Michel le grand-père et l'enfant

Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1989

Description :

D'abord un roman d'amour et d'humour sur les grands-parents et les petits-enfants. Détaillé, très réaliste,aussi drôle qu'émouvant, il s'adresse à ceux et celles qui veulent rire aussi, et pas seulement pleurer. Un solide sens de l'humour marque l'ensemble du récit qui éclate à tout moment.

Michel, grand-père et écrivain, vit une relation toute privilégiée avec les enfants de Francis qui émaillent ses jours d'une foule de réparties irrésistibles. En échange, grand-père se fait chroniqueur amusé du passé, et parfois même , bougonneux amusant du présent. Il sourit toujours sur la vie...et envisage sereinement son après. Ainsi, les grands-parents empêchent les enfants de perdre la mémoire du passé, et les petits-enfants empêchent les grands-parents de devenir des personnes agées. De plus, en parallèle, se présente le tableau de deux familles dont l'une contrôle sa consommation de drogue et l'autre s'y enfonce de plus en plus.


Extrait :

 

Grand-père remontait à son perchoir pour sa nuit, sa réflexion, ses écritures. Sous son puits de lumière ou son abat-jour, lisait, écrivait. Grand-père réfléchissait beaucoup, parfois pleurait un peu. François remontait en sa mémoire; Guy, dans sa vie. Un reflux, un surplus... seulement occasionnels, car grand-père n'en parlait plus. Presque plus. Si parfois, il avait l'air trop triste, abattu, s'il s'absentait au petit déjeuner, ses anges-gardiens comprenaient. Les enfants étaient invités à respecter le silence de leur grand ami, le silence d'un grand oublié un certain vingt-quatre décembre. Le grand drame d'un certain vingt-quatre mars où Guy entrait en scène pour sauver et cette maison et cette famille. Sans cette vie sauvée par Guy, que serait Francis devenu?... Francis, enfant coincé entre un suicide et une violence physique et psychologique, pouvait difficilement survivre à sa narcomanie et à sa violence. Personne n'était mieux placé que lui pour encourager grand-père les matins de pluie. Un bon mot si tendre, un geste. Que de fois Francis ne l'avait-il embrassé sur le front, sur sa cicatrice! « On ne doit jamais oublier une blessure: c'est le rôle d'une cicatrice... » Si Francis était revenu à la vie, n'était-ce pas un peu grâce à elle? Francis avait du coeur; se souvenait. « Grand-père, c'est la cicatrice de ma vie. »
        - Jonathan, je voudrais donc que tu sois bon comme grand-papa! Que tu sois plus guérison que blessure!

        L'enfant se rappelant aussi ses grands-parents Vaillancourt:
        - Des grands-parents, c'est toujours bon?
        - Toujours bon, Jonathan.

        Grand-père, parfois, serrait Francis dans ses bras. Il murmurait: Merci, ou rien du tout. Quelques fois, Francis l'a invité:
        - Grand-papa, cet après-midi, je prends congé: on va se baigner ensemble. Au milieu de la rivière. C'est à moi maintenant ...

        Ses mots en suspens remuaient Michel, réactivaient ses souvenirs. Ce jour-là:
        - Si Jonathan veut venir?...
        - Oui, oui, se réjouissait l'enfant.

        Et en plein soleil d'été, Michel se faisait conforter par celui qu'il avait sauvé.
        - Qui aurait dit, il y a dix ans, Francis, que nous nous retrouverions ici avec ton fils?
        - C'est grâce à toi, Michel, toute cette vie, cette vraie vie. Ca devrait te faire chanter, non te rendre triste.
        - Si ça paraît parfois, c'est seulement un peu de nostalgie: j'ai été si heureux malgré tout. Un peu de lassitude aussi. J'ai l'impression de ne plus servir à rien. Parfois de déranger.
        - Tu sers à nous rappeler comment donner et comment vieillir. En beauté. Quelques rides, ce n'est rien. Ton attitude dépasse, enrichit bien plus que tes comportements.

        Grand-père et Francis devisèrent longtemps, et toujours en accord, sur la complicité naturelle et nécessaire entre grands-parents et petits-enfants.

        Les grands-parents rejoignent les petits-enfants. Les deux sont en dehors de la mentalité de production, compétition, performance. Les deux sont sensibles à la personne, à la spontanéité, aux sentiments. Les adultes sérieux, eux, quand ils sont sur la chaîne de production sociale, n'ont pas trop le temps de penser aux sentiments. Quand ils sont entraînés sur la chaîne de production-consommation, ils ne rêvent pas souvent à la gratuité et remettent la poésie à plus tard au profit du rendement immédiat. Efficacité d'abord. Le grand-père tint à préciser:
        - Les grands-parents, eux, d'abord ne font pas sérieux parce que décrochés du système, donc, non productifs et non performants. De plus, ils ne répondent plus aux critères de beauté matérialiste et commerciale. Pour les rejoindre, il faut entrer à l'intérieur, écouter, voir au-delà de l'étalage. Ce qui n'est pas précisément dans la mentalité commerciale agressive du tape-à-l'oeil.

Francis continua:
        - À ce sujet-là, les enfants rejoignent tout à fait les grands-parents. Les enfants et grands-parents se racontent des histoires fantaisistes, perdent leur temps ensemble, ne se sentent pas bousculés par la performance et baignent dans la poésie. De plus, ils ont le temps et le droit d'exprimer leurs sentiments, de paraître heureux ou tristes, de se caresser en passant et se faire un clin d'oeil complice.

        Les deux amis continuaient à partager le même avis. Les grands-parents et enfants sont les deux groupes les plus près l'un de l'autre, car ils ne sont pas soumis aux pressions et lois imposées par la génitalité, ni aux autres conformismes de la société. Au-delà de la société en général, les grands-parents se distinguent des parents par le niveau de responsabilité. Les parents sont les premiers responsables, les premiers répondants, sont donc parfois plus exigeants. L'action des grands-parents rejoint davantage les attitudes que les comportements et, plus malléables parce que plus décrochés d'une « certaine mentalité », ils deviennent complices plus facilement. Grands-parents et enfants sont des alliés naturels, indispensables les uns aux autres. Dans une société où seule compte la compétition et la performance, la poésie s'étiole et l'amour meurt. Il faut perdre du temps ensemble, pour rien, pour pouvoir mieux s'apprécier quand on est fonctionnel et productif. Même, pour être mieux fonctionnel et productif. Il faut savoir se faire du bien pour rien, sans regarder au prix ni aux canons des conventions sociales, collectives ou de classe.
        - Il faut rester un peu petit enfant... pour devenir plus facilement grand-parent, s'amusa grand-père.

        Francis s'adressant à Jonathan:
        - Peu de parents peuvent offrir un si bon grand-papa à leurs enfants. Dis, Jonathan, es-tu content d'avoir un bon grand-père comme Michel?

        Jonathan qui était venu à la rivière pour s'amuser non pour entendre ou élaborer des discours, essaya de trouver une réponse tout à fait adéquate. En hésitant, pas du tout, mais vraiment pas du tout certain de son coup:
        - Des fois, il bougonne pour rien.

        Francis est resté interloqué et grand-père a éclaté de rire en serrant sur son coeur une veste de sécurité toute mouillée dans laquelle frétillait un petit garnement. Le bougonneux et sa jeune victime commencèrent à s'amuser ensemble, se lancer de l'eau et s'enfoncer la tête.
        - Qui reste le plus longtemps? ...

(page 73 à 76)

        L e lendemain, Claudine téléphona à Jonathan.

        - Jonathan... ton grand-père est mort.

        Pas un mot ne reprit la nouvelle, le coeur emplissant la bouche de Jonathan. Pas de crise, révolte, non. Tout simplernent parce qu'il n'y avait pas de mots. Rien à dire. Seulement à ressentir.. Longtemps s'étira la ligne du silence.
        - Papa?... interrogea-t-il, comme son grand-père lui avait appris: les amis, d'abord.
        - Pas moyen de rien lui faire dire. C'est pire que d'habitude, cette fois, avec ses sentiments.

        Après une hésitation, elle enchaîna:
        - Peut-être qu'il aurait besoin de toi?

        La nère venait de recueillir le flls Pour l'offrir au père.
        - J'arrive, maman.

        Claudine alla le chercher au terminus. Les questions se multiplièrent, les réponses se raréfièrent. Claudine, ignorant ce qui s'était passé, laissait à Francis le soin de tout expliquer.
        - Comment c'est arrivé, quand?... Voyons, maman !...
        - Ton Père travaille presque toujours dehors depuis le matin. Je l'ai à peu près pas vu. Il va t'expliquer ça.
        - Où est grand-père?
        - Dans son lit.

        En entrant à la maison, Jonathan fut envahi par un grand calme. Il se souvenait tellement, il avait tant appris de lui! « La fin de la vie est encore la vie, peut-être encore plus la vie. » Un grand respect l'a envahi, un respect à rendre muet. Jonathan s'est d'abord recueilli: tout l'instant devait être vécu intensément, pénétré, goûté. Claudine s'est livrée à ses occupations habituelles, laissant à Jonathan tout l'espace et le silence auxquels il semblait aspirer. Il a calmement déposé sa petite valise et passé à la salle de bain pour se rafraîchir la figure et les mains: de la bonne eau froide. Dans le miroir, il s'est regardé. « Jonathan Labrecque... Quelque chose est-il changé? Suis-je encore seulement moi-même?... » Après chaque idée, s'arrêta pour percevoir une possible réponse. Il ressentait une chaude et douce caresse d'une main de grand-papa: « Mon cher p'tit Jonathan!... ». « Grand-papa, je reviens te voir. Je me laisse pénétrer par ta présence, je m'ouvre à tout toi. » En traversant lentement le salon, il s'est rappelé toutes les taquineries au sujet de ses petits talons qui traversaient la maison comme un train, la campagne. Au pied de l'escalier, une légère pause. Grand-père craquait tout au long de l'escalier; l'escalier craqua tout au long de sa montée vers lui. Les yeux baissés, Jonathan s'est placé dans la porte, face au lit et s'est arrêté. Il ne voulait pas le voir en marchant: aucune distraction pour ce premier regard. Bien arrêté, il a lentement relevé sa vision afin de ne rien perdre de tout ce qu'il devait ressentir, percevoir comme message. Un vieil homme pâle, serein marquait un drap. Les lèvres légèrement espacées, les paupières à peine décollées, grand-père reposait si paisiblement. « Tu nous as pas laissés, grand-papa, tu l'as dit assez souvent. Tu n'as plus mal à tes vieux os, comme tu les appelais. Oui, l'autre rive. Une étoile. François. Tous tes messages, grand-papa, je les laisse remonter en moi. »

        Jonathan, recueilli, se laissait envahir. Toute son enfance avec un grand-papa, tous ces souvenirs qu'il croyait oubliés. Ce flot de tendresse, cette douce chaleur... « Tu ne méritais pas de souffrir, avec toute ta bonté. » Jonathan approché, s'est assis sur le côté du lit. A posé sa main sur les mains froides du grand-père croisées sur sa poitrine. « Aide-moi, grand-papa. Continue encore à tellement m'aimer. C'est si facile maintenant pour toi. Je sais que tu es ici, que tu me baignes de ta présence. Merci pour tout. » De son regard affectueux, Jonathan ne se lassait pas de caresser le visage de son grand-papi. « Tu m'as tant appris! D'autant plus précieux, sans doute, que personne d'autre n'aurait pu en faire autant. La bonté, grand-papa! Grand-papa-la-bonté!... »

        Jonathan redescendit vers sa mère toujours plus prête à écouter qu'à parler. Devant le silence, elle dut quêter les impressions de son fils qu'elle devinait très ému.
        Puis, mon Jonathan?
        On peut avoir de la peine, maman, mais dans son cas, le plus nécessaire, c'est de la reconnaissance.
        Il ne souffrira plus, en tous cas.
        Bien sûr. Où est papa?

        L'enfant diagnostiquait déjà la plaie qu'il devait soigner. Bien habillé, collet relevé, frileux, parti, Francis était assis devant la rivière. Au centre, il fixait une roche plate, à fleur d'eau qui remuait le courant. À peine perceptible, mais un petit dérangement trahissait la dureté de l'obstacle. Francis s'était refermé sur son refus, ses questions. « Pourquoi ce récif à fleur de vie, cet arrêt fleurant la mort? Pourquoi?... » Jonathan s'assit près de lui.
        - Papa, je viens d'arriver
        - Je sais.

        Dans le silence, la tête de l'honune pencha sous le poids de la dure réalité. De grandes vagues d'émotions le firent trembler, un grand courant sembla l'emporter. Jonathan, essayant de contourner le récif, s'approcha.
        - Papa, la vie nous a fait un beau cadeau. À toi et à moi.

        Une longue pause avant de continuer. Appel au père à se dire à son fils. Inutile appel.
        - On devrait toujours essayer de penser au cadeau. Grand-père est trop bon pour qu'il veuille qu'on ait de la peine. Trop de peine.

        Les silences de Jonathan offerts au père n'arrivaient pas à aller chercher sa parole. Jonathan qui avait lu et souvent relu l'histoire de son père et de François, son grand-père biologique, passa son bras autour de son cou:

        - Avec le beau souvenir que nous laisse grand-papa, tu vas voir, toi et moi, on va faire une bonne paire d'amis.

        Là, Francis éclata en sanglots. Il pleura comme Jonathan n'aurait jamais cru. Il recueillait en silence les aveux de son père. Parfois, Jonathan disait doucement:
        - Ça va te faire du bien, papa.

        Parfois:
        - Arrête, papa, c'est assez.

        Francis revivait ce qu'il devait à Michel. Francis se délestait des tensions de ses responsabilités de père et les écoulait au cou de son enfant. Jonathan, ému, impressionné, se sentait dépositaire de son père. Jonathan se sentait investi, envahi par des responsabilités d'homme qu'il n'avait pas recherchées. Elles venaient de se présenter sans avoir été sollicitées. Il ressentit un grand respect pour son père, surtout en se sentant son égal, son confident. Comme jamais auparavant. Que sait-il l'enfant qui n'a jamais vu pleurer son père?... De peine ou de bonheur, peu importe. A-t-il un père ou un mur de pierres?... Jonathan savait maintenant. Un fils devient réellement fils quand son père lui demande service ou pardon, démuni, devient complice.
        - Papa, ne pleure pas sur grand-père.

 

(page 351 à 355)

 

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