Le Dernier des raisins

Roman, Montréal, Éd. Québec/Amérique, 1986.

Ce roman a valu à l'auteur le
prix de littérature de jeunesse du Conseil des Arts du Canada en 1986.

Description :

 

 

Il y a des amours dans les polyvalentes! L'histoire d'amour de François Gougeon a commencé le jour où, sur la moto de Luc Robert, il a avalé une mouche. Depuis, il a le cœur dans un ascenseur. Il conserve heureusement son sens de l'humour.Il sait qu'en amour, on a souvent l'air raisin, mais... mais on est tellement bien!

Quatrième couverture

 

 

Illustration: Stéphane Poulin

Extrait :

 

(...) Plus jeune, j’étais content. Les vacances m’ennuyaient à la longue. Maintenant, c’est la même chose mais, pour la forme ou pour faire comme les autres, je joue l’écœuré. Si je m’amenais en hurlant : «Youppi ! les cours reprennent !», de quoi j’aurais l’air, hein ? Du dernier des concombres ! D’autant plus qu’ils ne débutent vraiment que la semaine prochaine. Aujourd’hui, nous venons chercher nos livres, notre horaire et nous faire photographier. C’est la routine du premier jour où on niaise à faire la queue d’une place à l’autre. Alors j’entre dans la polyvalente en traînant mes runningshoes sur le terrazzo bien ciré. À mes côtés, Luc voyage en solitaire. Il flotte. Il donne l’impression de naviguer une dizaine de centimètres au-dessus du sol. Il ne voit rien. Seul au monde ! Il lévite, comme si un gourou lui avait appris la manière. Il ne regarde personne mais il ne manque rien. Il épie tous ceux que nous croisons pour voir qui remarquera l’anneau de son oreille.

D’abord, nous nous rendons à la cafétéria pour la photo. Il faut que notre tête apparaisse sur notre carte d’étudiant, parce que, sans carte, il paraît que nous ne sommes rien. Et paf ! En entrant dans la café, c’est arrivé. Paf ! Comme la foudre ! Le coup dans les côtes ! Le hurlement du système d’alarme !

Elle était là ! Là ! En plein cœur de la grande salle où tout le monde se reconnaissait et parlait en même temps. Là ! Comme un bout de vacances qui veut pas disparaître ! Là ! Les jambes étendues, le dos contre le bord d’une des longues tables, à parler avec Andréa Paradis et Stéphanie Lachapelle. Ce sont ses jambes que j’ai remarquées en premier... ses jambes parce que... parce qu’elle portait deux runningshoes de couleurs différentes. Une mauve avec des contours roses et l’autre carreautée. Si ça n’avait été que ses jambes... des jambes, j’en avais quand même déjà vues, mais il y avait le reste. J’aurais pu jurer qu’elle souriait pour le simple plaisir de montrer ses dents blanches et parfaites. Un sourire que les fabricants de dentifrice vont s’arracher pour leurs publicités. Des yeux bleus, grands comme des piscines, maquillés comme pour un party et qui pétillent... de quoi s’y noyer ou y fêter au champagne. Je suis un peu snob, je sais, je préfère le champagne à la bonne vieille bière. Et puis, ses cheveux... ses petits cheveux blonds, rouges et noirs... bon ! des cheveux de trois couleurs et de plusieurs longueurs différentes ! Des cheveux à faire redresser ceux de ma mère qui déteste les choses extravagantes et les gens qui veulent se faire remarquer. Pour cette raison, ma mère ne pète jamais en public. Elle m’a appris à en faire autant, ce qui est le premier principe de la bonne éducation selon elle et ma grand-mère. Tout d’un coup, j’avais le cœur dans les genoux... comme s'il avait pris l'ascenseur pour me laisser sans voix, le regard glauque, l'esprit comme des mains qui s'acharnent à saisir un savon de bande dessinée. Je ne regardais plus où j’allais, j’avançais. Normalement, j’aurais dû être aux côtés de Luc, mais le cave avait bifurqué, me laissant seul. Elle a bien vu que je ne pouvais plus la quitter des yeux. Et c’est ainsi qu’elle m’a dit tout simplement :

Salut !

Et que j’aurais voulu lui dire salut, moi aussi. Mais la voix m’a manqué. J’avais le cœur au fond des mes runnings, les orteils en nœuds, la langue comme une pâte molle dans ma bouche béante. Mon pied gauche a buté contre une table... oui, avec le bruit qu’il faut pour attirer l’attention d’une foule, je suis rentré directement dans une table. Un peu plus et je m’y serais étendu comme un cadavre fatigué. Du coup, le cœur m'est remonté aux oreilles, que je sentais rouges comme une crête de coq. J’ai réussi à rattraper mes lunettes avant qu’elles ne s’égarent trop loin et j’ai fait demi-tour. En deux ou trois secondes, qui m’ont semblé une éternité, une bonne douzaine de boutons m’ont poussé dans le dos. C’est là qu’ils se concentrent quand je suis nerveux, gêné ou fatigué. Là ou sur mon nez.(...)

pp. 12-16

 

(...) Rien n’a d’allure. À la polyvalente, tout va tout croche, les cours, les profs, les étudiants, tout ! Luc me dit que c’est moi qui suis de travers, que tout est aussi normal que d’habitude. La seule chose, selon lui, qui ne tourne pas rond, c’est le moteur de sa moto. Il ne perd plus d’huile mais s’étouffe toujours autant. Luc ne pense qu’à sa moto.

Moi, j’ai eu un regain de vie quand il a fallu inventer les surnoms des profs. Je suis devenu l’oiseau moqueur, j’ai eu l’air brillant. Les profs me trouvent étonnamment moins brillant que par les années passées. S’ils savaient que je suis le grand responsable de la plupart de leurs surnoms, ils me respecteraient davantage. En physique, Mme Dupras a tellement l’art de nous mélanger que je l’ai surnommée Blender ; Mister Zee, c’est Gerry Zabitowski, le prof d’anglais qui n’articule jamais ; le Bonhomme Irish est en éducation physique. Il s’appelle Gonthier et n’a rien d’irlandais sauf son petit pinch roux. Jacques Cartier nous enseigne l’histoire, c’est l’histoire du Québec et du Canada. Dans son cas, j’ai trouvé que c’était plus simple qu’il change de surnom à chaque cours. Il est donc à la fois Jacques Cartier, Champlain, Montcalm, Papineau, Chapais et les autres. C’est Moins-Cinq qui nous enseigne le français. Disons que là j’ai joué sur le physique parce que Mme Labelle a le cou un peu croche. Elle doit être une lointaine petite-fille de l’architecte qui a dessiné la tour de Pise. Bon. Les surnoms m’ont procuré une certaine notoriété. Les autres ont trouvé que j’avais l’imagination fertile.

J’avais cru oublier Anik, mais en la revoyant tous les jours, mon attirance pour elle n’a fait qu’augmenter. Et puis mon imagination fertile a justement élaboré un nouveau plan. Dans un cours de français, Moins-Cinq a proposé un travail en équipes. Il fallait analyser le contenu d’une annonce publicitaire. Une lumière s’est allumée au-dessus de ma tête. Je venais de trouver le moyen de percer la barrière qui me séparait d’Anik. Je me suis tourné vers elle et je lui ai dit :

On fait équipe.

Elle m’a répondu :

O.k.

C’est comme si elle avait accepté que je l’embrasse, je n’en revenais pas. Mais ça ne faisait pas soixante secondes que je planais au-dessus de ce que Moins-Cinq racontait devant la classe que j’ai eu un frisson. Andréa Paradis a demandé à Anik :

Est-ce qu’on fait le travail ensemble ?

J’attendais la réponse d’Anik. Elle s’est tourné vers Andréa pour lui chuchoter :

Je vais travailler avec François.

pp. 46-49

 

Notice biographique de Raymond Plante
Oeuvres de Raymond Plante
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