Description :
Quatrième de couverture
Extrait :
CHAPITRE 1[...]
- Ils vont jeter les filets, murmure Nucamoan en se blottissant contre sa grande sœur.
Les chasseurs se sont rapprochés du feu. Chacun extirpe de son sac le filet qu'il a coupé sous la langue de l'ours tombé sous ses coups. C'est un rituel auquel personne n'oserait se soustraire, car il permet de savoir si l'esprit de l'ours mort a pardonné au chasseur et si les prochaines chasses seront fructueuses. Quand ils les lanceront dans le feu, si les filets se tordent en émettant un son grinçant, l'esprit de l'ours sera apaisé.
- Ne restons pas ici, supplie Nucamoan. Les femmes n'ont pas le droit d'assister à la cérémonie, et encore moins les femmes qui saignent. L'esprit de l'ours en sera irrité.
Thana hésite. Les arguments de Nucamoan la touchent, mais elle se résigne difficilement à être tenue à l'écart d'un tel événement.
- Moi, je pars, dit Nucamoan. Tu devrais venir avec moi.
- Ce ne sera pas long. Va devant, je te rejoindrai.
La petite s'éloigne doucement en se faufilant entre les arbres. Sensible aux présages, elle préfère ne rien voir, car elle aime trop Shäki pour risquer de lui porter malheur. Thana la suit des yeux un moment, un peu inquiète tout de même de la laisser seule, puis elle revient à la cérémonie. «Quelques instants seulement…, se promet-elle. Ça ne fera de mal à personne.»
Les tambours battent à un rythme infernal et les guerriers brandissent leurs che-che-quon, des hochets fabriqués à partir de calebasses de courges, vidées, séchées et remplies de graines. Les instruments bruissent comme des milliers d'abeilles. Les sons assourdissants s'emparent des sens et de la raison. Des modulations se créent dans le vacarme, que le tambour saisit et accompagne jusqu'à inventer un ordre sublime et harmonieux, aussitôt troublé par un nouveau tumulte. Comme les femmes, les chiens ont été chassés. Les guerriers restent donc entre eux, unis par un savoir séculaire qui les rend invincibles.
Shäki s'avance le premier puisqu'il a tué le plus gros ours.
Il lève la main et lance un cri puissant.
La musique s'arrête.
Thana retient son souffle, car si les filets meurent dans le feu sans se tordre ni crépiter, l'année sera mauvaise. Dans le temps suspendu, elle croit entendre un cri étouffé, mais elle n'y prête guère attention et reste parfaitement immobile. Elle fixe le feu, devient le feu, prête à lacérer le plus petit morceau de viande qui tombera entre ses griffes. Derrière elle, dans le boisé, un cri encore une fois réprimé se transforme en une longue plainte suivie d'un avertissement :
- Thana! Sauve-toi!
* * *
Thana ne saura jamais quel message l'esprit de l'ours a voulu laisser au jeune chasseur, ni quelle prière le garçon lui avait adressée. Au moment où Shäki lance son filet dans le feu, des serres empoignent la jeune fille par-derrière et l'emprisonnent dans un étau dont elle n'essaie même pas de se libérer. Soulevée de terre et emportée vers la rivière, elle a tout juste le temps d'entrevoir Nucamoan qu'un homme traîne par les cheveux. Des corps la frôlent avant de disparaître derrière les arbres hauts et forts. Puis un chien aboie; un seul jappement de mise en garde, aussitôt repris et amplifié par ses congénères, mais il est trop tard. Par-delà les hurlements des bêtes résonne le terrifiant cri de guerre des assaillants.
Bousculée, brutalisée, Thana se retrouve à la rivière avec Nucamoan et quelques femmes gardées par de très jeunes guerriers. À leurs peintures de guerre, régulières et symétriques tout le long des jambes et des bras, elle reconnaît des Outaouais et des Winnebagos. Les premiers habitent au nord du lac Huron et se distinguent par leurs activités commerciales, d'où leur nom qui se traduit par «commerçants». Indéfectibles alliés des Français, ils servent souvent d'intermédiaires entre eux et les tribus de l'ouest. Les seconds sont établis depuis toujours à la baie des Puants. Dans la langue mesquakie, leur nom signifie «peuple de l'eau trouble» et fait référence à la puanteur qui émane des rives marécageuses de la baie. Leur participation à cette attaque laisse Thana perplexe, car les Winnebagos entretiennent habituellement de bons rapports avec les Mesquakies, de même qu'avec toutes les tribus de la région. Peu enclins à la guerre, ils préfèrent cultiver leurs champs, une activité à laquelle ils s'adonnent avec un savoir-faire remarquable qui fait souvent l'envie de leurs voisins. Pourquoi ce revirement?
Tout s'éclaire dans l'esprit de la jeune fille lorsqu'elle aperçoit une dizaine de Kútakis, facilement identifiables au plissé particulier de leurs mocassins.
Les rumeurs étaient donc fondées! Ce peuple de pêcheurs a réussi à recruter même les tribus les moins belliqueuses de la région des grands lacs. Ces nouvelles complicités semblent bien procurer à chacune d'entre elles une plus grande assurance, car aucune n'aurait osé attaquer seule un village mesquakie.
Des coups de feu résonnent.
Thana serre la main tremblante de Nucamoan. Secouée par les détonations, la forêt tangue devant elles. Thana a si peur pour les siens qu'elle a tout à la fois envie de tuer et de mourir. Dans sa tête, elle court vers Shäki, vers son père, vers Kiala. Dans sa tête, elle brandit un casse-tête et tue sans hésiter, sans même détourner les yeux. Puis elle peint son corps du sang de ses victimes : sang de guerre et de mort contre sang de femme. Dans la réalité, elle reste pétrifiée, cernée de toutes parts par des cris, des gémissements et des pleurs. Des ordres fusent, suivis de silences, de dizaines de silences, uniques et multiples. Le temps s'écoule par à-coups, comme un cœur emballé.
À la fin du carnage, Thana a vieilli de cent ans. Le soleil, lui, n'a pas bougé.
* * *
Sur un signe de leur chef, les guerriers kútakis poussent leurs prisonnières vers le village dévasté. Pour atteindre la place centrale, les femmes doivent enjamber les corps de leurs pères, de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères. Plusieurs cadavres tiennent encore un che-che-quon dans la main. Pris par surprise, les guerriers se sont bravement défendus avec ces instruments de musique transformés en armes dérisoires.
Les prisonnières retiennent leurs larmes pour ne pas insulter la mémoire de leurs morts. Tout en serrant contre elle la petite Nucamoan, Thana cherche en vain son père et son frère parmi les cadavres. Kiala a disparu lui aussi. Certains ont donc pu s'échapper! Malgré la scène de désolation étalée sous ses yeux, la jeune fille reprend espoir, un infime espoir que les vainqueurs se chargent aussitôt d'anéantir.
Ils ont monté un bûcher au centre duquel sont ligotés une douzaine de Mesquakies: des guerriers intrépides, qui savent le prix de la vie et la grandeur de la mort, mais également des enfants qui n'auront pas eu le temps de devenir des hommes. En apercevant Shäki parmi les prisonniers, Thana sent le sang blanchir dans ses veines. Une douleur féroce l'entraîne bien au-delà des larmes et des cris. Insoutenable, le mal la saisit à la gorge comme une morsure sauvage qui ne laisse plus rien passer, ni un mot ni un souffle, ni même un sanglot.
Nucamoan a vu, elle aussi, son jeune fiancé. Anéantie, elle cache son visage contre la poitrine de sa grande sœur. Celle-ci, au contraire, ne peut quitter son frère des yeux. Le garçon se tient très droit, le menton relevé, les paupières mi-closes à cause du soleil. Il a tué son premier ours aujourd'hui; c'était le plus gros. On l'a désigné et acclamé comme un guerrier, lui octroyant de ce fait le droit de vivre et de mourir comme un guerrier. Il n'a pas peur. Il saura déjouer les pièges du monde des esprits. Non seulement ne craint-il pas la mort, mais Thana perçoit chez lui une attitude provocatrice. Cette aventure l'exalte. Parce qu'il a goûté à l'ivresse de la victoire, il se croit immortel.
La jeune fille le dévore des yeux, pour ne jamais oublier. Elle l'accompagne, ne respire que pour lui. Elle l'habite de son souffle, le précède sur les sentiers de la mort, l'attend, aimante. Quand un Kútaki met le feu aux fagots, le garçon ne bronche pas. Le grand chien noir, inquiet pour son maître, s'approche du brasier; il est aussitôt repoussé. Lorsqu'il revient en geignant, un Kútaki épaule son fusil et tire. Le chien s'effondre, tout près des flammes. Alors seulement, Shäki baisse les yeux vers son compagnon. Thana voudrait pleurer sur ce chagrin d'enfant, mais le garçon a déjà relevé la tête et oppose de nouveau à ses bourreaux un visage impassible et fier.
Peu à peu, la fumée enveloppe les corps des sacrifiés, pendant que les flammes rongent leurs membres. Les témoins atterrés ne distinguent plus que des silhouettes frémissantes, que des fils ténus entre deux mondes, rien que le vol silencieux des ombres dans les rais de lumière enfumés. Il n'y a pas eu un cri, pas une plainte. Ne subsiste que cette odeur insistante de chair brûlée.
Puis éclate le chant des vainqueurs, ultime injure.
Ces derniers ne s'attardent pas, cependant. Pressés de fuir, ils entraînent leurs prisonnières vers la forêt.
Le cœur à vif, Thana s'arrache douloureusement à la dépouille de Shäki. Nucamoan marche en automate à ses côtés, seulement parce qu'une voix amie la presse, parce qu'une main amie l'oblige à avancer. Pour l'instant, son univers se résume à cette voix et à cette main, tout comme l'univers de Thana se concentre autour de cette fillette qui n'est même pas de son sang, mais qu'elle aime pourtant plus qu'elle-même. Elle a besoin de sa peau satinée contre la sienne, de son odeur sucrée. Elle la traîne avec elle comme on transporte ses souvenirs, le cœur lourd. Elle voudrait l'entendre chanter, qu'elle imite juste pour elle le hululement de la chouette, ou la voix de Shäki. La fillette, dépositaire sacrée, ne porte-t-elle pas, désormais, les rires et les pleurs de Shäki?
- Ne t'inquiète pas, murmure Thana en passant son bras autour des épaules de l'enfant. Je vais te protéger.
En le disant, elle s'en croit sincèrement capable. Pages 20 à 25
Quoi de mieux que de choisir la Journée mondiale du livre pour décerner le premier Grand prix littéraire Archambault!Sur la photo: Francine Ruel, Louise Simard et André Bastien
Photo Yvan TremblayIls étaient 12 en lice, 12 écrivains québécois! Le public a dû en choisir un parmi eux; en l'occurence c'est une, puisque Louise Simard a remporté ce premier grand prix.
C'est pour son livre Thana, la fille rivière, publié chez Libre Expression. Ce nouveau prix littéraire est doté d'une bourse de 10 000 $ et son éditeur, André Bastien, a aussi reçu 2 000$ pour faire la promotion de ce roman.
C'est lui qui a édité tous les livres de Louise Simard. « Depuis tout ce temps, on a développé une relation qui grandit et qui prend une dimension spectaculaire avec cette bourse. »
Un peu avant que l'on connaisse le nom du gagnant, j'avais demandé à Louise Simard quelle serait sa réaction si elle ne gagnait pas. (En plaisantant) « Comme il y a plus de perdants que de gagnants, je ne me sentirai pas seule. »
Maintenant qu'elle a gagné, est-ce que ça veut dire qu'elle se sent seule? « Ce fut un honneur que d'avoir été choisie parmi les finalistes, maintenant, je voudrais presque dire que c'est trop. Mais rassurez-vous, je vais m'habituer! »
Ce livre va du reste être distribué en France, avec un tirage de 60 000 exemplaires. Et Louise Simard a tellement été emportée par son personnage de Tana qu'elle va écrire la suite.
Francine Ruel, la porte-parole de ce concours, a présenté la gagnante et s'il n'y avait que trois concurrents parmi les finalistes, elle a dit qu'il fallait leur pardonner parce que en cette Journée mondiale du livre, ils se promenaient dans les librairies pour donner des dédicaces.
Carmen Montessuit, Le Journal de Montréal, mardi 24 avril 2001
Notice biographique de Louise
Simard
Oeuvres de Louise Simard
Références sur Louise
Simard