François le rêve suicidé

Éditions de la Paix, St-Alphonse-de-Granby, 1986

Description :

Jean-Paul Tessier, 49 ans, enseignant; membre et responsable de comités pédagogiques nationaux; animateur d'organisation syndicales, politiques et sociales; très impliqué dans des projets pour les jeunes et les milieux exploités.

Ses expériences l'ont maintes fois confronté avec le problème le plus grave des jeunes d'aujourd'hui: le suicide. Dans FRANÇOIS le rêve suicidé, l'auteur nous fait vivre le suicide de l'intérieur et de l'extérieur. Comprendre le suicidaire, son cheminement, sa logique. Comment réagir? aider? reconstruire?... Plusieurs notions ésotériques accompagnent la trame de l'action. Le voyage astral, l'au-delà, la communication avec les esprits, viennent adoucir la critique de l'intolérance sociale et du conformisme. Même la sexualité, l'amour gai débouche sur le dépassement du temps et sur l'aspiration à l'éternité. Sur une petite ferme isolée au rythme des saisons, un grand amour, un grand rêve...: FRANÇOIS le rêve suicidé.

Un enseignant peut-il aller trop loin en aimant un ancien étudiant?... Parfois écrit dans un état second et toujours bouleversant d'émotions, le ton est parfois ironique, souvent mordant, toujours tendre. Roman très dense, intense, facile à lire, d'une exceptionnelle beauté littéraire, poétique, symbolique et surtout « extrêmement émouvant et bien rendu » (Denise Labelle, Éditions Libre Expression).

 

Extrait :

LES PROMESSES

        - Ils tiennent à ma vie, hein? Ils tiennent à moi!... Trois, quatre essais; trois, quatre messages. Pas de provocation, à peine un appel. Tout juste une expiration.
   
    Puis, ce fut le 24 décembre. Il avait 18 ans.

        Quand François fut menacé d'expulsion de l'école pour de trop nombreuses absences et costume inadéquat: bottines de travail, jeans trop serrés et cheveux trop longs, il a fait scandale pour beaucoup. Il fallait choisir entre le conforme et le non conforme, entre la tradition et une personne. Que de discussions fouillées! questions existentielles! sourires narquois et gros yeux autoritaires! ... Mais peu de temps. Son père a fait sa crise lors de sa visite hebdomadaire. Il a subi. Bien sûr, il est anormal d'arriver à l'école avec des jeans serrés. Mais il est très normal d'y arriver avec un oeil au beurre noir... parce que battu par son père. Il avait 17 ans. De cela, personne n'en a parlé. François était trop fier pour me le dire. Seul son ami Claude m'a livré le secret. Moi, j'ai choisi François et ses cheveux. J'ai rejeté le père et sa crise. ...Et le Directeur. Je venais de me condamner.

        Quelques jours plus tard, François ne revenait plus à l'école. Terminé à tout jamais. Pour beaucoup, l'affaire était classée. Pour moi, elle ne faisait que commencer.
        Par Claude qui avait toute confiance en moi, j'ai réussi à obtenir quelques informations. François avait quitté sa famille et se cachait quelque part en ville pour travailler.
        - Tu me connais assez, Claude, pour savoir que je ne veux pas causer de problème à François. Je veux l'aider. Rassure-le à mon sujet et demande-lui de me téléphoner chez moi dès qu'il le pourra.
        J'ai communiqué avec les parents pour leur donner des nouvelles et leur dire que j'essayais de retrouver leur fils.
        - Seulement, si vous voulez savoir où il est et quelle personne me renseigne, vous n'en saurez rien, car j'ai promis le silence.
        - Est-ce qu'il va bien, me demanda la mère, a-t-il tout ce qu'il lui faut? Il n'a pas fait de mauvais coups, au moins!...
        - Non, madame. François est très bien, en bonne santé et il travaille. C'est l'information que j'ai eue.
        - Vous savez, monsieur le professeur, on a bien de la misère avec lui. Ce n'est pas la première fois qu'il fugue. Puis sa soeur qui a tellement de succès à l'école! Lui, pas moyen de faire étudier ça. C'est seulement de s'en aller avec ses amis ou d'aller travailler ailleurs. Quand il revient, pas moyen de rien savoir. On sait même pas s'il se drogue. Il a seulement 17 ans, vous savez... On se demande bien ce qu'on va faire avec lui.
        - Des succès à l'école, ce n'est pas essentiel dans la vie, madame. L'école n'est pas faite pour tout le monde. Elle est faite pour une certaine classe sociale. Les enfants des autres classes sociales n'y sont pas très heureux. Et avec raison.
        - Mais il pourrait étudier un peu plus, s'habiller comme du monde...
        - Sa chemise de chasse qu'il portait à l'école et qui faisait chiâler quelques professeurs, ce n'est pas l'essentiel dans la vie d'un homme ou d'une institution. La personnalité, le coeur de François - son bonheur - sont autrement plus importants que le nombre de carreaux sur sa chemise. Il est heureux quand il travaille sur une terre ou dans le bois, pourquoi le tenir enfermé dans une boîte à beurre monastique qu'est l'école? Ça finit par des drames comme son oeil au beurre noir. Une humiliation qu'il n'est pas près d'oublier.
        - Son père s'est emporté...
        La mère, gênée, ne savait trop que dire... Ironiquement, j'ai ajouté:
        - François a dû sentir souvent l'affection de son père...
        - Si François parlait un peu plus aussi, on le comprendrait un peu mieux!
        - C'est sûr, madame. Mais il y a peut-être des raisons à ça. Et ça remonte sûrement plus loin que le dernier coup de poing. Et puis, François est d'un naturel plus fermé. Il n'est pas méchant pour autant. Il faut le comprendre, manoeuvrer avec ce qu'il est. Si la porte est fermée, chercher une fenêtre. Il est toujours une fissure où filtre la lumière.
        - Ce n'est pas facile ce que vous dites là, s'empressa de me répondre la mère, en manière d'excuse. Puis son père qui n'est jamais là!...
        - Je vous comprends, madame, mais à 17 ans, un gars sérieux, responsable, travaillant comme François, pourquoi ne pas lui accorder un peu plus de confiance, lui laisser un peu plus de vie privée?
        -…Peut-être... finit-elle par acquiescer.
        - En tout cas, madame, j'essaie de rester en contact avec François et je vous tiens au courant.
        - Monsieur le professeur, on vous remercie beaucoup pour tout ce que vous faites pour nous autres et pour François. Si tous les professeurs étaient comme vous!...

        C'est seulement plus tard que j'ai appris la réalité. François travaillait dans la cuisine sale et surchauffée d'un petit restaurant minable. Il y prenait ses repas à la sauvette tout en travaillant, et la nuit, couchait sous le comptoir. François n'ayant pas de linge de rechange était devenu très sale et pitoyable. Le propriétaire, devant le risque qu'il courait, ne crut pas devoir faire davantage et laissa le jeune dans sa misère. C'est ainsi que François, recevant mon invitation par Claude, communiqua immédiatement avec moi. Le lendemain, j'allais le chercher à son petit restaurant et l'amenais chez moi, sur ma petite ferme à l'Ange-Gardien. Pour d'abord le laver et le nourrir un peu. Au début, il s'est senti très gêné, nerveux. Un professeur dans une classe et dans sa cuisine: c'est bien différent. Rassuré, l'émotion prit le dessus. Se sentir enfin propre et rassasié!... Je comprends: plus de trois quarts d'heure sous la douche et après tout ce qu'il avait mangé... La fatigue accumulée bientôt se manifesta. Lui offrant la petite chambre, presqu'aussitôt, il fut endormi. Du salon, puis de ma chambre, j'ai veillé sur son sommeil, accompagné affectueusement ses longues respirations, assisté à toute cette décantation de ses misères, souffrances et humiliations. Les quelques fois dans ma vie où j'ai eu cet honneur de rendre un peu de leur dignité à des êtres humains, j'ai toujours vécu ces grands privilèges comme des moments d'exaltation que je n'oublierai jamais.

(page 13 à 17)

 

        Quelques jours pour autopsie, chinoiseries, hypocrisies. Je suis allé au salon funéraire à l'ouverture, aujourd'hui, quatre jours après sa mort. Lentement, apprivoisant dans mon coeur les émotions qui m'approchaient de lui. Je souhaitais que toutes les autos rencontrées me foncent dessus. Me tuent. Suis entré déjà complètement envahi. Derrière le groupe de proches parents, j'ai aperçu ses mains, puis lentement, l’espace m'a laissé entrevoir son visage. Là, le temps s'est arrêté. Je venais de changer de rythme, d'univers. Plus rien maintenant ne pouvait m'importer. Mes yeux sont devenus deux globes brûlants qui baignaient dans un surplus de chagrin. Ses si belles lèvres charnues, sa petite moustache, son large front. Sa beauté. Très pâle. Un peu vieilli. Il m'avait laissé.
        J'ai fini par me rapprocher un peu. Je ne fournissais pas à me remplir de cette image si subite. Quelques paroles inarticulées, quelques sympathies manchotes et autres gaucheries, puis je suis revenu le voir. Je brûlais du désir de le toucher. Enfin! Pas de son vivant, en public, mais mort on peut... Quand le vide se fut fait autour de lui, je me suis penché sur son front et l'ai embrassé. D'une convention trop longtemps. Une larme s'est échappée, a coulé sur sa paupière fermée, puis, hésitante, est descendue jusqu'à sa belle petite moustache naissante. Elle a nettoyé le fard et mis à nu un passage de notre relation. ...Il a pleuré une de mes larmes.
        Je me suis agenouillé devant l'autel de son corps. Mon Dieu y gisait exsangue, trahi, renié. J'étais redevenu seul avec François.
        Devant le souvenir de toi-même, devant l'image de ce que tu fus jadis, laisse-moi recueillir mes regards dans un bouquet d'amitié. Laisse-moi ma souffrance prier au chevet de ce qui n'a plus aucun nom dans aucune langue parce que ton âme s'en est retirée. Laisse-moi tarir la source de ma peine par cette larme comme la tienne. Avec un extérieur si beau, quel devait donc être l'éclat de ton intérieur?... 0 François, dans un corps aussi parfait, moulé dans de telles proportions et mû par une force aussi admirable, ton âme habitait le plus beau château, animait la plus merveilleuse des cathédrales. De quelle force jouissait donc ton âme pour qu'elle se trouve insatisfaite d'un corps aussi souple et harmonieux! De quelle beauté devait donc rayonner ton âme pour qu'elle cesse d'illuminer l'apaisante beauté de ton corps d'athlète! De quelle merveilleuse bonté ton âme devait être pétrie pour qu'elle ne trouve plus son repos dans ton corps toujours tendu de tous ses muscles vers l'amour généreux! Par delà ton éternité, laisse-moi ton image à baiser, ton coeur à aimer, ton âme à prier, ton Dieu à adorer. 0 François, laisse-moi encore t'aimer...
        Pardonne-moi tout le mal que je t'ai fait, mes impatiences, et surtout, si tu le peux, mon incompréhension la dernière fois qu'on s'est parlé. ... Tout le mal que je t'ai fait... Je te demande pardon. Dois-je te dire que je t'aime?... Tu le sais.
        Ils t'ont retrouvé mort, ils ont été surpris puis choqués parce que la machine brisée ne pourrait plus devenir le robot qu'ils espéraient. Ils t'ont finalement recueilli, se sont soumis aux normes (encore) puis s'efforceront de faire disparaître ton souvenir. Mais dans mon coeur, tu auras toujours ton refuge. Dirige ma main, dirige mes pas. Et quand tu le voudras, fais-moi signe.

        Aujourd'hui, 29 décembre, service de François. Je me suis agenouillé devant lui et mis ma main sur sa main. Encore un peu trop longtemps. J'ai ressenti la fraîcheur de l'eau pure, au bord d'un vieux puits, coulant lentement sur nos mains réunies. S'infiltrait entre nos doigts, lavait nos fatigues, unissait nos coeurs, baptisait notre amour. Ces furtives caresses, joue contre joue.
        - Que c'est merveilleux d'être avec toi!...
        - Que je me sens bien!...
        C'était au crépuscule. Maintenant, c'est la nuit. Souvenirs d'un été trop court. Maintenant, c'est l'hiver. Trop grand bonheur pour durer bien longtemps. Trop grand malheur. Maintenant,... Je vais y penser. Plus d'ami, plus d'emploi. François! Guy?...
        Ai reçu les sympathies de quelques personnes. L'ai embrassé une dernière fois sur le front, et une dernière fois me suis agenouillé.
        François, agenouillé au temple de ton corps, prostré au seuil de ton coeur, une dernière fois, je voudrais te cueillir dans le calice de mes mains rassemblées, m'abreuver à la coupe de ta claire beauté. Je voudrais me mirer dans la vision de tes yeux, m'envoler sur les ailes déployées de ta pensée. Je voudrais. je voudrais... boire ton âme, prier ton désir, encore adorer ton coeur, toujours contempler ton front. Je voudrais souffrir pour que tu vives, vivre pour que tu m'aimes, continuer à t'aimer pour que tu sois plus heureux... toute l'éternité!
        Terminée ta vie d'épave de la nuit, voici le rivage du matin. Ils t'ont démoli: tu as subi ton destin. Qu'ai-je donc à vivre ici?... Je te tends la main. François, prends ma main une dernière fois. Serre-la bien fort au coeur de mon chagrin. Je te sens encore si chaud au-delà du froid. Tiens-moi encore longtemps.
        Qui veillera sur mon champ de grain, plantera mes piquets, aimera mes animaux? Qui veillera sur mon coeur au coeur de la nuit, caressera mon dos les jours de pluie? Qui boira mon regard aux heures feutrées du soir qui descend? Dans quels yeux verrais-je briller les feux du crépuscule? Sur quelle bouche déposerais-je mes baisers dans nos grands nids de silence?... François, as-tu pensé à tout cela?...
        François, tu m'as pris par la main, pressenti mon chemin. T'ai pris par la main, épousé ton destin. Ta large paume calleuse serrait ma petite main offerte. J'y sentais l'odeur du bois coupé, douce force dans ma main, déjà chaleur pour l'hiver. Je sentais la fraîcheur de l'eau d'érable, tout le soin, l'attention au réduit, au beau sirop qui coule clair, pur et net. Je sentais tous les sillons du labour, terre fraîche renversée, toute cette vie surprise, soulevée qui devait se préparer. Je sentais les semailles dans la poussière et la vie, la bonne odeur de la terre encore une fois remuée en lui confiant ton trésor. Je sentais le respect des animaux, la caresse aux vaches à traire, à tous les autres à soigner. Je sentais la promesse de fruits, nouvelle harmonie des pommiers émondés. Je sentais tous ces grands travaux qui me laissaient les tout petits: les fleurs et le jardin, le parterre et la maison. Je pouvais les entrecouper pour les téléphones et les repas, la moulée à recevoir, les oeufs et le porc à livrer: tout ce va-et-vient d'une ferme, sa respiration profonde. Je sentais tous ces petits piquets plantés, ces broches étirées pour les animaux et les voisins, séparations utiles et transparentes. Je sentais cette riche poignée de foin coupé, de luzerne odorante et colorée, première moisson, première naissance, première récompense. Je sentais une douce pression:
        - Michel, nous avons réussi, la terre nous remercie.
        Je sentais au bout de tes doigts, ton application, toutes ces réparations, ton soin à rendre le tout plus offert, plus beau, généreux. Tout était toujours prêt, en marche, harmonieux: ta main s'y était posée. Une vertu était sortie de toi. Du tracteur à la faucheuse, du bouleverseur à la tronçonneuse, le ronron et le cliquetis, constants et joyeux, se répondaient en harmonie. Entre chaque phalange de tes doigts, je sentais la multitude des petits riens nécessaires qui faisaient briller le quotidien, relevaient le terre à terre. Dans tes profondes rides rugueuses, sillons de mes semailles, rigoles de mes plaisirs s'écoulaient les surplus de mes pluies. À la base de ton pouce, sous sa caresse, je sentais ta force qui s'offrait. Qui m'aimait.
        - Michel, c'est pour toi.
        - François, tu te donnes à mon service, construis ma vie, répares ma vieille clôture, sèmes dans mon grand champ, engranges mes récoltes. ... Préviens l'hiver. Dans ma vie tu es l'âme, chaleur dans mon foyer. Tu es le muscle, l'action, le grand air là-bas, le bout du champ. Je suis la respiration, le souffle, la propreté des bâtiments, la réponse à ceux qui passent. Tu caresses tout mon domaine, le soutiens au coeur de ton effort. Sans compter, tu te donnes; sans restriction, je reconnais.
        Ai retiré ma main, l'ai collée fortement sur mon autre main puis les ai versées au coeur de mon coeur pour y conserver son aimable odeur. Suis parti pour l'église. Assis en arrière où j'avais l'intention de rester, l'ai attendu une heure.
        Grâce à François, ma terre respirait. Le printemps, l'automne. L'aurore, le crépuscule. Le soleil et les étoiles. Au matin, l'inspiration; au soir, l'expiration. En plein midi, la transpiration. Elle reçoit, elle donne; elle prend, elle abandonne.
        C'est toute ma terre qu'il tenait bien au chaud dans sa main, c'est toute ma vie qu'il protégeait de sa force habile et douce, c'est toute mon âme, mon coeur, ma raison de vivre qu'il tenait, soutenait, caressait sans s'en rendre compte, simplement comme un enfant. Il n'en tirait aucun avantage, n'exploitait pas. Mon monde s'écroulerait sans lui. Il était. Là. Ici. Lui. Moi. Nous étions. Si nous étions bien ensemble?... Pas de questions. Pas de calculs. Je le sauvais; il était ma vie. J'étais son souffle; il était ma main. J'inspirais, il expirait. Ce paisible va-et-vient entre l'extérieur et l'intérieur, des poumons au coeur, de toute la nature au corps. Echanges gazeux, affectifs. Echanges de nos mains, corps partagés. J'entrais tout mon corps dans son corps. J'avais tellement d'espace. Un royaume. Ma tête dans sa tête, mon coeur dans son coeur. Je respirais son air, goûtais son oxygène, échangeais quelques battements. Je me sentais dans son sexe. Là aussi, j'avais tellement d'espace. Un royaume. Je partageais sa vision, toujours droite, directe, concrète. Il avait tout pour être heureux ... dans une atmosphère contrôlée.
        J'étais son compresseur. Son thermomètre. À moi d'élever ma colonne de mercure au bon moment, au bon endroit. À moi de partager chaleur et humidité pour conservation et germination. À moi d'aérer puis de protéger, de défendre et de répandre. Nous étions heureux! ... Si dépendants, nous étions bien fragiles. Mais quel grand bonheur n'est pas fragile?...
        Mais quel est donc ce grand malheur de tant aimer!...

        Guy est venu s'asseoir près de moi. Quel coeur!... Ai serré sa main. Guy!... Le feu coulait de mes yeux, calmement, intarissable. J'ai suivi de loin le corps de mon ami, la beauté, la perfection, le grand coeur de François, ses mains, sa douleur, parti avec l'essentiel de moi-même. Guy toujours avec moi. Nous sommes revenus ensemble. Lui donnant la main:
        - Merci pour ta présence, ton accueil. Merci pour ta bonté à mon endroit.
        - Je le fais pour François. Il me l'avait demandé. Je le fais pour vous: vous avez été digne de lui. Il a été digne de vous.

        Mon Dieu, qu'un homme peut être bon!

(page 134 à 141)

 

        Ce Grand Soir de mars - mes Ides à moi - Guy a senti que je partais... Il est revenu. Il m'a toujours deviné, prévenu. Contrepoids. M'a encore pris dans ses bras, dans son coeur. Il m'aura donc tout donné! Conduit à l'hôpital et partagé mon combat. Toute la nuit. Comme Jacob avec son ange. Au matin, le soleil s'est levé sur un estomac lavé, mais un coeur encore plus meurtri, un esprit incertain. Sans dormir, il a trimé toute la journée chez moi pour tout aérer, nettoyer, réparer, embellir. Il fallait chasser toute odeur impure, tout esprit malfaisant. La maison reluisait de propreté. Même les trous dans la cour avaient été bouchés, remplis de gravier. Il chassait les démons.
        - L'hiver est fini! Bien fini!... qu'il m'a dit en accompagnant mon retour. Traverse le chemin, on va voir les animaux à l'étable.
        Même l'étable avait été aérée. Les toiles d'araignées (elles me font toujours penser à Madame Labrecque), arrachées. Les vaches et le cheval étrillés. Un petit veau venait de naître. Six petits cochons. Et un rayon de soleil traversait la fenêtre. Me suis approché du cheval, l'ai caressé. En même temps, sur l'épaule de Guy ma tête ai posée. Une faiblesse de ce côté.
        On a encore du foin et de la paille jusqu'au pacage. Cinq petits veaux à venir et beaucoup de plaisir toute une saison. Le soleil s'est promis.
        Dire merci n'aurait rien signifié devant toutes mes émotions. Ai serré sa main. En revenant, il m'a dirigé vers le puits. Les deux gobelets écaillés maintenant accrochés à la margelle nous invitaient... Guy a saisi le bras de la pompe, moi le sien. A rempli un gobelet, me l'a donné. Puis a rempli le sien.
        Michel, à notre santé, notre joie, notre vie.
        Embarrassé, j'ai répondu:
        - Merci.
        Que dire d'autre?... Nous avons bu quelques gorgées.
        Guy, à toute la reconnaissance que je ne peux exprimer...
        Encore quelques gorgées. Et sur la margelle où François appuyait sa main, lentement, comme un rite sacré, une liturgie, ai versé l'eau d'un printemps nouveau, hommage à mon ami. Guy m'a imité.
        - C'était mon ami aussi.
        Et j'ai pleuré. M'a pris par la main.
        - Guy, je ne pourrai jamais te rendre ce que tu m'as donné. Comme à François, je te devrai tout.
        - Rentrons.
        Au bas de la porte, hésitant:
        Michel,... j'aimerais entrer avec toi comme on est sorti, la dernière fois.
        - …
        Il a ouvert la porte, m'a pris délicatement dans ses bras, sur lui, très fort m'a serré, puis est entré. Dans la cuisine, a pivoté sur lui-même afin que j'y voie le changement, de même dans la salle à manger. Dans la chambre, avec précaution, sur le lit m'a déposé. A fait le tour, est allé s'étendre à la place de François. Sur le dos tous les deux, main dans la main, regardant au-delà de la maison:
        - Michel, maintenant tu n'es plus seul. Un grand ami ne se remplace pas. Mais un petit ami s'offre à toi. J'ai pris plaisir à préparer ton nid. J'ai tenu chaude ta place. Je t'ai tenu dans ma main. J'ai appris à t'aimer. C'est par toi que je veux être fidèle à François. ...Je te demanderais de ne plus me faire de la peine comme tu l'as fait. ...Tu devrais me comprendre, toi qui as vécu la mort d'un ami.
        Dans ma tête, tout se bousculait, surtout dans mon coeur. De grandes bourrasques parfumées soulevaient mes feuilles mortes dans un grand nuage de poussière et les basculaient au bout de mon champ là-bas. S'enfuyaient, en tourbillonnant chassées par un souffle puissant. Mon gazon se retrouvait nettoyé, asséché, prêt à reverdir. Mon champ, prêt à s'offrir. Les couleurs, les fleurs ne pouvaient plus se retenir. La sève, les bourgeons s'impatientaient au bout des rameaux. Les oiseaux arrondissaient leurs nids. Des parfums agressifs s'imposaient partout. Atmosphère d'odeurs, de chaleur, de chants multicolores. À mon oeil gauche, quelques larmes. GUY. Mon Beethoven. Mon archet, ma musique. Mon eau vive, mon printemps, mes parfums. Mes oiseaux, mon souvenir, mes soupirs. Mon coeur, ma joie. Ma vie. GUY.
        Il a fini par se soulever, s'appuyer sur son coude, me regarder tendrement, et à l'occasion, essuyer les larmes sur mes joues de ses beaux gros doigts rugueux.
        - Excuse-moi de ne pouvoir... je ne trouve pas..., balbutiais-je.
        - L'essentiel a été dit.
        Et il a ajouté, entrecoupant ses phrases pour me laisser le temps de le rattrapper:
        - Bouger, Monsieur, vous ferait du bien. Si on allait à la cuisine prendre un café... Appuyez-vous sur moi...
        - ...Mais c'est ce que tu m'as dit quand je me suis soûlé... à la mort de François!
        - Buvez encore un peu, Monsieur...
        Il m'a fait un clin d'oeil et nous avons ri. On s'est rendu à la cuisine se tenant par la taille.
        Le printemps sera beau, Michel. Qu'en penses-tu?
        - S'il est comme toi ...

        Ce retour d'hôpital, fin mars, n’ai pu l’écrire avant aujourd'hui: trop chargé d’émotions. Je n'écris que selon mes moyens depuis «mon retour». Quand mon coeur peut suffire.

(page 217 à 220)

 

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