LES AURORES MONTRÉALES

Nouvelles, Éditions Boréal, 1996, 239 pages.
Conception graphique: Gianni Caccia
AURORA MONTREALIS, traduit par Matt Cohen, Douglas et McIntyre, 1997
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Description :

Dans une ville, les destins les plus divers se croisent. Montréal, peut-être plus que toute autre, a le don de rassembler des échantillons d'humanité que rien n'unit en apparence. Déchirée entre le passé et l'avenir, le oui et le non, l'anglais et le français, elle est le seul véritable creuset urbain où bouillonne notre culture en même temps que la moins québécoise des villes du Québec.

Montréal est pour Moniquc Proulx l'occasion de nous offrir une étonnante suite de nouvelles, à la fois fort différentes les unes des autres par l'ampleur, les thèmes ou le ton, mais dont l'ensemble forme un livre profondément cohérent. Patiemment, en multipliant les angles et les points de vue, elle se glisse dans la peau des Montréalais et réinvente chaque fois une manière de voir et de dire. Les jeunes et les vieux, les affamés et les repus, ceux qui sont nés ici et ceux qui viennent d'ailleurs se heurtent, se fuient, s'aiment, se trompent, se découvrent.

Si parfois vous doutez que Montréal ait une âme, la lecture des Aurores montréales vous rassurera.

Extrait :

RUE SAINTE-CATHERINE

Le meilleur endroit pour quêter, rue Sainte-Catherine, c'est sous la grosse sculpture à côté du complexe Desjardins, qui ressemble à un cheval volant ou à une chauve-souris à deux têtes selon la quantité de gin blanc avalée. Là, il y a de l'espace, de l'intimité et de la visibilité en même temps, et surtout un toit pour se protéger de la pluie ou du soleil, même si le soleil est rarement un problème à Montréal. De belles phrases sont gravées sur les parois (""La société de demain appartiendra tout entière à ceux qui savent s'unir","L'union pour la vie plutôt que la lutte pour la vie", "S'unir pour servir"), ronronnantes comme des sentences de mononcles dans des partys de familles qui tu n'as jamais eues. C'est une vraie bonne sculpture aussi confortable qu'un début de maison, et si je rencontrais l'artiste qui l'a faite, ça ne me gênerait pas du tout de lui serrer la main.

C'est mon abri à moi, tout le monde le sait, même le sournois de Pou qui vient de me le piquer.

Ce Pou-là a tout de la méchante vermine, la petite face fouineuse, la façon de se trémousser comme s'il avait le ver solitaire, l'hypocrisie, surtout. Ce n'est même pas un vrai itinérant, je le vois presque sous les jours sortir de l'UQUAM et se braquer au coin de la rue, arrogant comme un fils de riche. Il tire une flûte de son sac d'école, il se trémousse pour faire oublier qu'il joue comme un pied, et fouille-moi pourquoi, les clients se ruent dans sa direction. Il doit apprendre ça à l'université, comment manipuler le monde et détourner les vingt-cinq cents, maintenant qu'il n'y a pas plus de jobs ils donnent peut-être des cours sur la manière la plus ratoureuse de quêter.

Quand j'ai vu le Pou insolemment installé à ma place, il y a quelqu'un en dedans de moi qui s'est mis à rugir. Quelqu'un en dedans de moi l'a accroché par le collet, l'a secoué jusqu'à ce que tous les plombages lui tombent des dents et l'a propulsé au nord de Bleury en vol plané sur les fausses notes de sa flûte. Je le connais bien, ce quelqu'un-là, c'est le même qui marque autant de buts à l'université que sur une patinoire de hockey, c'est celui qui arrache de la musique non pas à une flûte d'enfant d'école, mais à un sax de grand dieu nègre, et il joue si bien quand il joue du sax, il joue jusqu'à ce que les passants s'arrêtent et lui versent en guise d'argent l'or de leurs larmes. Je le connais bien, ce quelqu'un-là. Il est mou comme un fantôme, il s'évanouit juste au moment où tu crois l'apercevoir, et même le meilleur des gins blancs ne parvient pas à le faire sortir d'en dedans.

Pages 77-78

Notice biographique de Monique Proulx
Oeuvres de Monique Proulx
Références sur Monique Proulx