CHAT SAUVAGE

Leméac / Actes Sud, Arles-Montréal, 1998

Illustration de couverture: Théophile-Alexandre Steinlen, Chat violet, Musée de la Publicité,Paris.

Description:

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURSchat.jpg (19837 octets)

Installé dans le Vieux-Québec, Jack mène une existence heureuse en compagnie de son amie Kim. Un jour, il reçoit la visite d'un vieil homme étrange, qui lui demande d'écrire une lettre à sa femme avant de disparaître mystérieusement. Sans pouvoir s'expliquer pourquoi, Jack ressent le besoin de retrouver sa trace. Une traque discrète commence dans les rues de la Vieille Capitale où il croise des personnages colorés, dont une jeune fugueuse répondant au nom de Macha.

Le plus récent roman de Jacques Poulin est tout en finesse. Fermeté du ton, sûreté de la phrase, précision des mots : toutes ces qualités déjà manifestées chez l'auteur du Vieux Cbagrin trouvent ici leur plein épanouissement. Vive, entraînante, parfois drôle, l'action de Chat sauvage adresse un clin d'oeil au roman de détective. Jacques Poulin a bien retenu la leçon de ses maîtres en littérature - Hemingway, Chandler, Carver. il donne ici l'un de ses romans les plus achevés, hanté par la promesse d'un bonheur qui se dérobe et qui dès lors n'a pas de prix.

 

«Le héros du dernier roman de Poulin est donc un écrivain public de 50 ans qui rédige à la demande curriculum vitae, mots de condoléances et lettres d'amour. Mais, comme Poulin, Jack s'amuse à semer de petits éclats de soleil dans la vie de ses clients. Ces perles ce sont de courtes citations qu'il recopie minutieusement dans la correspondance d'Éluard, de Kafka, de Tchekhov ou d'Arthur Buies. Il les glisse subrepticement dans une demande d'emploi ou une lettre de félicitation. La poésie comme si de rien n'était. Ce pourrait être une définition de l'art de Poulin.»

Christian Rioux, Le Devoir, samedi 14 et dimanche 15 mars 1998.

«La Vieille Ville, ici, devient elle-même un personnage complexe. C'est un territoire mystérieux et réconfortant à la fois, qui peut aussi être menaçant, car il arrive qu'on s'y fasse détrousser. Jack y cherche des réponses à ses interrogations, des liens affectifs, une famille et, au bout du compte, un sens à sa vie. Le Vieux-Québec a ici la même richesse symbolique que la plupart des lieux dans les romans de Jacques Poulin." Robert Chartrand, Le Devoir, samedi 21 et 22 mars 1998. "Et puis, il y a l'éternelle ville de Québec, que le talent de Poulin sait élever au rang de véritable personnage.»

Blandine Campion, Lettres québécoises, no. 91, automne 1998.

Critiques:

«Jacques Poulin a créé une fois encore un univers très dense, où les passions l'emportent sur tout le reste, ambitions ou rivalités. Des passions qui  n'ont rien d'excessif pour autant; dans Chat Sauvage, même la souffrance est douce.»

Réginald Martel, La Presse, dimanche 15 mars 1998

«Poulin a toujours préféré faire parler les choses plutôt que les êtres. Tout plutôt que le «détestable monologue intérieur » Dans Chat sauvage, ce sont souvent les chats qui parlent à la place de l'auteur, comme lorsqu'à la fin, Petite Mine glisse « sur une pente glacée », au moment même où Jack quitte pour toujours le lit de sa maîtresse. Les chats sont d'ailleurs partout dans ce roman qui s'était longtemps intitulé L'Arbre à chat. Cet arbre, c'est celui où s'installent les chats de la maison. Il illustre, dit l'auteur, «l'importance du rôle féminin symbolisé par la chatte au sommet de l'arbre.»»

Christian Rioux, Le Devoir, samedi 14 et dimanche 15 mars 1998.

«Il est des oeuvres dont la qualité n'est plus à démontrer et que l'auteur ne fait, roman après roman, que consolider pour le plus grand plaisir des lecteurs ayant appris, au fil des pages, à se glisser dans un univers, un imaginaire, comme dans un vieux vêtement. C'est évidemment le cas de Jacques Poulin qui non seulement ajoute, avec chat sauvage, la neuvième pierre à un édifice romanesque entamé en 1967 par Mon cheval pour un royaume, mais encore nous offre un texte dans lequel résonnent les échos des ouvrages précédents. Plonger dans le roman de Poulin revient donc à côtoyer à la fois du neuf et du connu, éléments dont la synthèse pssède l'harmonie caractéristique du style de l'auteur.........Dans ce texte qui allie sobriété et simplicité, l'auteur poursuit en effet une oeuvre qui se cristallise autour de quelques questions essentielles, dont celle-ci n'est pas la moindre: comment atteindre un équilibre harmonieux entre l'enfance et l'âge adulte, entre le féminin et le masculin, entre l'agressivité et la tendresse?»

Blandine Campion, Lettres québécoises, no 91, automne 1998.

Extrait:

KIM

À peine engagé dans l'escalier menant chez Kim, je la vis sortir de son appartement et descendre les premières marches. Elle portait un de ses fameux kimonos en soie bleue qui lui avaient valu son surnom. Chaque fois qu'elle pliait le genou pour descendre une marche, l'éclat de lumière qui jaillissait de son vêtement était une fête pour les yeux.

Elle tenait avec précaution, de ses deux mains enfoncées dans des gants antichaleur, une casserole en pyrex d'où s'échappait une bonne odeur que je connaissais bien.

-J'ai fait un pâté chinois ! déclara-t-elle.

-Ça se sent ! dis-je.

Chez moi, elle posa la casserole au milieu de la table de la cuisine, sur un dessous-de-plat, et le fumet se répandit dans toute la pièce. Ensuite elle mit ses bras autour de moi, me tapota le dos avec ses gros gants, puis elle me serra très fort. Ses rondeurs molles et généreuses s'étalèrent sur ma poitrine, effaçant les fatigues de la journée. Immobile, les yeux fermés, je faisais durer le plaisir, mais elle desserra les bras.

-Ça s'est bien passé, ton travail? Demanda-t-elle.

-Assez bien, dis-je.

Je ne pouvais pas lui poser la même question, car nous avions un horaire différent. Elle était une sorte de thérapeute : elle soignait les gens qui avaient du mal à vivre, et c'était souvent le soir, et parfois même la nuit, que ses clients avaient besoin de ses services. Bien qu'elle fût, par sa formation, une disciple de Jung, elle utilisait une méthode personnelle de traitement, qui faisait appel à des moyens tant physiques que psychologiques. Quand ils venaient chez elle pendant la nuit, les patients étaient invité, pour déranger le moins possible, à emprunter l'escalier de secours qui allait du jardin jusqu'à son appartement au deuxième étage.

Elle me servit une grosse portion de pâté chinois, s'en versa une plus modeste parce qu'il s'agissait de son déjeuner, et servit une part encore plus petite à la chatte, qui avait déjà mangé des croquettes. Pour que le pâté refroidisse plus vite dans mon assiette, je le divisai en quatre sections, entre lesquelles je versai une coulée de ketchup Heinz.

-C'est très bon ! dis-je en avalant une petite bouchée.

-Merci, dit-elle. Tu as été retardé?

Oui. J'ai eu une visite bizarre. Jusque-là, la journée avait été très ordinaire: trois curriculum vitae, une demande d'emploi pour un poste de fonctionnaire, une révision de texte pour la revue des anciens de l'université Laval, et j'avais fait un peu de traduction dans mes temps libres...

-La routine, quoi.

-Et puis ce vieux bonhomme un peu étrange est arrivé...

-Un peu étrange? Comment ça?

Pour satisfaire notre curiosité mais aussi par esprit d'entraide, nous avions l'habitude de nous raconter nos journées. Je lui décrivis le Vieil Homme, ses hésitations, son regard inquiétant. Ensuite, pour faire l'intéressant, je me mis à inventer toutes sortes de détails, si bien que mon visiteur devint un personnage mystérieux dont l'âme ténébreuse abritait des secrets capables de bouleverser ma vie.

Les yeux de Kim brillaient comme des néons et je vis clignoter une petite lumière m'avertissant que son instinct de mère poule était réveillé. Elle craignait qu'il ne m'arrive des ennuis. Comme elle avait cessé de manger, Petite Mine en profita pour sauter sur la table et vider son assiette. Mon rythme cardiaque s'accéléra, mais revint à la normale au bout de cinq secondes : cela arrivait souvent depuis l'opération.

En attendant l'heure de remonter chez elle pour son travail, Kim s'allongea avec moi sur mon sofa en cuir où l'on s'enfonçait comme dans un canot pneumatique mal gonflé. Elle me fit mettre sur le côté, le dos tourné et les genoux fléchis et se coucha derrière moi. Petite Mine vint nous rejoindre et se blottit contre mon ventre. Kim poussa ses genoux derrière les miens, m'entoura de ses bras et glissa ses mains toutes chaudes sous mon chandail; la chatte se mit à ronronner bruyamment, lui faisant savoir que nous ne pouvions pas être mieux installés.

Quand elle me quitta, je n'en sus rien, je dormais.

 

pages 13-15

 

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