Projections privées

Projections privées, (roman-jeunesse), Éditions de La courte échelle, Montréal, 1997.

 

Description :

Ce vendredi-là, Michel Laurier se réveilla en retard. Plus que d'habitude, il détesta la sonnerie de son réveil.

Rien ne laissait présager une journée différente des autres. Pourtant, il se sentit moche, engourdi.

Il déjeuna sans appétit, mit trop de sucre dans son café et lut distraitement le journal. Michel Laurier aurait voulu tout recommencer. Se réveiller un autre jour et, cette fois, partir du bon pied. Mais la journée ne s'est pas arrêtée. Au contraire, elle s'est précipitée.

Ce jour-là Michel Laurier devait perdre la femme qu'il aimait.

Quatrième couverture

Illustration: Jacques Couture

Extrait :

(...) Mais le tennis ne posséderait pas autant d'attraits si France n'était là, sur le terrain, forte, grande. Lorsqu'elle s'avance vers lui, c'est ce qui l'étonne encore, après toutes ces années: sa grande taille et sa force. Comme si elle pouvait sans effort le prendre dans ses bras. Par contraste, ses cheveux fins, soyeux, blonds, retenus en queue de cheval, ondulent au gré de ses déplacements rapides. Autour de sa tête, le foulard blanc, roulé sur son front, lui donne l'allure d'une Cheyenne. Quand elle joue, son corps se mouille, son mince t-shirt lui colle à la peau, la pointe de ses seins se durcit. Ses yeux ne quittent jamais la balle, ses muscles, élastiques et fermes, ceux de ses jambes surtout, glissent et se tendent au moindre effort, se reposent à peine. Ses coups, ponctués d'un halètement profond, propulsent la balle avec vigueur. Même quand elle s'entraîne, elle ne cède jamais un point.

Michel aime cette guerrière. Il passerait des heures à l'observer, à deviner la chaleur de ses cuisses, à boire des yeux chacun de ses gestes mouillés. Il aime la regarder jouer. Quelquefois, c'est lui qui prend place de l'autre côté du filet, c'est avec lui qu'elle échange la balle. Il n'est pas mauvais joueur. À l'occasion, il peut devenir un adversaire redoutable, mais elle le domine facilement. Aussi préfère-t-il s'asseoir à une table du club, en bordure des courts, et, spectateur attentif, suivre le jeu. Il ne compte pas les points, ne note pas les coups ratés ou les volées meurtrières. France s'entraîne avec sa partenaire de double, une petite cogneuse, plus jeune, moins fluide que sa femme, mais qui se déplace étonnamment vite, elle aussi. Les dents serrées, la petite a des yeux de feu, noirs, tenaces. Il n'est pas surprenant que les deux femmes s'entendent si bien. Lui, il se repose.

Du coin de l'oeil, France le voit. Elle esquisse un sourire à peine perceptible. Elle sait qu'il est là, qu'il aime la regarder. Une complicité. Cela compte parmi les choses qu'il a découvertes depuis leur rencontre. Il apprécie qu'elle soit occupée à tout autre chose qu'à leur vie, quand elle poursuit une activité parallèle, quand elle se désintéresse de lui. En fait, il voudrait parfois disparaître, retrouver un quelconque anonymat et, se confondant au gris de ses yeux, observer les mille manières qu'elle a de prendre la vie, de dérouiller le temps, de transformer le moindre geste en un chant lumineux. Une musique connue, aussi nécessaire que cette femme qui lui trouble l'âme, l'apaise et lui donne envie de continuer à vivre.

France l'aime justement pour son regard gris. Elle sait qu'on la regarde souvent, elle n'est jamais insensible aux désirs qu'elle éveille. Chez lui, la lueur est différente. Les yeux de Michel l'habillent, la réchauffent, la caressent. Son corps y pénètre et se multiplie, exactement comme s'il se moulait à l'écho profond de ces vieilles églises aux dimensions imposantes. Elle déteste les églises, comme elle se moque de la religion et des dieux inventés, mais elle en apprécie le son.

Ils ont des complicités musicales.

Pour lui, les églises restent des monstres architecturaux. Des archétypes qu'il a étudiés. Sa formation. Comparées aux mouvement parfaits de France quand elle exécute un service, toutes les cathédrales du monde ressemblent à des modèles réduits. Et il connaît bien les modèles réduits. Ils ont occupé son enfance tranquille.

Un fantasme? Comment appellerait-on le désir qu'il ressent devant ses gestes les plus quotidiens? L'olive calamata qu'elle porte à sa bouche, le t-shirt qu'elle retire en le passant au-dessus de sa tête, cette manière de caresser sa lèvre inférieure du bout de l'index lorsqu'elle réfléchit. Ou tout simplement parce qu'elle est debout, les mains sur les hanches, à regarder la mer?

Ils ont l'habitude de louer une grande maison à Biddeford Pool, sur la côte du Maine. Un jour, il y a une quinzaine d'années de cela, l'après-midi s'annonçait torride. Un après-midi rêvé du bord de la mer. Ils venaient tout juste de manger. Les enfants et la gardienne, sitôt la dernière bouchée avalée, étaient retournés sur la plage. France était là, sur l'immense véranda, dans son léger bikini jaune, les mains sur les hanches. Avec le soleil éblouissant sur la mer, sa silhouette se dessinait à contre-jour. Devant eux, le battement régulier des vagues, les bruits familiers des vacanciers sur le sable brûlant. Il a remonté ses lunettes dans ses cheveux et s'est approché d'elle. Encore, encore plus près. Il a posé ses lèvres fraîches sur cette épaule salée. Elle a frissonné. Sur sa nuque. Elle a continué à fixer les vagues, légèrement emportée. Lui, lentement, du bout des doigts, il a parcouru son corps bruni. Elle, les yeux dans la mer, au large. Elle voyait aussi ses enfants, sur le sable, enroulés dans les grandes serviettes. Aurait-on pu remarquer ces deux amoureux? Les montrer de la tête?

Pages 6-8

 

 

Critique :

Rien ne bouleverse davantage que la perte d'un être cher.

Cette réalité remue Raymond Plante depuis le milieu de la quarantaine, quand des proches sont subitement disparus. Peut-être, en fait, depuis le jour du décès de son ami, le comédien Robert Gravel. «Un matin, j'ai tenté en vain de lui en parler au téléphone. Finalement, j'ai remis cela au lendemain.» Ce sera trop tard. La journée même, son ami était terrassé par une crise cardiaque.

Dans Projections privées, c'est sa femme que perd Michel Laurier, architecte dans la cinquantaine. Celle qu'il embrassait encore au réveil lui est arrachée brutalement, victime d'un accident de voiture.

Toute concrète que soit l'approche choisie par Raymond Plante, n'allez pas croire que Projections privées se veuille une quelconque recette pour vivre son deuil, prévient l'auteur. Son roman s'intéresse surtout à la vie qui suit et poursuit son cours. (...)

Résultat: on plonge littéralement dans Projections privées, un bouquin d'une facture soignée dont on tourne les pages avec une curiosité soutenue. L'auteur a su, dès le départ, susciter l'intérêt du lecteur. Son métier, sans contredit, Raymond Plante le possède.

Richard Boisvert, Le Soleil, dimanche 2 novembre 1997.

 

Notice biographique de Raymond Plante
Oeuvres de Raymond Plante
Références sur Raymond Plante