Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1989
Description :
Extrait :
L'enfant se rappelant aussi ses
grands-parents Vaillancourt:
- Des grands-parents, c'est toujours
bon?
- Toujours bon, Jonathan.
Grand-père, parfois, serrait
Francis dans ses bras. Il murmurait: Merci, ou rien du tout.
Quelques fois, Francis l'a invité:
- Grand-papa, cet après-midi, je
prends congé: on va se baigner ensemble. Au milieu de la
rivière. C'est à moi maintenant ...
Ses mots en suspens remuaient
Michel, réactivaient ses souvenirs. Ce jour-là:
- Si Jonathan veut venir?...
- Oui, oui, se réjouissait l'enfant.
Et en plein soleil d'été, Michel
se faisait conforter par celui qu'il avait sauvé.
- Qui aurait dit, il y a dix ans,
Francis, que nous nous retrouverions ici avec ton fils?
- C'est grâce à toi, Michel, toute
cette vie, cette vraie vie. Ca devrait te faire chanter, non te
rendre triste.
- Si ça paraît parfois, c'est
seulement un peu de nostalgie: j'ai été si heureux malgré
tout. Un peu de lassitude aussi. J'ai l'impression de ne plus
servir à rien. Parfois de déranger.
- Tu sers à nous rappeler comment
donner et comment vieillir. En beauté. Quelques rides, ce n'est
rien. Ton attitude dépasse, enrichit bien plus que tes
comportements.
Grand-père et Francis devisèrent longtemps, et toujours en accord, sur la complicité naturelle et nécessaire entre grands-parents et petits-enfants.
Les grands-parents rejoignent les
petits-enfants. Les deux sont en dehors de la mentalité de
production, compétition, performance. Les deux sont sensibles à
la personne, à la spontanéité, aux sentiments. Les adultes
sérieux, eux, quand ils sont sur la chaîne de production
sociale, n'ont pas trop le temps de penser aux sentiments. Quand
ils sont entraînés sur la chaîne de production-consommation,
ils ne rêvent pas souvent à la gratuité et remettent la
poésie à plus tard au profit du rendement immédiat.
Efficacité d'abord. Le grand-père tint à préciser:
- Les grands-parents, eux, d'abord ne
font pas sérieux parce que décrochés du système, donc, non
productifs et non performants. De plus, ils ne répondent plus
aux critères de beauté matérialiste et commerciale. Pour les
rejoindre, il faut entrer à l'intérieur, écouter, voir
au-delà de l'étalage. Ce qui n'est pas précisément dans la
mentalité commerciale agressive du tape-à-l'oeil.
Francis continua:
- À ce sujet-là, les enfants
rejoignent tout à fait les grands-parents. Les enfants et
grands-parents se racontent des histoires fantaisistes, perdent
leur temps ensemble, ne se sentent pas bousculés par la
performance et baignent dans la poésie. De plus, ils ont le
temps et le droit d'exprimer leurs sentiments, de paraître
heureux ou tristes, de se caresser en passant et se faire un clin
d'oeil complice.
Les deux amis continuaient à
partager le même avis. Les grands-parents et enfants sont les
deux groupes les plus près l'un de l'autre, car ils ne sont pas
soumis aux pressions et lois imposées par la génitalité, ni
aux autres conformismes de la société. Au-delà de la société
en général, les grands-parents se distinguent des parents par
le niveau de responsabilité. Les parents sont les premiers
responsables, les premiers répondants, sont donc parfois plus
exigeants. L'action des grands-parents rejoint davantage les
attitudes que les comportements et, plus malléables parce que
plus décrochés d'une « certaine mentalité », ils deviennent
complices plus facilement. Grands-parents et enfants sont des
alliés naturels, indispensables les uns aux autres. Dans une
société où seule compte la compétition et la performance, la
poésie s'étiole et l'amour meurt. Il faut perdre du temps
ensemble, pour rien, pour pouvoir mieux s'apprécier quand on est
fonctionnel et productif. Même, pour être mieux fonctionnel et
productif. Il faut savoir se faire du bien pour rien, sans
regarder au prix ni aux canons des conventions sociales,
collectives ou de classe.
- Il faut rester un peu petit
enfant... pour devenir plus facilement grand-parent, s'amusa
grand-père.
Francis s'adressant à Jonathan:
- Peu de parents peuvent offrir un si
bon grand-papa à leurs enfants. Dis, Jonathan, es-tu content
d'avoir un bon grand-père comme Michel?
Jonathan qui était venu à la
rivière pour s'amuser non pour entendre ou élaborer des
discours, essaya de trouver une réponse tout à fait adéquate.
En hésitant, pas du tout, mais vraiment pas du tout certain de
son coup:
- Des fois, il bougonne pour rien.
Francis est resté interloqué et
grand-père a éclaté de rire en serrant sur son coeur une veste
de sécurité toute mouillée dans laquelle frétillait un petit
garnement. Le bougonneux et sa jeune victime commencèrent à
s'amuser ensemble, se lancer de l'eau et s'enfoncer la tête.
- Qui reste le plus longtemps? ...
(page 73 à 76)
L e lendemain, Claudine téléphona à Jonathan.
- Jonathan... ton grand-père est mort.
Pas un mot ne reprit la nouvelle,
le coeur emplissant la bouche de Jonathan. Pas de crise,
révolte, non. Tout simplernent parce qu'il n'y avait pas de
mots. Rien à dire. Seulement à ressentir.. Longtemps s'étira
la ligne du silence.
- Papa?... interrogea-t-il, comme son
grand-père lui avait appris: les amis, d'abord.
- Pas moyen de rien lui faire dire.
C'est pire que d'habitude, cette fois, avec ses sentiments.
Après une hésitation, elle
enchaîna:
- Peut-être qu'il aurait besoin de
toi?
La nère venait de recueillir le
flls Pour l'offrir au père.
- J'arrive, maman.
Claudine alla le chercher au
terminus. Les questions se multiplièrent, les réponses se
raréfièrent. Claudine, ignorant ce qui s'était passé,
laissait à Francis le soin de tout expliquer.
- Comment c'est arrivé, quand?...
Voyons, maman !...
- Ton Père travaille presque
toujours dehors depuis le matin. Je l'ai à peu près pas vu. Il
va t'expliquer ça.
- Où est grand-père?
- Dans son lit.
En entrant à la maison, Jonathan fut envahi par un grand calme. Il se souvenait tellement, il avait tant appris de lui! « La fin de la vie est encore la vie, peut-être encore plus la vie. » Un grand respect l'a envahi, un respect à rendre muet. Jonathan s'est d'abord recueilli: tout l'instant devait être vécu intensément, pénétré, goûté. Claudine s'est livrée à ses occupations habituelles, laissant à Jonathan tout l'espace et le silence auxquels il semblait aspirer. Il a calmement déposé sa petite valise et passé à la salle de bain pour se rafraîchir la figure et les mains: de la bonne eau froide. Dans le miroir, il s'est regardé. « Jonathan Labrecque... Quelque chose est-il changé? Suis-je encore seulement moi-même?... » Après chaque idée, s'arrêta pour percevoir une possible réponse. Il ressentait une chaude et douce caresse d'une main de grand-papa: « Mon cher p'tit Jonathan!... ». « Grand-papa, je reviens te voir. Je me laisse pénétrer par ta présence, je m'ouvre à tout toi. » En traversant lentement le salon, il s'est rappelé toutes les taquineries au sujet de ses petits talons qui traversaient la maison comme un train, la campagne. Au pied de l'escalier, une légère pause. Grand-père craquait tout au long de l'escalier; l'escalier craqua tout au long de sa montée vers lui. Les yeux baissés, Jonathan s'est placé dans la porte, face au lit et s'est arrêté. Il ne voulait pas le voir en marchant: aucune distraction pour ce premier regard. Bien arrêté, il a lentement relevé sa vision afin de ne rien perdre de tout ce qu'il devait ressentir, percevoir comme message. Un vieil homme pâle, serein marquait un drap. Les lèvres légèrement espacées, les paupières à peine décollées, grand-père reposait si paisiblement. « Tu nous as pas laissés, grand-papa, tu l'as dit assez souvent. Tu n'as plus mal à tes vieux os, comme tu les appelais. Oui, l'autre rive. Une étoile. François. Tous tes messages, grand-papa, je les laisse remonter en moi. »
Jonathan, recueilli, se laissait envahir. Toute son enfance avec un grand-papa, tous ces souvenirs qu'il croyait oubliés. Ce flot de tendresse, cette douce chaleur... « Tu ne méritais pas de souffrir, avec toute ta bonté. » Jonathan approché, s'est assis sur le côté du lit. A posé sa main sur les mains froides du grand-père croisées sur sa poitrine. « Aide-moi, grand-papa. Continue encore à tellement m'aimer. C'est si facile maintenant pour toi. Je sais que tu es ici, que tu me baignes de ta présence. Merci pour tout. » De son regard affectueux, Jonathan ne se lassait pas de caresser le visage de son grand-papi. « Tu m'as tant appris! D'autant plus précieux, sans doute, que personne d'autre n'aurait pu en faire autant. La bonté, grand-papa! Grand-papa-la-bonté!... »
Jonathan redescendit vers sa mère
toujours plus prête à écouter qu'à parler. Devant le silence,
elle dut quêter les impressions de son fils qu'elle devinait
très ému.
Puis, mon Jonathan?
On peut avoir de la peine, maman,
mais dans son cas, le plus nécessaire, c'est de la
reconnaissance.
Il ne souffrira plus, en tous cas.
Bien sûr. Où est papa?
L'enfant diagnostiquait déjà la
plaie qu'il devait soigner. Bien habillé, collet relevé,
frileux, parti, Francis était assis devant la rivière. Au
centre, il fixait une roche plate, à fleur d'eau qui remuait le
courant. À peine perceptible, mais un petit dérangement
trahissait la dureté de l'obstacle. Francis s'était refermé
sur son refus, ses questions. « Pourquoi ce récif à fleur de
vie, cet arrêt fleurant la mort? Pourquoi?... » Jonathan
s'assit près de lui.
- Papa, je viens d'arriver
- Je sais.
Dans le silence, la tête de
l'honune pencha sous le poids de la dure réalité. De grandes
vagues d'émotions le firent trembler, un grand courant sembla
l'emporter. Jonathan, essayant de contourner le récif,
s'approcha.
- Papa, la vie nous a fait un beau
cadeau. À toi et à moi.
Une longue pause avant de
continuer. Appel au père à se dire à son fils. Inutile appel.
- On devrait toujours essayer de
penser au cadeau. Grand-père est trop bon pour qu'il veuille
qu'on ait de la peine. Trop de peine.
Les silences de Jonathan offerts au père n'arrivaient pas à aller chercher sa parole. Jonathan qui avait lu et souvent relu l'histoire de son père et de François, son grand-père biologique, passa son bras autour de son cou:
- Avec le beau souvenir que nous laisse grand-papa, tu vas voir, toi et moi, on va faire une bonne paire d'amis.
Là, Francis éclata en sanglots.
Il pleura comme Jonathan n'aurait jamais cru. Il recueillait en
silence les aveux de son père. Parfois, Jonathan disait
doucement:
- Ça va te faire du bien, papa.
Parfois:
- Arrête, papa, c'est assez.
Francis revivait ce qu'il devait
à Michel. Francis se délestait des tensions de ses
responsabilités de père et les écoulait au cou de son enfant.
Jonathan, ému, impressionné, se sentait dépositaire de son
père. Jonathan se sentait investi, envahi par des
responsabilités d'homme qu'il n'avait pas recherchées. Elles
venaient de se présenter sans avoir été sollicitées. Il
ressentit un grand respect pour son père, surtout en se sentant
son égal, son confident. Comme jamais auparavant. Que sait-il
l'enfant qui n'a jamais vu pleurer son père?... De peine ou de
bonheur, peu importe. A-t-il un père ou un mur de pierres?...
Jonathan savait maintenant. Un fils devient réellement fils
quand son père lui demande service ou pardon, démuni, devient
complice.
- Papa, ne pleure pas sur
grand-père.
(page 351 à 355)