LE MAITRE DES RÊVES
Nouvelle
Alternances, 28 juillet 1985.
Aussi dans Solaris, no. 117, Gallix, Québec, printemps 1996, pp. 5-6.


LE MAITRE DES RÊVES

Aujourd'hui, ce matin, j'ai inventé l'univers.

Il m'a fallu tout faire, car il n'y avait rien. J'ai commencé par fabriquer des livres. Dans chacun, j'ai mis un monde. J'y ai pris goût, j'en ai fait des dizaines et des centaines, en employant différents langages, le français, l'espagnol, l'anglais, et même des idéogrammes que je ne comprends plus. Pour les reconnaître les uns des autres, j'ai inventé la couleur et les dimensions. Je les appelle des livres ou des mondes, indistinctement. Ils sont d'une substance vivante, des dépositaires, des porteurs et des bailleurs de vie.

Cette bibliothèque est un univers, mais elle n'est pas tout l'univers. Elle a été un point de départ: j'aurais pu commencer ailleurs, pour aboutir finalement à ces douzaines de rayons. Le hasard préside à toute création, même quand il se cache dans sa confusion de théorèmes et de corrélations. Ainsi, c'est presque sans m'en apercevoir que j'ai créé l'espace. Ensuite, j'ai aimé m'y étaler et le meubler.

J'ai habillé ma bibliothèque de lumière. Au début, j'ai voulu que la clarté jaillisse de chacun de mes livres, mais j'ai fini par fabriquer le soleil, les fleurs et le cristal. J'ai voulu respirer l'odeur des fleurs et j'ai inventé l'air pour porter leur parfum. Le vent est apparu à mesure que je bougeais. Alors j'ai fait la brise et la tempête, les alizés et les cyclones.

Il me fallait des jardins, des bosquets, des avenues, des lacs et des rivières. J'ai fabriqué une ville de toutes pièces, une ville qui n'aurait pas pu exister autrement. Je l'ai appelée Ottawa ; j'aurais pu la nommer Dakar ou Buenos Aires, ou Montréal, ou même Paris. Il s'agissait d'assembler des immeubles, d'ouvrir des rues, d'ériger des monuments, de semer à droite et à gauche des boutiques, des logements, des cafés, des supermarchés.

J'ai regardé cette ville et je l'ai trouvée belle. J'en ai fait d'autres, que j'ai appelées Manaus et Kyoto, Nairobi et Oaxaca, Rio, Hong Kong et Barcelone. Possédé par un délire géographique, j'ai construit des centaines et des milliers de villes, des grandes et des petites, et je leur ai donné des noms multicolores qu'on pourrait lire comme un poème. Pour les séparer les unes des autres, j'ai créé des forêts et des déserts, des plaines infinies et des chaînes de montagnes, des jungles humides, des marécages et des océans. Pour les rejoindre, j'ai étendu des routes et des voies ferrées, j'ai fait couler des fleuves, j'ai construit des ports et des aérogares. J'ai inventé à la fois la distance et les moyens de l'abolir.

Pour peupler tout cela, j'ai inventé des hommes et des femmes, des vieilles gens et des enfants. J'ai aussi fait des girafes et des merles, des requins et des chats. Je jouais avec les formes. Tout ce qui peut vivre, je l'ai fabriqué. Comme je m'étais amusé avec l'espace en éparpillant les steppes et les collines, les étoiles et les galaxies, ainsi j'ai voulu créer un foisonnement de vie et de mouvement.

C'est avec une émotion singulière que j'ai inventé la beauté. Je l'avais déjà imaginée, sans m'en rendre compte, en créant des fleurs, mais je me suis vraiment aperçu de la portée de mes gestes en fabriquant le corps humain, cette stupéfiante combinaison de courbes et de volumes, de symétrie et d'harmonie, qui m'a aussitôt poussé à inventer la musique. Depuis, je ne puis voir certaines femmes sans y découvrir la source d'un chant. C'est aussi en concevant la musique que j'ai inventé le temps et la dimension mystérieuse de la mémoire.

Bien des choses m'échappent une fois que je les ai faites. Ainsi on écrit une histoire sans savoir d'avance de quelles phrases on se servira pour construire son récit et lui attribuer un parfum particulier, ainsi on peint une toile en n'ayant qu'une idée imprécise des formes et des couleurs qui la constitueront, ainsi on perd dans l'oubli ce qui nous a blessé et ce qui nous a fait jouir, et ainsi on vit chaque jour et tous les jours de son existence. Mais je veux que les choses m'échappent, car c'est la vie que je cherche, dont je me nourris, et qui me passionne.

Stimulé par l'appétit le plus vorace, j'ai inventé des millions, des milliards d'êtres humains. J'ai pris soin de les faire chacun différent des autres et semblable à tous, comme autant de livres dans une bibliothèque, qui racontent la même histoire sans que ce soit jamais la même. À chacun j'ai donné la naissance et la mort. Entre les deux, pour marquer le moment de l'éternel présent, à chacun j'ai fourni un passé, en prenant soin de combiner celui des uns à celui des autres. J'aurais bien voulu leur accorder un destin préétabli, mais l'avenir me déroute encore et j'ai préféré l'abandonner au domaine du hasard, tout en trichant quelque peu, comme on laisse tomber un caillou sans savoir par quels rebondissements il aboutira nécessairement au pied de la falaise.

J'avoue que j'étais fort satisfait de mon œuvre. Plusieurs de mes paysages me semblaient singulièrement réussis: les chutes d'Iguazu, les Seychelles, le désert de Gobi, le centre de Tokyo, l'Amazone, l'Antarctique, et j'en passe. J'aimais certaines correspondances, les capacités de métamorphose que j'avais attribuées aux choses, aux êtres et aux événements. Telle aurore à Tahiti coïncidait avec le couchant californien, le même Bouddha était un dieu, un état d'âme ou une statue, une rose était une fleur ou un message d'amour, et la même bataille devenait une victoire ou une défaite. J'englobais, pour ma part, la totalité de ma création. J'étais plus que l'univers, mais j'étais aussi tout l'univers: le sourire et le coeur qu'il illumine, le tortionnaire et sa victime, l'étreinte et le frisson, la main qui frappe et qui caresse, le poignard, la blessure et le mourant. J'étais chaque être vivant, chaque femme et chaque homme, les baisers et les regrets, la volupté et la détresse, les chants de joie et la danse des aveugles et des lépreux.

J'étais ravi de mon œuvre, mais j'en étais aussi mécontent. La liberté, que j'avais répartie avec la même profusion que la lumière et l'espace, compliquait la marche de mon univers. N'ayant pu m'empêcher d'inventer la durée en créant la musique et le mouvement, j'ai fait un monde où tout bouge et change de forme. La vie est action et toute action remue le chaos sans modifier sa nature mobile et précaire. J'ai réussi à inventer la sérénité, sœur jumelle de la passion, sans parvenir à dégager un équilibre solide entre les êtres et leurs actes. La mémoire, qui aurait pu apporter une illusion de permanence, faiblit toujours quand le désir ouvre ses ailes.

Coincé malgré moi entre la logique et la magie qui imprègnent tout ce que j'ai fait, je me suis mis à inventer des jeux. Je les concevais à la fois comme des pièges et des échappatoires. Ainsi, j'ai inventé la faim et surtout le désir, que certains ont appelé amour. J'ai imposé aux êtres vivants une insatisfaction fondamentale, un besoin de boire aux sources parfumées du bonheur sans jamais pouvoir s'en rassasier. J'ai inventé l'ivresse et mille façons de se rendre au bout et à l'intérieur de soi-même. J'ai inventé le miracle des échanges charnels, la douceur des corps qui se confondent pour partager un instant de clarté, un regard, un sourire. Je n'ai pas réussi à faire du bonheur autre chose qu'un jeu de hasard, des gestes et certains espoirs qu'on lance vers les autres et qui tombent pile ou face.

J'ai inventé de complexes jeux de miroirs, des façons de se renvoyer des images d'un coeur à l'autre et à un autre encore, des images le plus souvent déformées, des sourires qui déteignent sur d'autres lèvres, des appels qui trouvent ou ne trouvent pas d'écho. De toute façon, d'écho en écho, la chanson n'est plus la même. Je crois que mes plus beaux miroirs sont des livres, mais les plus précieux portent des noms de femmes et s'habillent de caresses.

Finalement, j'ai contemplé l'univers et je me suis aperçu que j'avais encore faim. Je plongeais dans l'infini de ma mémoire sans y trouver de quoi apaiser mon éternelle volonté de vie. Alors j'ai inventé le rêve, et des rêves au cœur de mes rêves. J'ai regardé Hokkaido, Bali, les Galapagos, et j'ai imaginé des îles qui n'existeront jamais. J'ai conçu la marche d'Alexandre, les campagnes de Cortès, les itinéraires de Marco Polo, et j'ai inventé d'autres conquêtes et d'autres empires, parfois sur d'autres galaxies. J'ai vécu des amours heureux et des amours boiteux, et j'en ai rêvé d'autres aussi heureux et aussi boiteux. J'ai inventé une planète amoureuse d'une femme. J'ai rêvé l'histoire d'un loup qui cherchait sa louve parmi les filles de la terre. J'ai rêvé des personnes qui devenaient d'autres personnes, qui héritaient d'un autre passé que le leur, qui multipliaient les chemins de l'existence. J'ai inventé des amours splendides, aussi beaux que ceux que j'ai pu vivre ou entrevoir. Je me suis nourri des rêves d'autrui et j'ai ajouté les miens aux leurs.

Je continue de rêver l'univers, et d'autres univers. Je continue de rêver ma vie et d'autres vies. Un homme désincarné, dépossédé de lui-même, cherche encore à aimer l'image de la beauté. Une princesse égyptienne s'abolit dans les flammes qui serviront, mille ans plus tard, à éclairer le destin d'une autre femme. Une jeune masseuse rencontrée à Bangkok ira présider à la naissance du monde. Le comte Dracula sourit tendrement, de siècle en siècle, à ses amours renouvelés. Je cherche à lire mon nom dans les grands yeux d'une femme qui s'est glissée dans ma vie. J'entends de la musique, mais je ne sais pas encore si c'est une samba ou un tango, ou si je devrai inventer d'autres rythmes. Les rêves passent et d'autres les remplacent et n'arrêtent pas de passer. Les miroirs se renvoient tant d'images qu'on ne sait plus s'il y a jamais eu autre chose que des images. A-t-on rêvé ce baiser, cette étreinte ? Nous qui ne sommes que mémoire, cette illusion intime d'avoir vécu, pourrions-nous nous départager de nos rêves ? Dunes de sable, rizières, vagues des océans, aurores boréales, musiques de la terre transformées en amoureuses, rencontres sidérales, murmures de plaisir, les pages s'accumulent dans la transmutation des actes et des souvenirs, dans la transfusion de l'espoir et des gestes, dans l'étonnante identité de l'oeil et du regard, des statues et des mirages.

Les rêves aussi m'échapperont, les rêves des autres, et je devrai en faire de nouveaux, inlassablement. Je me transformerai encore dans ces rêves dont je suis la substance. J'ai laissé un baobab rouge dans le Sahel et je partirai en quête d'un castor bleu auquel je ne crois pas. Avaleur de soleil, je dérive dans les rapides, l'aviron à la main, les yeux cloués à un horizon dont je n'attends rien. Que n'inventerais-je pour entendre battre mon cœur ? Que ne donnerais-je pour entendre battre un autre coeur que le mien ? J'emplis ma coupe d'un vin d'amour et c'est de vie que je m'enivre. La vie, ce rêve entre tous les rêves, le soleil intérieur éternellement en quête de la fraîcheur d'un baiser.

Ce matin, j'ai inventé l'univers. Ce soir, je fermerai les yeux et je détruirai tout cela. Et demain je recommencerai.

Ottawa, 25 mars 1984

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