Description :
Extrait :
pages 162-164DEPUIS des semaines, il reniflait la forêt tout autour, devinait des clairières, des sources où s'abreuver. Rien ne ressemblait à ses souvenirs et pourtant il reconnaissait tout : la stridulation toute en rondeur des crapauds rassemblés dans le marais, l'échappée tranquille des lézards ou des gros serpents noir et rouge entre les racines aériennes des palétuviers, l'entêtement miraculeux des perce-pierres accrochés aux rochers, même le hululement du boobook après le coucher du soleil. Les bruits et les odeurs évoquaient d'autres bruits et d'autres odeurs, ressuscitaient des bonheurs anciens. Alors ses sens en alerte ont échafaudé des parentés, conclu des alliances, et, tout ce temps, il a attendu le moment propice, convaincu que cette forêt l'accueillerait comme toutes les autres, le protégerait et le nourrirait. Les acacias et les eucalyptus ont beau emprunter des lignes étranges, leurs branches habiter l'espace selon des tracés particuliers et leurs feuillages éclater en d'insolites camaïeux de bleu, de jaune et de vert, ils restent tout de même des arbres. Et la pluie, partout, ressemble à la pluie, rieuse à ses heures, morose à d'autres. Il n'aurait donc qu’à écouter, qu'à chercher les racines de toutes choses, et il trouverait ce chemin dont il ne connaît ni l'orée ni l'issue, mais dont il imagine les courbes et les angles.
Pendant des heures, il se fraie un passage à travers le bush, sans rencontrer âme qui vive, ni bête ni homme. Des bras et des jambes, il écarte les buissons, repousse les branches. Il n'a rien mangé encore, mais il n'a pas le temps de songer à sa faim. Après avoir rejoint la source de la Parramatta, il prévoit de s'enfoncer vers l'ouest en se guidant sur les grandes montagnes, et de se réfugier dans le bush profond, où peu de Blancs osent s’aventurer. Il ne s'arrêtera que lorsqu'il aura mis assez de distance entre lui et ses poursuivants.
Il pensait avancer jusqu'à la nuit tombée, mais c’était .compter sans son extrême fatigue. Il fait encore plein jour lorsqu'il s'effondre, à bout de forces. Pris de vertiges, il s'abrite sous les branches tombantes d'un chêne. L’arbre imposant pousse ses ramifications dans toutes les directions. Pareilles à celles d'un saule pleureur, les branches s'inclinent jusqu'à toucher le sol en une chevelure abondante. Bien dissimulé sous ce feuillage, Désiré ferme les yeux, écrasé, possédé par cette masse opulente. Des racines au faîte, la sève monte à travers lui d’une seule venue. Il est cet arbre géant aux mille troncs, il perd toute identité au profit de cet ogre qui le couve, le dévore. Et plus l'arbre l'avale, plus le garçon se sent grandir, jusqu'à toucher le feuillage, jusqu'à devenir cette minuscule ramille au bout de la plus haute branche de cet arbre incommensurable. Jusqu'à dominer la terre et embrasser d'un seul regard le bush, la plaine et la mer.
Des voix étranges le réveillent. Apeuré, il se tapit sur le sol humide. Les voix se rapprochent. De son poste d'observation, il peut apercevoir un petit groupe d'Aborigènes presque nus malgré la fraîcheur de l'air, une douzaine d'individus environ, hommes, femmes et enfants. Les premiers battent la marche, munis de longs javelots, d'une hache et d'un étrange instrument recourbé. Des arcades sourcilières proéminentes jettent de l’ombre sur leurs petits yeux sombres et tellement renfoncés dans leurs orbites qu'on les croirait aveugles. Parfois un cri jaillit de leurs lèvres épaisses. Plus une incantation qu'un cri, peut-être un chant. Leurs cheveux noirs tombent en boucles ondulées sur un front fuyant. Un homme, plus âgé que les autres, arbore une longue barbe grise aux poils rêches en forme d’éventail. Des femmes le suivent, chacune chargée d'un plat de bois, d'un bâton avec lequel elle frappe régulièrement le sol, et d’un sac tressé avec des fibres végétales. Elles doivent souvent rappeler les enfants à l'ordre, car ceux-ci batifolent comme de jeunes chiots.
Une des femmes débusque une petite bête à l'aide de son bâton, l'assomme et l'enfouit dans son sac. Un long collier de coquillages et de noix dans lequel est fichée une plume rouge tombe sur ses seins nus. Fasciné, Désiré suit un moment le mouvement cadensé du colifichet sur la poitrine de la femme. Puis son attention se tourne vers un des hommes qui grimpe dans un arbre avec une agilité surprenante et coupe une branche d’un coup de hache. En bas, les enfants accourent pour profiter de la manne : ils raffolent du miel.
Dès qu’ils s’éloignent, le garçon se précipite à son tour sur la ruche, où virevoltent encore quelques abeilles. Il saisit le nectar à pleines mains et le porte à sa bouche avec délectation. Le miel dégouline sur son menton. Il avait oublié qu’il mourait de faim.
Les indigènes ont disparu, mais flotte encore dans l’air leur odeur aigre-douce. À la fois intrigué et attiré par ces êtres étranges, le garçon aimerait les suivre, mais ils se dirigent vers Parramatta alors que lui cherche à s’en éloigner. Il s’enfonce donc une peu plus vers l’ouest, empruntant le sentier d’où venait la petite bande. Il ne risque plus de se perdre puisque ce chemin le mènera assurément à d’autres chemins. Il entrevoit un itinéraire complexe, codé, mais qui pourra le conduire là où il doit aller.
Au bout d’une heure, il s’arrête et regarde autour de lui. Le jour s’achève, hésite entre chien et loup. Un silence lourd tombe sur le bush, simple intermède entre l’agitation du jour et celle de la nuit. Désiré rassemble ses forces pour trouver un refuge avant la grande obscurité. Un peu en retrait du sentier, il découvre une grotte où il s’installe à son aise.
Il s’endort rapidement. Une chaleur bienfaisante s’enroule bientôt autour de son corps et une bonne odeur de viande rôtie lui chatouille les narines. Sa mère va le réveiller avec un baiser sur le front. Elle a dû préparer un repas pour fêter son retour. Il était donc parti ? Mais où était-il allé ?
Un coup de pied dans les reins le réveille tout à fait.
Critique :
Élisabeth Benoit, La Presse, Montréal, dimanche 7 février 1999
Notice biographique de Louise
Simard
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