Il était vingt et une heures trente quand Gaby se décida à glisser ses deux clés rondes dans les deux serrures à triple pivot indestructible et inexpugnable qui la garantissaient, elle et ses avoirs, contre la malveillance du monde. Elle fit exprès de crier: «C'est moi!» pour constater à quel point cela ne lui faisait rien que personne ne lui réponde. L'appartement était beau, propre et glacé comme un château désaffecté. Il y flottait une odeur subtile de talc, ou de végétation.
Elle mit de la musique: les odes de Papathanassiou, psalmodiées par la belle voix dramatique d'Irène Papas. Elle marina dans un bain à l'huile d'avocat. Un peu de temps passa. Après, elle regarda bouger les lèvres de Bernard Derome, à la télévision, puis celles de Pierre Nadeau, de Simon Durivage, et d'une quantité d'autres individus dont elle ne connaissait pas le nom mais qui paraissaient unanimement anxieux de lui communiquer quelque chose d'important. Elle éteignit la télévision. L'odeur végétale, maintenant, sinuait autour d'elle. elle alla jusqu'à la cuisine, jeta les restes liquéfiés du gorgonzola à la poubelle, ouvrit toutes grandes les fenêtres. L'odeur vacilla légèrement sous la fraîcheur de l'air, mais revint en force, opiniâtre comme un encens.
Gaby s'enferma dans la salle de bains. Il n'y avait rien à faire contre cette odeur, puisque c'était celle de René et de six années de vie commune, remugles persistants de rage, de folie, et d'amour, fatalement, petit tas d'ossements friables qui n'évoqueraient plus rien dans quelque temps - que la passion humaine est dérisoire... Elle commença à mâchouiller les nombreux somnifères qu'un pharmacien complaisant lui avait procurés. Elle aperçut tout à coup quelque chose, dans le miroir, qui l'immobilisa: il y avait, sur le visage triangulaire de cette fille qui l'observait fixement, une ricanante envie de vivre. Ellle cracha les somnifères dans la toilette, regagna la cuisine, et comme elle avait faim, dévora sur-le-champ trois sacs entiers de croustilles au vinaigre.
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