Du soleil plein la tête

Les Éditions de la Paix, 3e trimestre 1993
Description:

Orthopédagogue, Rollande Saint-Onge travaille dans le milieu de l'éducation depuis 15 ans. Ayant grandi dans un milieu artistique et créateur, l'auteure choisit de partager ici un héritage: la capacité de vivre et de vieillir amoureusement.

Vivre. Est-ce rendu si difficile? Au point où les jeunes et les plus vieux n'en aient plus le goût? Et les autres?... Ils ne sont même plus le pont d'une génération à l'autre.

Vivre, ce n'est surtout pas fuir. C'est aimer, aimer amoureusement chaque défi. Cest avoir du soleil dans la tête et dans le coeur. C'est aimer, devant comme derrière le rideau, de ce qu'on appelle la mort.

Aimer, c'est continuer. Continuer comme Hélène. Hélène qui a défriché des terres et des coeurs. Qui a défriché le pays, en suivant sa lignée d'Acadie. Hélène qui continue...

 

Extrait 1:

Prologue

Il est des gens qui traînent avec eux une longue lignée de courage et de confiance en la vie. Il est des gens qui la conquièrent continuellement. Ils puisent leur force dans les défis à relever. Ce ne sont plus des difficultés. Ils acquièrent au fil des ans un détachement propice à la véritable liberté.

Ils vieillissent bien, l'âme forte et le coeur jeune. On les recherche, car ils sont peu. Ils sont peu, mais tel un phare, ils éclairent. De leur sagesse. Ce que la plupart d'entre nous avons tant de peine à assimiler.

Ils sont comme ces arbres centenaires, aux racines fortes et à la cime s'abreuvant d'azur. Ils sont forts parce qu'ils regardent autour d'eux. Le monde est ainsi plus vaste que leur petite personne. Ils sont forts des petits gestes de la vie qui les émerveillent.

Ces êtres sont nos guides. Ces êtres, on doit apprendre à les reconnaître et à les aimer. Ils sont notre héritage, notre force, notre sentier. Ils sont les plus sûrs modèles de bonheur humain. Ils ne l'annoncent pas : ils sont trop occupés à vivre.

J'ai connu un être de cette nature. Pour le reste de ma vie, j'en aurai l'empreinte et la fierté. L'être dont j'ai longé, pour un temps le sentier, était centenaire. Ma grand-mère, Hélène.

Belle comme une rose cultivée. Souple comme un roseau sauvage. Fragile comme une porcelaine de Chine. Forte comme une chaîne de montagnes, et drôle comme une bande dessinée. Hélène.

Issue d'une longue lignée d'hommes de la terre et de la vie. Issue de la lointaine Acadie qui a toujours refusé de se vendre par intégrité. Issue d'une race d'hommes et de femmes à la vie intérieure solide, véritablement libres d'en payer le prix. Parce que l'honneur n'est pas tiède.

On ne les a jamais vraiment assimilés, ces fougueux Acadiens qui ne prêtaient allégeance qu'à la vie.

Aujourd'hui encore, ceux qui en ont gardé l'essence sont tenaces, droits, solides comme des chênes et pas du bord des compromis. La vie ne se livre qu'à ceux qui y croient vraiment. Et ils vivent vieux.

Hélène était centenaire. Cent ans de vie droite, de contact avec la terre, d'espoir et de Dieu. Oui, de Dieu. Mais du Dieu qui agit dans la vie quotidienne. Du Dieu qui donne de l'élan pour passer à travers les âges et le temps et, il faut bien le dire, les petites misères.

Où sont toutes les Hélènes qui ont bâti le pays ? Dans des tours de béton, aux chambres trop chauffées où l'on cache la lumière du jour. Cette lumière qui les a toujours fait se lever tôt.

Hélène a résisté, seule dans sa grande maison, jusqu'à quatre-vingt-dix-sept ans. Pour vivre encore vraiment. Et non mourir, aseptisée.

Malgré cela, les dernières années, elle n'a jamais été coupée des siens. Comment toutes ces nouvelles générations pourraient-elles refuser la lumière qui ouvre le chemin ? L'humour qui balaie tout ? La clairvoyance du regard dans les propos trop souvent justes ?

On aimait aller la voir. Elle était drôle. Et saine. Et jeune d'esprit.

On a perdu le sens de la vie. On s'est laissé acheter par tous ces faux besoins qui nous rongent l'âme et le compte en banque.

Où sont ceux qui n'ont jamais véritablement abdiqué ? Ceux qui sont vraiment libres ?

Dans une population vieillissante, nous avons besoin de modèles. C'est pour cela que je relaterai la philosophie de sa vie, à travers des gestes quotidiens et le courant des événements.

C'est le récit d'une âme forte et sage. C'est une histoire de sentiments. Une carte de la vie. Car beaucoup d'entre nous l'ont perdue.

Elle était ma marraine. Et c'est aujourd'hui qu'elle l'est le plus.

Hélène vient d'un autre siècle. Elle nous amènera loin en avant ...

pages 9, 10 et 11

 

Extrait 2:

Vous dire comment elle était vivante et aimait rire ! Son légendaire petit rire, qui gazouillait comme une source où s'ébattaient les oiseaux, remplissait sa cuisine, son jardin, le coeur de ceux qui lui rendaient visite. Ces petits bruits d'une vie, mordue à pleine dents, allumaient ses yeux qui scrutaient le visage de celui ou celle qui la faisait rire. Tout la faisait rire. Son humour était bien connu. Elle ne se prenait pas au sérieux. Mais la vie, si.

Elle savait rire de ses bévues. Elle avait cette simplicité des grandes âmes qui n'ont de comptes à rendre qu'à leur conscience. La sienne était aussi claire qu'un ciel d'été !

À part son amour et sa connaissance de la nature, elle était souvent au courant de tout ce qui se passait dans le monde. Sinon, elle s'informait. Elle lisait beaucoup, même à la fin. Elle se rappelait maints passages qu'elle citait ici et là. On lui avait donné, il y a longtemps, un énorme poste de radio qui pouvait capter des stations européennes. Elle s'en est bien servi. Ça l'amusait.

Mais ses informations, elle les tenait surtout en direct de ses visiteurs. Quand ils arrivaient, ils devenaient son soleil. Tout s'arrêtait. La tâche à laquelle elle s'affairait n'avait plus d'importance. L'autre devenait son île, son univers. L'autre était toujours plus intéressant qu'elle, dans la mesure où elle était complètement absorbée par ce qu'il avait à dire. Oh ! bien sûr, elle s'obstinait parfois un peu. Mais si peu.

Le point de vue de l'autre était une nouvelle facette à son diamant. Toutes ces petites questions pour cerner la réalité ! Il n'est pas étonnant qu'on aimait lui rendre visite. Imaginez un peu ! Ce que vous dites a vraiment de l'intérêt ! Du moins, c'est ce qu'on sentait. Non seulement elle avait le don de faire parler ses auditeurs, mais elle les écoutait avec autant d'ardeur.</p>

Chez elle, la parole et l'écoute s'entrelaçaient continuellement dans les conversations. Elle nous touchait pour rendre tout ça plus vivant. Elle aimait toucher. Lorsqu'elle parlait à quelqu'un, elle lui prenait le bras. Elle prenait véritablement contact, comme si le toucher lui donnait des antennes pour mieux connaître l'autre. L'univers de l'autre.

Ne sommes-nous pas tous de petites planètes, bien absorbés par nos satellites ? Elle, elle aimait changer de planète. C'était une voyageuse. Ce qu'elle doit s'en donner à coeur joie maintenant !

Elle accordait plus d'importance à la propreté intérieure qu'à la propreté extérieure. Elle trouvait d'ailleurs que les gens s'arrêtaient trop aux apparences. Si on arrivait chez elle et qu'elle était en train de travailler, elle gardait son tablier- Ce n'est pas mon tablier qu'ils viennent voir, c'est moi ! Si on voulait l'aider à mettre de l'ordre dans sa maison, elle refusait : Mettez d'abord de l'ordre dans votre coeur !

Si elle s'intéressait tant aux autres, les autres s'intéressaient aussi à elle. Surtout les jeunes. Les jeunes viennent me voir, c'est effrayant! À tout instant, il m'arrive quelqu'un. Et ils répliquaient, si elle s'excusait de ne pas avoir terminé sa tâche : On ne vient pas voir votre ménage, on vient vous voir!

Ils avaient bien appris la leçon et la lui remettaient. C'est qu'elle les aimait, les jeunes ! Elle avait la même fougue, la même curiosité, le même élan vers la vie. D'ailleurs, elle leur avait enseigné quelques années avant de se marier.

Elle aimait cette ère de changements continuels. Elle n'avait pas oublié ses origines, son passé de colonisatrice et de défricheuse. Elle en faisait le lien avec ces changements rapides. Au lieu de la nostalgie, s'installait l'émerveillement.

pages 77, 78 et 79

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