Qu'est-ce qu'on fait quand on est invisible ? Quand on traîne avec soi un corps anormal, un corps que personne n'ose regarder en face ?
On peint, si on a la chance, comme Max, d'être peintre. On tente de voler aux modèles leur âme et peut-être aussi leurs jambes. On apprend si bien à écouter les autres que, bientôt, tous les éclopés de la planète viennent dans notre atelier se libérer de leurs amours meurtries.
On est tranquille, quand on est invisible. Plus besoin de vivre, puisque les autres le font pour nous.
Mais tout à coup surgit dans la fenêtre d'en face une femme qu'on a connue, qu'on a aimée, et qui nous entraîne là où on ne veut surtout pas retourner...
Les choses pourraient être pires.
Je pourrais avoir une tête monstrueuse comme celles qui coiffent les sculptures de Mortimer, et les femmes s'évanouiraient en m'apercevant dans la rue. Je pourrais avoir le cerveau bringuebalant, un de ces cerveaux en guimauve sur lesquels les idées viennent s'eteindre. Je pourrais être aveugle, et les tableaux de la vie n'étaleraient plus pour moi leur somptuosité quotidienne. Je pourrais être héroïnomane, criblé de trous d'aiguilles et de désespoirs décapants. Je pourrais marcher sans but et sans raison de vivre, tel un clochard métaphysique. Je pourrais gaspiller mes sueurs et mes battements de coeur dans un bureau du centre-ville, les rêves et l'imagination à jamais relégués dans des REÉR.
Je pourrais être mort.
Je suis vivant, et ma tête est posée très artistiquement sur mes épaules. J'ai les bras musclés et les yeux perçants, des yeux qui savent regarder exactement là où ça vaut la peine. Je vis pour peindre, et les journées passent sans douleurs inutiles. Les gens m'aiment, souvent passionnément.
Je sors peu. Le vernissage de Gérald Mortirner était une exception inévitable. Les périples à l'extérieur déstabilisent, embringuent dans des pièces qui exigent une participation. Je joue mal, publiquement, je suis un exécrable acteur. Je fais par contre, un spectateur excellent, toujours disposé à admirer ce qui est admirable. Il n'y a pas de mal à être spectateur: l'important c'est de connaître l'emploi qui correspond le mieux à ses petits talents. Sans les spectateurs à quoi serviraient les acteurs?
Il est huit heures du matin. En ce moment, de mon sixième étage qui plonge sur le boulevard SaintLaurent et le déshabille sans vergogne, j'isole du regard les dix acteurs qui font tranquillement la file, coin Mont-Royal: des Haïtiennes en rouge, quelques Portugaises en noir et blanc, trois hommes au teint blafard, deux nonnes vêtues de leur costume officiel. Ils ne savent pas qu'ils sont les personnages d'un tableau. Ils croient attendre l'autobus, dans la morne routine d'une semaine qui commence. Une épine de soleil vient de se poser sur eux, entre les deux haies d'immeubles. S'ils se voyaient comme je les vois, enchâssés harmonieusement dans la rue, vitraux précieux indispensables à la beauté urbaine, ils sautilleraient de bonheur comme des poulains nouveau-nés, ils inventeraient des plaisanteries salaces et embrasseraient leur voisin de fortune au lieu de chercher à lui piquer sa place dans la file.
]'aiguise une couple de pinceaux, je bois mon café, je tapote un peu les couleurs pour me réveiller I'oeil. je cherche depuis des années une couleur qui serait mienne entièrement, une couleur comme une maîtresse passionnée et monogame et susceptible d'exciter sans relâche les fibres les plus récalcitrantes de mon imagination.
M'est avis que je la chercherai longtemps.
Il y a quelqu'un derrière la fenêtre de l'immeuble d'en face, pour la première fois depuis des semaines.
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