- Vous êtes en retard, dit, pour la troisième fois, Mme Mc Kinnon en tirant sur la manche gauche de sa robe.
Elle ne semblait pas vouloir bouger de son fauteuil. En fait, on aurait juré que c'était son occupation favorite, tirer sur les manches de ses robes et dire aux autres qu'ils étaient en retard.
- Vous êtes terriblement en retard, répéta-t-elle.
- Oui, Madame. Je suis désolée, vraiment, Madame, c'est à cause de cet autobus comme je vous disais...
«Je voudrais être ailleurs», pensait fiévreusement Marie Bilodeau. Il avait fallu qu'elle s'embourbe dans cette absurde justification au lieu de raconter simplement la vérité: comment de violentes nausées lui avaient fauché les jambes, alors qu'elle s'apprêtait à sortir de chez elle; elle avait dû s'étendre un peu, tout enveloppée par une moiteur subite qui lui mettait le coeur au bord des lèvres. Cela, même la directrice de l'école Sainte-Marguerite l'aurait compris, malgré sa proverbiale sévérité. Il était trop tard, maintenant. Les mots s'étaient bousculés dans sa bouche et il en était sorti cette histoire invraisemblable d'autobus arrêté en plein circuit à cause d'une panne d'essence (pourquoi pas un détournement, avait pensé Marie dans un dernier sursaut d'ironique consternation, alors qu'elle s'empêtrait dans son récit). C'était toujours comme ça. Elle n'arrivait jamais à exprimer clairement sa pensée. Quoi qu'elle dise, elle paraissait mentir, avec ces bafouillements incoercibles qui lui liaient la langue telle une gangue épaisse.
Mais la directrice se levait enfin. Elle était très grande: à côté d'elle, Marie avait soudainement l'air rapetissé et inquiet d'une écolière.
- Vous avez déjà fait de la suppléance, n'est-ce pas ?
- Non, c'est à dire que... oui, oui.
Bien sûr qu'elle en avait fait. Mais, chaque fois, une angoisse sans nom lui tordait les boyaux comme si elle allait, d'un seul coup, vomir son âme aux quatre vents, crever bêtement de terreur. Elle s'engageait dans une classe avec le pénible sentiment de courir à l'abattoir. Peut-être était-ce l'air, après tout, chargé de l'entêtante fadeur des parfums écoliers : livres, encre, tableau noir, sueur, ou le martèlement désagréable des talons sur le carrelage des corridors, ou tout cela mêlé ensemble, dressé en une affolante panoplie dans laquelle elle reconnaissait sa propre enfance régie par des coiffes noires comme la mort. Mais, à l'école Sainte-Marguerite, il ne subsistait plus de religieuses, et les professeurs avaient tous l'allure vaguement virile de Mme Mc Kinnon, qui guidait maintenant Marie dans un dédale d'escaliers tordus.
- Vous connaissez Thérèse Dallaire ?
- Non.
- Bon. C'est elle que vous remplacez. Elle n'a pas de santé, la pauvre petite. La Commission scolaire ne sait plus à quel saint se vouer, avec toutes ces suppléantes qui vont, qui viennent...
Mme Mc Kinnon se cramponnait à la rampe, en louchant du côté de Marie.
- Vous me semblez fiable.
- Oui, dit Marie, qui ne savait que dire.
- Rappelez-vous que la classe se termine à trois heures. Avec une première année spéciale, on ne peut pas aller trop vite.
Elles étaient arrivées au quatrième: il n'était pas possible de monter plus haut, l'escalier mourait soudainement sur un corridor désert traversé de brusques éclaircies de soleil. Des voix cristallines venaient rompre le silence comme à regret, des grelots de rires s'étouffaient aussi rapidement qu'ils avaient jailli. La directrice prêtait l'oreille avec une évidente satisfaction, s'adossait quelques secondes au mur pour tirer sur la manche droite de sa robe.
- C'est haut, soupira-t-elle, mais au moins vous aurez la paix. Votre classe est tout au fond, dans le tournant. Vous verrez: personne ne vous entend et vous n'entendez personne.
Mais Marie n'écoutait plus. Les mots "première année spéciale " lui avaient désagréablement accroché le tympan, et elle regardait maintenant la directrice avec une inquiétude grandissante.
- C'est une petite classe, vous verrez, ils sont très gentils, continuait Mme Mc Kinnon en s'acharnant sur sa manche droite. Ils sont très intelligents, pour la plupart, mais ils souffrent de problèmes émotifs ou familiaux. Vous savez ce que c'est-
Elle donna une petite tape amicale sur l'épaule de Marie.
- Vous allez beaucoup vous amuser. Mlle Thibeault est avec eux en ce moment, elle vous expliquera. Local 424.
Marie la regarda descendre rapidement l'escalier. Elle ressemblait à un grand avion tronqué, glissant habilement d'une marche à l'autre sans toucher terre, apparemment; le bruit de ses pas était déjà inaudible.
Allons-y, se dit Marie, et elle s'engagea sans conviction dans le corridor. Le problème, c'est qu'elle n'aimait pas les enfants: elle ne pouvait supporter leur candeur, qu'elle jugeait fausse, et l'impunité inconditionnelle dont ils jouissaient. Ce qu'elle n'osait s'avouer, surtout, c'est que leurs regards la troublaient jusqu'au malaise, jusqu'à la haine, qu'elle s'efforçait scrupuleusement de surmonter par peur de devenir une marginale, une femme sans entrailles que la société lapiderait. Elle acceptait de faire des suppléances dans les maternelles, les écoles primaires, mais la même tension persistait, toujours, comme s'il n'y avait pas de solution à leur mutuelle incompatibilité.
Mlle Thibeault n'était pas dans le local 424. À sa place, sur le bureau, elle avait laissé une grande feuille découpée avec soin, sur laquelle son écriture stylisée jetait des ombres fines et torturées :
«Je m'excuse, je ne peux attendre plus longtemps, si vous avez besoin de moi, je suis au local 420, il y a des exercices au tableau et aussi sur les feuilles photocopiées à côté. La classe finit à trois heures. Bonne chance.
Lisette THIBEAULT,»
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