforts bringuebalants, Pierre-Paul relève son appareil encore plus haut, afin d'en montrer toute la pratique élégance, et s'avance vers Bételgeuse. Voyant s'approcher d'elle encore une fois cet... équipage, elle recule de nouveau. Elle se retrouve ainsi coincée entre la porte de sortie et la porte de la penderie, les deux pieds sautillant sur les bottes d'hiver. Les pieds tout mouillés dans l'eau glacée du petit tapis caoutchouté qui recueille la neige, Bételgeuse soulève les bras, les doigts tout croches, la figure grimaçante et s'empresse de sortir du petit bac. Quand elle voit Pierre-Paul s'avancer toujours avec son attirail, elle panique. Cédant à l'impatience, elle lui crie à tue-tête:
- Va-t'en avec ça!...
Désemparé, Pierre-Paul s'arrête et se rend enfin compte que Bételgeuse ne partage pas du tout, mais vraiment pas du tout sa passion pour cette relique moyenâgeuse. Confus, il se met à trembler. La carapace qu'il tient encore commence à hoqueter à la démesure des gestes de son découvreur devenu par trop nerveux. Mais par chance, sa figure attristée rabaisse la saute d'humeur de Bételgeuse qui commence déjà à s'apitoyer. Elle voit son homme cherchant à déposer sa chose quelque part et qui ne trouve nulle place. Bételgeuse lui montre le divan. Tout empressé à lui faire plaisir, il s'élance vers le divan et, dans un bruit de cour de rebut, y jette brutalement son dévolu qui demeure en équilibre instable, les jambes restant encore sur le tapis. Se détournant, il s'élance vers Bételgeuse pour la rassurer, l'aider à changer ses chaussettes mouillées, se faire pardonner quoi. Il butine autour d'elle, la caresse de mots doux, d'excuses embarrassées.
- Si on lavait la vaisselle, propose Bételgeuse.
- Non, non, riposte Pierre-Paul. Je la laverai tout seul, plus tard... pour me faire pardonner ...
Et Pierre-Paul l'essuie. Peu à peu, la conversation reprend. Des généralités d'abord, puis Bételgeuse s'informe de l'origine de la chose. Ne sachant pas si elle s'intéresse vraiment, ou veut se moquer, Pierre-Paul répond vaguement puis, à mesure, précise ses réponses. Devant l'attention et l'intérêt de son amie, il retrouve son feu sacré et se laisse emporter. Des dates, des lieux, des faits surprenants modulent la fin du lavage des chaudrons. Même que l'arbre généalogique de Pierre-Paul s'élève tout à coup au milieu de l'évier. Peu à peu, Bételgeuse se calme et prend en compassion ce grand enfant aussi sincère que surprenant. Elle finit par poser quelques questions qui raniment chez Pierre-Paul la ferveur de son pèlerinage historique. Le linge à vaisselle encore en mains, craignant maintenant beaucoup moins d'essuyer un refus, il prend doucement la main de son amie et l'attire vers le gisant métallique.
- Vois le heaume si bien travaillé, la protection pour la gorge et le renforcement de la poitrine. C'est bien fait, n'est-ce pas ?
Bételgeuse qui ne déborde vraiment pas d'enthousiasme propose :
- Vu que le divan est occupé, on pourrait s'asseoir... dans ta chambre ?...
L'amour de l'art en tôle se transmute en amour tout court et le moyen âge devient jeune âge où un jouvenceau avec sa jouvencelle laissent leur armure et, comme Veillentif, chargent au grand galop au son de l'olifant de Roland.
- Roncevaux ! Roncevaux !... répète Pierre-Paul au milieu de son combat.
Au moment de remporter une victoire décisive sur les Maures, un terrible bruit de ferraille fait sursauter Bételgeuse qui manque de lui avaler sa Durandal. La carcasse métallique, sans doute poussée par la veuve jalouse de l'anachronique soldat, vient de tomber en bas du divan. Les soupirs et les soubresauts finissent par s'apaiser dans la chambre, une fois la loi de la gravité satisfaite dans le salon. Ramolli de partout, pantois, Pierre-Paul suivi de Bételgeuse, retrouve l'objet d'art encore un peu plus déhanché et tordu. Il n'ose en parler, Bételgeuse encore moins, mais son regard dit tout. Devant le douloureux embarras de son ami, elle s'amadoue encore une fois et offre :
- On prend une bonne tisane comme d'habitude, mon Piere-Paul?
- D'accord, lui parvient une voix attristée.
Bételgeuse prépare le tout et...
- Maintenant que le divan est libre...
Pierre-Paul enjambe avec précautions et à contrecoeur comme si ce fut sacrilège, la longue casserole vide au pied du divan. Bételgeuse, moins précautionneuse, frappe du pied la tôle qui vibre d'un bout à l'autre et elle risque de renverser sa tisane. Une fois assis, ils ne peuvent que regarder l'étalage métallique à leurs pieds. L'armure disloquée à plat ventre, les jambes mêlées et tordues, un bras par-dessus le corps, et la tête dans le mauvais sens fait pitié. Bételgeuse essaie de ne pas lui toucher par un certain dédain; Pierre-Paul, par respect.
- C'est une drôle d'idée, quand même, que d'avoir apporté ça.
- Je voulais te faire une surprise, je voulais...
- Pour une surprise, c'est toute une surprise !...
- Quand je l'ai vue, je suis tombé en amour avec elle.
- Elle, elle a tombé en morceaux ?...
- Le vendeur m'a tout expliqué : sa composition, son âge moyen ...
- Son moyen âge...
- Son propriétaire. Tu le croiras peut-être pas, Bételgeuse, mais son propriétaire semble être mort de la peste.
Bételgeuse qui avait déjà pris l'armure en grippe se sent encore plus gravement menacée dans sa santé. Pour éloigner ses deux pieds le plus rapidement possible de cette bombe bactériologique, elle les retire violemment vers elle et s'étouffe. Sa gorgée de tisane asperge la déjà trop éprouvée relique. Avec un linge doux et absorbant, Pierre-Paul s'empresse d'essuyer chaque goutte coulée à l'intérieur.
- Excuse-moi... mais il n'y a pas de danger d'attraper ça ?...
- Bien non, voyons, après huit cents ans ...
- Mais veux-tu bien me dire, comment ça se fait que tu la trouves si importante, c't'arrnure-là, donc?
Pierre-Paul aussitôt devenu rosé, bientôt rougit franchement en cherchant ses mots et en bafouillant. Puis de nouveau, se livre au silence.
- Mais voyons, dis-moi ça tout d'un coup, là!
- J'ai rencontré un voyant qui m'a dit que j'ai déjà vécu au Moyen Âge lors d'une vie antérieure.
- Mais j'espère bien, que c'était une vie antérieure !
Et Pierre-Paul rougit jusqu'aux cheveux pour son ultime confidence.
- Avec toutes les vibrations positives que j'ai ressenties pendant que le vendeur me racontait l'histoire de l'armure, je suis convaincu que c'est moi le soldat qui l'a portée.
Bételgeuse a un geste de recul, et de l'armure du soldat mort de la peste, et de sa réincarnation. Un raz de marée de tisane s'agite dans sa tasse, mais ne déborde pas cette fois. Seulement, bouche bée, elle regarde de travers, son Nostradamus à l'envers qui regrette déjà sa confidence.
- Tu sais Bételgeuse...
- En tout cas, tu as le tour de me surprendre : tu es un soldat du Moyen Âge... mort de la peste... dans cette armure !... vieille de huit cents ans : franchement !...
- Tu ne m'en veux pas ?
- Non, mais au moins avec toi, on ne s'enlise pas dans les banalités !...
- Je crois à ça dur comme fer.
- C'est le cas de le dire !...
- Excuse-moi.
- Tu n'as pas à t'excuser, Pierre-Paul, dès que tu ne portes pas le virus et que tu ne rouilles pas !...
- Bien non, voyons. Puis, on vivait peut-être ensemble au Moyen Âge, on était peut-être marié.
La figure de Bételgeuse blêmit et s'étire. Elle vient d'être déportée au Moyen Âge et se voit vivre avec son soldat ésotérique. Elle imagine son Paul apporter à la maison et jouer avec des couteaux en silex de l'âge de Pierre. « Ça, c'est de la vieille âme !... » se dit-elle amusée. Mais en voyant les pustules de la peste, elle décide de revenir illico sous des cieux plus cléments devant son Pierre-Paul rouge de confusion. Elle lui confie ses réactions très peu ésotéro :
- Je ne sais pas si j'étais ta femme, il y a huit cents ans, mais j'vois pas ce que ça change aujourd'hui.
- Ça veut dire qu'on a encore quelque chose à vivre ensemble. On n'a peut-être pas assez bien réussi notre vie... ou bien on n'a peut-être pas épuisé tout notre bonheur, dit-il, les yeux pétillants et le sourire gêné.
- En tout cas, moi, à venir jusqu'ici, je ne m'en plains pas trop. Mais une chance que j'aime les surprises d'hommes, par exemple !... Parce que sans ça, j'm'en prendrais un plus jeune... et sans armure.
- Les hommes ont toujours porté des armures, peut-être encore plus aujourd'hui.
- Sans la peste.
- Il y a le SIDA... La difficulté à communiquer...
Bételgeuse s'arrête et fixe son phénomène en silence. Ses yeux s'allument... et reconnaît encore une fois qu'elle l'admire et l'aime bien.
Tout réchauffé par ce regard chaleureux qu'il finit toujours par aller lui chercher, Pierre-Paul pense à la grande demande. « Est-ce que c'est le temps ? Que va-t-elle dire ?... Je suis si gauche ! Je vais m'empêtrer, tout mêler.. » Il bafouille un peu. Devant son manège, Bételgeuse devine. « Peut-être veut-il une autre tasse de tisane. » Elle se penche pour voir son fond. Il en a encore la moitié de sa première tasse. Elle remarque que le regard de Pierre-Paul fait la navette entre elle et l'armure. Elle s'attendrit encore davantage.
- Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi, chéri ?
- Bételgeuse... ce serait pour la grande demande... de la soirée.
Bételgeuse rougit à peine s'attendant à la demande en mariage dont il n'avait encore jamais parlé. Elle s'embarrasse intérieurement. « Qu'est-ce que je vais lui répondre ?... La peste puis les armures, la méditation transcendantale et les plantes vertes qui lui répondent, puis tout le reste : je vais peut-être me fatiguer de ses originalités. Il est adorable, mais il a toujours l'air de sortir d'une boîte à surprises. Et essaie de m'y rentrer avec lui. Il pourra bien m'arriver à la maison avec un boa sous prétexte que dans une vie antérieure, il a été dévoré par un serpent en Afrique. Ou bien... Ça doit prendre un bon système de nerfs pour vivre tous les jours avec lui dans la même maison. » Bételgeuse se creuse la voie lactée espérant une inspiration. « Refuser, mais surtout ne pas le blesser. »
Plus le temps passe, plus Pierre-Paul s'embourbe dans ses mots, s'enlise dans ses doutes. Le remarquant, Bételgeuse décide de régler la question.
- Puis, Pierre-Paul, tu ne voulais pas me dire quelque chose ?
- Je ne voudrais pas que tu prennes ça mal.
Après avoir déposé sa tasse de tisane froide, il se lève gauchement et tend les deux bras à Bételgeuse qui lui offre ses mains. S'attendant au pire, elle préfère rester assise.
- Mais voyons, parle, Pierre-Paul.
- Bételgeuse, voudrais-tu... Ah ! puis j'suis pas capable...
- Pierre-Paul, dis-moi ça tout d'un coup, comme je te le demande dhabitude.
- Bételgeuse... voudrais-tu essayer... l'armure ?
Elle lui laisse les mains mouillées qui demeurent tendues vers elle, et elle s'adosse lourdement sur le divan en un grand soupir de soulagement et de surprise. Encore !
- Ouf !... si je m'attendais à ça ! ...
En imaginant revêtir l'armure, Bételgeuse se voit mettre en conserve par Pierre-Paul, passer au sertisseur, puis poser les gestes robotisés qu'il lui demandera sûrement afin de satisfaire ses phantasmes moyenâgeux. Les yeux fixés sur la douteuse carcasse, Bételgeuse ne bouge pas. « C'est pire que la demande en mariage », évalue-t-elle. Puis elle regarde son historique soldat dont les yeux brillent de désir et supplication. Elle se sent devant un enfant sans défense et désirant un autre petit copain pour jouer. " Bof ! puis après tout!... " se dit-elle. Mais se promet d'être très prudente.
- Qu'est-ce que tu veux faire ?
Bételgeuse se fait décrire à l'avance chacun des gestes, chacune des demandes de Pierre-Paul qui explique, avec un enthousiasme presque inquiétant, tous les moindres détails de la prise d'armes. Elle le fait jurer qu'au moment où elle en aurait assez, qu'elle demanderait d'arrêter le jeu, il lui enlèverait sa carapace immédiatement. Devant le plaisir fou de Pierre-Paul, elle se laisse vraiment tenter. Pourtant, elle le connaît son Pierre-Paul ...
Il lui présente d'abord les jambières et cuissots avec précaution que Bételgeuse ajuste en grimaçant déjà.
- C'est froid, c'est raide, c'est rude.
- Mais tu vas voir, ça marche encore assez bien pour son âge.
Puis c'est au torse de se faire mettre en boîte avec le plastron. Bételgeuse commence à se sentir moins à l'aise, à respirer plus rapidement. En parlant sans arrêt, Pierre-Paul fixe, à l'aide de crochets, la boîte de conserve en haut des cuissots déjà installés. Bételgeuse tourne de grands yeux ronds un peu apeurés en essayant de suivre son ami. Un bras est ajusté, fixé, puis un autre. Bételgeuse articule les doigts, puis les bras. Tout grince, la pince, la glace.
- Cest très désagréable comme impression, dit-elle de l'intérieur.
- Pense que j'ai déjà été dedans... au Moyen Âge.
Bételgeuse pousse un soupir en regardant le ciel.
- Pis que tu avais la peste...
- Mais c'est guéri maintenant. Pense que c'est une machine à voyager dans le temps.
Le casque s'ajoute avec mille précautions et protestations. Même la visière levée, il ne reste pour voir qu'un assez mince rectangle. Bételgeuse refuse de bouger. Plantée au milieu du salon, refuse d'avancer.
- Viens te voir dans le miroir, lui répète Pierre-Paul emporté par toute la flamme de son ancienne fièvre noire.
La dame de fer amorce un mouvement de pied dans sa boîte de conserve, et Pierre-Paul lui emboîte aussitôt le pas. Elle manque de perdre l'équilibre et l'attirail grince d'un bout à l'autre. Pierre-Paul la soutient, Bételgeuse crie.
- Tu me fais mal, j'ai un crochet qui me rentre dans une fesse, se plaint-elle d'une voix écorchée.
Pierre-Paul décontenancé s'excuse et essaie de la soutenir de ses mains, mais sans la toucher. Péniblement, l'armure tourne sur elle-même et semble avancer vers le grand miroir. Le tout ressemble à une sculpture amovible d'Armand Vaillancourt. Tout à coup un bruit de ferraille est suivi d'un grand cri. Toute l'armure frissonne de pied en cape. La visière vient de tomber en égratignant le bout du nez de Bételgeuse.
- Viens m'aider, crie-t-elle à tue-tête comme un fantôme d'opéra, j'peux pas plier les bras, ça me fait mal. Ça accroche partout par en-dedans, c't'affaire là!
Le chevalier servant arrive à bride abattue et relève la visière en continuant à dire son admiration et son plaisir devant son jouet habité. De peine et de misère, Bételgeuse atteint le miroir qui la glace.
- Mon Dieu !... fait-elle apeurée.
Et dans un grand cri mystique venu du cur :
- J'ai l'air de Jeanne d'Arc !...
- C'est vrai, reconnaît l'apprenti historien, tout fier, en vérifiant toute la justesse de cette miraculeuse ressemblance.
Avec toute l'euphorie d'un antropologue devant le tombeau de Champlain enfin découvert, Pierre-Paul commence à faire le tour de sa pucelle en conserve, à en admirer chaque partie, et à s'extasier sur la perfection de la chose, semblant beaucoup plus en amour avec la tôle qu'avec son contenu. Bételgeuse, qui veut lui faire mettre pied à terre au XXe siècle et lui souligner quand même sa présence dans cette étrange parade de mode compassée, commente narquoisement:
- À porter toute cette tôle, je comprends Jeanne d'Arc d'être restée vierge.
Du tac au tac, Pierre-Paul la relance avec une réplique déjà entendue ailleurs, sans doute:
- Mais ne t'inquiète pas pour moi, j'ai une saucisse Taillefer.
- Hein?!...
Bételgeuse après un instant de surprise, pouffe de rire, la visière retombe, les crochets l'écorchent de toutes parts, les grincements de tôle se répercutent de haut en bas et vice versa. Puis devant la face très inquiète, voire un peu hébétée de Pierre-Paul qui vient encore relever la visière, elle est de nouveau secouée d'un grand rire fou qui fait tomber en un petit nuage de poussière toute la rouille historique encore restée collée à l'étrange appareil. Bételgeuse est tellement secouée d'hilarité que ses rires sont recouverts par les grincements de la tôle qui, se croyant à son dernier combat, geint de toutes ses charnières et menace de rendre l'âme. Pierre-Paul, tout heureux de voir enfin son amie retrouver sa bonne humeur, se met à danser autour de sa reconstitution historique comme David autour de l'arche d'alliance. Malgré tout, il pressent bien le ridicule de la situation et finit par s'étouffer à son tour dans un grand rire tordant... et un bras tombe... dans un bruit de boites de conserves pour récupération. Les deux complices de trahison de l'esprit guerrier s'arrêtent stupéfaits, puis recommencent à rire de plus belle. Bételgeuse avance en chancelant pendant que Pierre-Paul lui caresse la zone libérée.
- Ouf un peu de chaleur ! J'avais l'impression d'avoir été cryogénisée.
Dans son fou rire métallique, Bételgeuse veut avancer mais perd l'équilibre. En cherchant un appui, elle se jette dans les bras de son ami. C'est surtout là qu'elle ressent tout l'inconfort de sa prison et pousse un grand cri moyenâgeux. Alors, par quelque mystère de l'antique mécanique, la taille se détache et toute la partie du bas de l'épique quincaillerie s'accumule à ses pieds dans un bruit de cataclysme. Linstant de stupeur passé, les deux compères sont à nouveau secoués d'un grand rire. Tout en aidant son cobaye à maintenir son équilibre, Pierre-Paul tente de retirer quelques morceaux de l'embarrassante protection. En se calmant, le rythme de la libération s'accentue et Bételgeuse se passe les mains partout sur le corps pour en reprendre possession, du moins pour le réchauffer et chasser le mauvais karma de ses chakras.
Les deux rescapés du passé reprennent de la tisane et, comme des enfants, ils rient encore longtemps de leur aventure. En se levant pour partir, Bételgeuse finit par poser la question qui la turlupine depuis un bon moment.
- Écoute donc, toi, mon Godefroy de Bouillon, tel que je te connais, tu n'as pas monté tout ce cirque seulement pour me parler de réincarnation ...
Là, Pierre-Paul devient embarrassé encore une fois. Pour lui, s'exprimer à Bételgeuse, c'est bien pire que les pustules de la peste. Il baisse la tête, bafouille quelque peu. Un petit sourire amusé quand même montre qu'il a réussi son coup et qu'il est satisfait. Devant son silence, son amie revient à la charge qui l'ébranle.
- C'est parce que...
- Ce n'est toujours pas seulement par amour de l'archéologie ou pour jouer devant moi à l'homme qui plantait des arbres... généalogiques dans son évier.
Pierre-Paul cherche toujours ses mots, à dire sa réalité.
- Je voulais te dire... Je t'avais déjà déconseillé... Je voulais... te montrer...
- Tu voulais me montrer quoi avec ce tas de ferraille ?
En se tordant les doigts, tout à sa peur d'enfant d'être grondé, puni, il finit par avouer:
- C'est parce que je voulais te faire comprendre... tu m'as déjà dit que tu voulais t'acheter une que tu ne
Et il finit par lâcher le morceau :
- Je voulais te montrer que tu ne dois pas t'acheter une Lada.
Bételgeuse blêmit et tombe de tout son poids sur le vieux divan qui se plaint cruellement de tous ses ressorts rouillés. L'un d'eux traverse le tissu éculé, lui écorche une fesse au passage et va se fixer au plafond. Elle rebondit sur ses jambes et pousse un grand cri moyenâgeux.
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