Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1986
Description :
Extrait :
- Ils tiennent à ma vie, hein?
Ils tiennent à moi!... Trois, quatre essais; trois, quatre
messages. Pas de provocation, à peine un appel. Tout juste une
expiration.
Puis, ce fut le 24 décembre.
Il avait 18 ans.
Quand François fut menacé d'expulsion de l'école pour de trop nombreuses absences et costume inadéquat: bottines de travail, jeans trop serrés et cheveux trop longs, il a fait scandale pour beaucoup. Il fallait choisir entre le conforme et le non conforme, entre la tradition et une personne. Que de discussions fouillées! questions existentielles! sourires narquois et gros yeux autoritaires! ... Mais peu de temps. Son père a fait sa crise lors de sa visite hebdomadaire. Il a subi. Bien sûr, il est anormal d'arriver à l'école avec des jeans serrés. Mais il est très normal d'y arriver avec un oeil au beurre noir... parce que battu par son père. Il avait 17 ans. De cela, personne n'en a parlé. François était trop fier pour me le dire. Seul son ami Claude m'a livré le secret. Moi, j'ai choisi François et ses cheveux. J'ai rejeté le père et sa crise. ...Et le Directeur. Je venais de me condamner.
Quelques jours plus tard,
François ne revenait plus à l'école. Terminé à tout jamais.
Pour beaucoup, l'affaire était classée. Pour moi, elle ne
faisait que commencer.
Par Claude qui avait toute confiance
en moi, j'ai réussi à obtenir quelques informations. François
avait quitté sa famille et se cachait quelque part en ville pour
travailler.
- Tu me connais assez, Claude, pour
savoir que je ne veux pas causer de problème à François. Je
veux l'aider. Rassure-le à mon sujet et demande-lui de me
téléphoner chez moi dès qu'il le pourra.
J'ai communiqué avec les parents
pour leur donner des nouvelles et leur dire que j'essayais de
retrouver leur fils.
- Seulement, si vous voulez savoir
où il est et quelle personne me renseigne, vous n'en saurez
rien, car j'ai promis le silence.
- Est-ce qu'il va bien, me demanda la
mère, a-t-il tout ce qu'il lui faut? Il n'a pas fait de mauvais
coups, au moins!...
- Non, madame. François est très
bien, en bonne santé et il travaille. C'est l'information que
j'ai eue.
- Vous savez, monsieur le professeur,
on a bien de la misère avec lui. Ce n'est pas la première fois
qu'il fugue. Puis sa soeur qui a tellement de succès à
l'école! Lui, pas moyen de faire étudier ça. C'est seulement
de s'en aller avec ses amis ou d'aller travailler ailleurs. Quand
il revient, pas moyen de rien savoir. On sait même pas s'il se
drogue. Il a seulement 17 ans, vous savez... On se demande bien
ce qu'on va faire avec lui.
- Des succès à l'école, ce n'est
pas essentiel dans la vie, madame. L'école n'est pas faite pour
tout le monde. Elle est faite pour une certaine classe sociale.
Les enfants des autres classes sociales n'y sont pas très
heureux. Et avec raison.
- Mais il pourrait étudier un peu
plus, s'habiller comme du monde...
- Sa chemise de chasse qu'il portait
à l'école et qui faisait chiâler quelques professeurs, ce
n'est pas l'essentiel dans la vie d'un homme ou d'une
institution. La personnalité, le coeur de François - son
bonheur - sont autrement plus importants que le nombre de
carreaux sur sa chemise. Il est heureux quand il travaille sur
une terre ou dans le bois, pourquoi le tenir enfermé dans une
boîte à beurre monastique qu'est l'école? Ça finit par des
drames comme son oeil au beurre noir. Une humiliation qu'il n'est
pas près d'oublier.
- Son père s'est emporté...
La mère, gênée, ne savait trop que
dire... Ironiquement, j'ai ajouté:
- François a dû sentir souvent
l'affection de son père...
- Si François parlait un peu plus
aussi, on le comprendrait un peu mieux!
- C'est sûr, madame. Mais il y a
peut-être des raisons à ça. Et ça remonte sûrement plus loin
que le dernier coup de poing. Et puis, François est d'un
naturel plus fermé. Il n'est pas méchant pour autant. Il faut
le comprendre, manoeuvrer avec ce qu'il est. Si la porte est
fermée, chercher une fenêtre. Il est toujours une fissure où
filtre la lumière.
- Ce n'est pas facile ce que vous
dites là, s'empressa de me répondre la mère, en manière
d'excuse. Puis son père qui n'est jamais là!...
- Je vous comprends, madame, mais à
17 ans, un gars sérieux, responsable, travaillant comme
François, pourquoi ne pas lui accorder un peu plus de confiance,
lui laisser un peu plus de vie privée?
-
Peut-être... finit-elle par
acquiescer.
- En tout cas, madame, j'essaie de
rester en contact avec François et je vous tiens au courant.
- Monsieur le professeur, on vous
remercie beaucoup pour tout ce que vous faites pour nous autres
et pour François. Si tous les professeurs étaient comme
vous!...
C'est seulement plus tard que j'ai appris la réalité. François travaillait dans la cuisine sale et surchauffée d'un petit restaurant minable. Il y prenait ses repas à la sauvette tout en travaillant, et la nuit, couchait sous le comptoir. François n'ayant pas de linge de rechange était devenu très sale et pitoyable. Le propriétaire, devant le risque qu'il courait, ne crut pas devoir faire davantage et laissa le jeune dans sa misère. C'est ainsi que François, recevant mon invitation par Claude, communiqua immédiatement avec moi. Le lendemain, j'allais le chercher à son petit restaurant et l'amenais chez moi, sur ma petite ferme à l'Ange-Gardien. Pour d'abord le laver et le nourrir un peu. Au début, il s'est senti très gêné, nerveux. Un professeur dans une classe et dans sa cuisine: c'est bien différent. Rassuré, l'émotion prit le dessus. Se sentir enfin propre et rassasié!... Je comprends: plus de trois quarts d'heure sous la douche et après tout ce qu'il avait mangé... La fatigue accumulée bientôt se manifesta. Lui offrant la petite chambre, presqu'aussitôt, il fut endormi. Du salon, puis de ma chambre, j'ai veillé sur son sommeil, accompagné affectueusement ses longues respirations, assisté à toute cette décantation de ses misères, souffrances et humiliations. Les quelques fois dans ma vie où j'ai eu cet honneur de rendre un peu de leur dignité à des êtres humains, j'ai toujours vécu ces grands privilèges comme des moments d'exaltation que je n'oublierai jamais.
(page 13 à 17)
Quelques jours pour autopsie,
chinoiseries, hypocrisies. Je suis allé au salon funéraire à
l'ouverture, aujourd'hui, quatre jours après sa mort. Lentement,
apprivoisant dans mon coeur les émotions qui m'approchaient de
lui. Je souhaitais que toutes les autos rencontrées me foncent
dessus. Me tuent. Suis entré déjà complètement envahi.
Derrière le groupe de proches parents, j'ai aperçu ses mains,
puis lentement, lespace m'a laissé entrevoir son visage.
Là, le temps s'est arrêté. Je venais de changer de rythme,
d'univers. Plus rien maintenant ne pouvait m'importer. Mes yeux
sont devenus deux globes brûlants qui baignaient dans un surplus
de chagrin. Ses si belles lèvres charnues, sa petite moustache,
son large front. Sa beauté. Très pâle. Un peu vieilli. Il
m'avait laissé.
J'ai fini par me rapprocher un peu.
Je ne fournissais pas à me remplir de cette image si subite.
Quelques paroles inarticulées, quelques sympathies manchotes et
autres gaucheries, puis je suis revenu le voir. Je brûlais du
désir de le toucher. Enfin! Pas de son vivant, en public, mais
mort on peut... Quand le vide se fut fait autour de lui, je me
suis penché sur son front et l'ai embrassé. D'une convention
trop longtemps. Une larme s'est échappée, a coulé sur sa
paupière fermée, puis, hésitante, est descendue jusqu'à sa
belle petite moustache naissante. Elle a nettoyé le fard et mis
à nu un passage de notre relation. ...Il a pleuré une de mes
larmes.
Je me suis agenouillé devant l'autel
de son corps. Mon Dieu y gisait exsangue, trahi, renié. J'étais
redevenu seul avec François.
Devant le souvenir de toi-même,
devant l'image de ce que tu fus jadis, laisse-moi recueillir mes
regards dans un bouquet d'amitié. Laisse-moi ma souffrance prier
au chevet de ce qui n'a plus aucun nom dans aucune langue parce
que ton âme s'en est retirée. Laisse-moi tarir la source de ma
peine par cette larme comme la tienne. Avec un extérieur si
beau, quel devait donc être l'éclat de ton intérieur?... 0
François, dans un corps aussi parfait, moulé dans de telles
proportions et mû par une force aussi admirable, ton âme
habitait le plus beau château, animait la plus merveilleuse des
cathédrales. De quelle force jouissait donc ton âme pour
qu'elle se trouve insatisfaite d'un corps aussi souple et
harmonieux! De quelle beauté devait donc rayonner ton âme pour
qu'elle cesse d'illuminer l'apaisante beauté de ton corps
d'athlète! De quelle merveilleuse bonté ton âme devait être
pétrie pour qu'elle ne trouve plus son repos dans ton corps
toujours tendu de tous ses muscles vers l'amour généreux! Par
delà ton éternité, laisse-moi ton image à baiser, ton coeur
à aimer, ton âme à prier, ton Dieu à adorer. 0 François,
laisse-moi encore t'aimer...
Pardonne-moi tout le mal que je t'ai
fait, mes impatiences, et surtout, si tu le peux, mon
incompréhension la dernière fois qu'on s'est parlé. ... Tout
le mal que je t'ai fait... Je te demande pardon. Dois-je te dire
que je t'aime?... Tu le sais.
Ils t'ont retrouvé mort, ils ont
été surpris puis choqués parce que la machine brisée ne
pourrait plus devenir le robot qu'ils espéraient. Ils t'ont
finalement recueilli, se sont soumis aux normes (encore) puis
s'efforceront de faire disparaître ton souvenir. Mais dans mon
coeur, tu auras toujours ton refuge. Dirige ma main, dirige mes
pas. Et quand tu le voudras, fais-moi signe.
Aujourd'hui, 29 décembre, service
de François. Je me suis agenouillé devant lui et mis ma main
sur sa main. Encore un peu trop longtemps. J'ai ressenti la
fraîcheur de l'eau pure, au bord d'un vieux puits, coulant
lentement sur nos mains réunies. S'infiltrait entre nos doigts,
lavait nos fatigues, unissait nos coeurs, baptisait notre amour.
Ces furtives caresses, joue contre joue.
- Que c'est merveilleux d'être avec
toi!...
- Que je me sens bien!...
C'était au crépuscule. Maintenant,
c'est la nuit. Souvenirs d'un été trop court. Maintenant, c'est
l'hiver. Trop grand bonheur pour durer bien longtemps. Trop grand
malheur. Maintenant,... Je vais y penser. Plus d'ami, plus
d'emploi. François! Guy?...
Ai reçu les sympathies de quelques
personnes. L'ai embrassé une dernière fois sur le front, et une
dernière fois me suis agenouillé.
François, agenouillé au temple de
ton corps, prostré au seuil de ton coeur, une dernière fois, je
voudrais te cueillir dans le calice de mes mains rassemblées,
m'abreuver à la coupe de ta claire beauté. Je voudrais me mirer
dans la vision de tes yeux, m'envoler sur les ailes déployées
de ta pensée. Je voudrais. je voudrais... boire ton âme, prier
ton désir, encore adorer ton coeur, toujours contempler ton
front. Je voudrais souffrir pour que tu vives, vivre pour que tu
m'aimes, continuer à t'aimer pour que tu sois plus heureux...
toute l'éternité!
Terminée ta vie d'épave de la nuit,
voici le rivage du matin. Ils t'ont démoli: tu as subi ton
destin. Qu'ai-je donc à vivre ici?... Je te tends la main.
François, prends ma main une dernière fois. Serre-la bien fort
au coeur de mon chagrin. Je te sens encore si chaud au-delà du
froid. Tiens-moi encore longtemps.
Qui veillera sur mon champ de grain,
plantera mes piquets, aimera mes animaux? Qui veillera sur mon
coeur au coeur de la nuit, caressera mon dos les jours de pluie?
Qui boira mon regard aux heures feutrées du soir qui descend?
Dans quels yeux verrais-je briller les feux du crépuscule? Sur
quelle bouche déposerais-je mes baisers dans nos grands nids de
silence?... François, as-tu pensé à tout cela?...
François, tu m'as pris par la main,
pressenti mon chemin. T'ai pris par la main, épousé ton destin.
Ta large paume calleuse serrait ma petite main offerte. J'y
sentais l'odeur du bois coupé, douce force dans ma main, déjà
chaleur pour l'hiver. Je sentais la fraîcheur de l'eau
d'érable, tout le soin, l'attention au réduit, au beau sirop
qui coule clair, pur et net. Je sentais tous les sillons du
labour, terre fraîche renversée, toute cette vie surprise,
soulevée qui devait se préparer. Je sentais les semailles dans
la poussière et la vie, la bonne odeur de la terre encore une
fois remuée en lui confiant ton trésor. Je sentais le respect
des animaux, la caresse aux vaches à traire, à tous les autres
à soigner. Je sentais la promesse de fruits, nouvelle harmonie
des pommiers émondés. Je sentais tous ces grands travaux qui me
laissaient les tout petits: les fleurs et le jardin, le parterre
et la maison. Je pouvais les entrecouper pour les téléphones et
les repas, la moulée à recevoir, les oeufs et le porc à
livrer: tout ce va-et-vient d'une ferme, sa respiration profonde.
Je sentais tous ces petits piquets plantés, ces broches
étirées pour les animaux et les voisins, séparations utiles et
transparentes. Je sentais cette riche poignée de foin coupé, de
luzerne odorante et colorée, première moisson, première
naissance, première récompense. Je sentais une douce pression:
- Michel, nous avons réussi, la
terre nous remercie.
Je sentais au bout de tes doigts, ton
application, toutes ces réparations, ton soin à rendre le tout
plus offert, plus beau, généreux. Tout était toujours prêt,
en marche, harmonieux: ta main s'y était posée. Une vertu
était sortie de toi. Du tracteur à la faucheuse, du
bouleverseur à la tronçonneuse, le ronron et le cliquetis,
constants et joyeux, se répondaient en harmonie. Entre chaque
phalange de tes doigts, je sentais la multitude des petits riens
nécessaires qui faisaient briller le quotidien, relevaient le
terre à terre. Dans tes profondes rides rugueuses, sillons de
mes semailles, rigoles de mes plaisirs s'écoulaient les surplus
de mes pluies. À la base de ton pouce, sous sa caresse, je
sentais ta force qui s'offrait. Qui m'aimait.
- Michel, c'est pour toi.
- François, tu te donnes à mon
service, construis ma vie, répares ma vieille clôture, sèmes
dans mon grand champ, engranges mes récoltes. ... Préviens
l'hiver. Dans ma vie tu es l'âme, chaleur dans mon foyer. Tu es
le muscle, l'action, le grand air là-bas, le bout du champ. Je
suis la respiration, le souffle, la propreté des bâtiments, la
réponse à ceux qui passent. Tu caresses tout mon domaine, le
soutiens au coeur de ton effort. Sans compter, tu te donnes; sans
restriction, je reconnais.
Ai retiré ma main, l'ai collée
fortement sur mon autre main puis les ai versées au coeur de mon
coeur pour y conserver son aimable odeur. Suis parti pour
l'église. Assis en arrière où j'avais l'intention de rester,
l'ai attendu une heure.
Grâce à François, ma terre
respirait. Le printemps, l'automne. L'aurore, le crépuscule. Le
soleil et les étoiles. Au matin, l'inspiration; au soir,
l'expiration. En plein midi, la transpiration. Elle reçoit, elle
donne; elle prend, elle abandonne.
C'est toute ma terre qu'il tenait
bien au chaud dans sa main, c'est toute ma vie qu'il protégeait
de sa force habile et douce, c'est toute mon âme, mon coeur, ma
raison de vivre qu'il tenait, soutenait, caressait sans s'en
rendre compte, simplement comme un enfant. Il n'en tirait aucun
avantage, n'exploitait pas. Mon monde s'écroulerait sans lui. Il
était. Là. Ici. Lui. Moi. Nous étions. Si nous étions bien
ensemble?... Pas de questions. Pas de calculs. Je le sauvais; il
était ma vie. J'étais son souffle; il était ma main.
J'inspirais, il expirait. Ce paisible va-et-vient entre
l'extérieur et l'intérieur, des poumons au coeur, de toute la
nature au corps. Echanges gazeux, affectifs. Echanges de nos
mains, corps partagés. J'entrais tout mon corps dans son corps.
J'avais tellement d'espace. Un royaume. Ma tête dans sa tête,
mon coeur dans son coeur. Je respirais son air, goûtais son
oxygène, échangeais quelques battements. Je me sentais dans son
sexe. Là aussi, j'avais tellement d'espace. Un royaume. Je
partageais sa vision, toujours droite, directe, concrète. Il
avait tout pour être heureux ... dans une atmosphère
contrôlée.
J'étais son compresseur. Son
thermomètre. À moi d'élever ma colonne de mercure au bon
moment, au bon endroit. À moi de partager chaleur et humidité
pour conservation et germination. À moi d'aérer puis de
protéger, de défendre et de répandre. Nous étions heureux!
... Si dépendants, nous étions bien fragiles. Mais quel grand
bonheur n'est pas fragile?...
Mais quel est donc ce grand malheur
de tant aimer!...
Guy est venu s'asseoir près de
moi. Quel coeur!... Ai serré sa main. Guy!... Le feu coulait de
mes yeux, calmement, intarissable. J'ai suivi de loin le corps de
mon ami, la beauté, la perfection, le grand coeur de François,
ses mains, sa douleur, parti avec l'essentiel de moi-même. Guy
toujours avec moi. Nous sommes revenus ensemble. Lui donnant la
main:
- Merci pour ta présence, ton
accueil. Merci pour ta bonté à mon endroit.
- Je le fais pour François. Il me
l'avait demandé. Je le fais pour vous: vous avez été digne de
lui. Il a été digne de vous.
Mon Dieu, qu'un homme peut être bon!
(page 134 à 141)
Ce Grand Soir de mars - mes Ides
à moi - Guy a senti que je partais... Il est revenu. Il m'a
toujours deviné, prévenu. Contrepoids. M'a encore pris dans ses
bras, dans son coeur. Il m'aura donc tout donné! Conduit à
l'hôpital et partagé mon combat. Toute la nuit. Comme Jacob
avec son ange. Au matin, le soleil s'est levé sur un estomac
lavé, mais un coeur encore plus meurtri, un esprit incertain.
Sans dormir, il a trimé toute la journée chez moi pour tout
aérer, nettoyer, réparer, embellir. Il fallait chasser toute
odeur impure, tout esprit malfaisant. La maison reluisait de
propreté. Même les trous dans la cour avaient été bouchés,
remplis de gravier. Il chassait les démons.
- L'hiver est fini! Bien fini!...
qu'il m'a dit en accompagnant mon retour. Traverse le chemin, on
va voir les animaux à l'étable.
Même l'étable avait été aérée.
Les toiles d'araignées (elles me font toujours penser à Madame
Labrecque), arrachées. Les vaches et le cheval étrillés. Un
petit veau venait de naître. Six petits cochons. Et un rayon de
soleil traversait la fenêtre. Me suis approché du cheval, l'ai
caressé. En même temps, sur l'épaule de Guy ma tête ai
posée. Une faiblesse de ce côté.
On a encore du foin et de la paille
jusqu'au pacage. Cinq petits veaux à venir et beaucoup de
plaisir toute une saison. Le soleil s'est promis.
Dire merci n'aurait rien signifié
devant toutes mes émotions. Ai serré sa main. En revenant, il
m'a dirigé vers le puits. Les deux gobelets écaillés
maintenant accrochés à la margelle nous invitaient... Guy a
saisi le bras de la pompe, moi le sien. A rempli un gobelet, me
l'a donné. Puis a rempli le sien.
Michel, à notre santé, notre joie,
notre vie.
Embarrassé, j'ai répondu:
- Merci.
Que dire d'autre?... Nous avons bu
quelques gorgées.
Guy, à toute la reconnaissance que
je ne peux exprimer...
Encore quelques gorgées. Et sur la
margelle où François appuyait sa main, lentement, comme un rite
sacré, une liturgie, ai versé l'eau d'un printemps nouveau,
hommage à mon ami. Guy m'a imité.
- C'était mon ami aussi.
Et j'ai pleuré. M'a pris par la
main.
- Guy, je ne pourrai jamais te rendre
ce que tu m'as donné. Comme à François, je te devrai tout.
- Rentrons.
Au bas de la porte, hésitant:
Michel,... j'aimerais entrer avec toi
comme on est sorti, la dernière fois.
-
Il a ouvert la porte, m'a pris
délicatement dans ses bras, sur lui, très fort m'a serré, puis
est entré. Dans la cuisine, a pivoté sur lui-même afin que j'y
voie le changement, de même dans la salle à manger. Dans la
chambre, avec précaution, sur le lit m'a déposé. A fait le
tour, est allé s'étendre à la place de François. Sur le dos
tous les deux, main dans la main, regardant au-delà de la
maison:
- Michel, maintenant tu n'es plus
seul. Un grand ami ne se remplace pas. Mais un petit ami s'offre
à toi. J'ai pris plaisir à préparer ton nid. J'ai tenu chaude
ta place. Je t'ai tenu dans ma main. J'ai appris à t'aimer.
C'est par toi que je veux être fidèle à François. ...Je te
demanderais de ne plus me faire de la peine comme tu l'as fait.
...Tu devrais me comprendre, toi qui as vécu la mort d'un ami.
Dans ma tête, tout se bousculait,
surtout dans mon coeur. De grandes bourrasques parfumées
soulevaient mes feuilles mortes dans un grand nuage de poussière
et les basculaient au bout de mon champ là-bas. S'enfuyaient, en
tourbillonnant chassées par un souffle puissant. Mon gazon se
retrouvait nettoyé, asséché, prêt à reverdir. Mon champ,
prêt à s'offrir. Les couleurs, les fleurs ne pouvaient plus se
retenir. La sève, les bourgeons s'impatientaient au bout des
rameaux. Les oiseaux arrondissaient leurs nids. Des parfums
agressifs s'imposaient partout. Atmosphère d'odeurs, de chaleur,
de chants multicolores. À mon oeil gauche, quelques larmes. GUY.
Mon Beethoven. Mon archet, ma musique. Mon eau vive, mon
printemps, mes parfums. Mes oiseaux, mon souvenir, mes soupirs.
Mon coeur, ma joie. Ma vie. GUY.
Il a fini par se soulever, s'appuyer
sur son coude, me regarder tendrement, et à l'occasion, essuyer
les larmes sur mes joues de ses beaux gros doigts rugueux.
- Excuse-moi de ne pouvoir... je ne
trouve pas..., balbutiais-je.
- L'essentiel a été dit.
Et il a ajouté, entrecoupant ses
phrases pour me laisser le temps de le rattrapper:
- Bouger, Monsieur, vous ferait du
bien. Si on allait à la cuisine prendre un café... Appuyez-vous
sur moi...
- ...Mais c'est ce que tu m'as dit
quand je me suis soûlé... à la mort de François!
- Buvez encore un peu, Monsieur...
Il m'a fait un clin d'oeil et nous
avons ri. On s'est rendu à la cuisine se tenant par la taille.
Le printemps sera beau, Michel. Qu'en
penses-tu?
- S'il est comme toi ...
Ce retour d'hôpital, fin mars, nai pu lécrire avant aujourd'hui: trop chargé démotions. Je n'écris que selon mes moyens depuis «mon retour». Quand mon coeur peut suffire.
(page 217 à 220)
Retour à la
notice biographique de Jean-Paul
Tessier
Oeuvres
de Jean-Paul Tessier
Références
sur Jean-Paul Tessier