Ce roman a valu à l'auteur le
prix de littérature de jeunesse du Conseil des Arts du Canada en 1986.
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Illustration: Stéphane Poulin
(...) Plus jeune, jétais content. Les vacances mennuyaient à la longue. Maintenant, cest la même chose mais, pour la forme ou pour faire comme les autres, je joue lécuré. Si je mamenais en hurlant : «Youppi ! les cours reprennent !», de quoi jaurais lair, hein ? Du dernier des concombres ! Dautant plus quils ne débutent vraiment que la semaine prochaine. Aujourdhui, nous venons chercher nos livres, notre horaire et nous faire photographier. Cest la routine du premier jour où on niaise à faire la queue dune place à lautre. Alors jentre dans la polyvalente en traînant mes runningshoes sur le terrazzo bien ciré. À mes côtés, Luc voyage en solitaire. Il flotte. Il donne limpression de naviguer une dizaine de centimètres au-dessus du sol. Il ne voit rien. Seul au monde ! Il lévite, comme si un gourou lui avait appris la manière. Il ne regarde personne mais il ne manque rien. Il épie tous ceux que nous croisons pour voir qui remarquera lanneau de son oreille.
Dabord, nous nous rendons à la cafétéria pour la photo. Il faut que notre tête apparaisse sur notre carte détudiant, parce que, sans carte, il paraît que nous ne sommes rien. Et paf ! En entrant dans la café, cest arrivé. Paf ! Comme la foudre ! Le coup dans les côtes ! Le hurlement du système dalarme !
Elle était là ! Là ! En plein cur de la grande salle où tout le monde se reconnaissait et parlait en même temps. Là ! Comme un bout de vacances qui veut pas disparaître ! Là ! Les jambes étendues, le dos contre le bord dune des longues tables, à parler avec Andréa Paradis et Stéphanie Lachapelle. Ce sont ses jambes que jai remarquées en premier... ses jambes parce que... parce quelle portait deux runningshoes de couleurs différentes. Une mauve avec des contours roses et lautre carreautée. Si ça navait été que ses jambes... des jambes, jen avais quand même déjà vues, mais il y avait le reste. Jaurais pu jurer quelle souriait pour le simple plaisir de montrer ses dents blanches et parfaites. Un sourire que les fabricants de dentifrice vont sarracher pour leurs publicités. Des yeux bleus, grands comme des piscines, maquillés comme pour un party et qui pétillent... de quoi sy noyer ou y fêter au champagne. Je suis un peu snob, je sais, je préfère le champagne à la bonne vieille bière. Et puis, ses cheveux... ses petits cheveux blonds, rouges et noirs... bon ! des cheveux de trois couleurs et de plusieurs longueurs différentes ! Des cheveux à faire redresser ceux de ma mère qui déteste les choses extravagantes et les gens qui veulent se faire remarquer. Pour cette raison, ma mère ne pète jamais en public. Elle ma appris à en faire autant, ce qui est le premier principe de la bonne éducation selon elle et ma grand-mère. Tout dun coup, javais le cur dans les genoux... comme s'il avait pris l'ascenseur pour me laisser sans voix, le regard glauque, l'esprit comme des mains qui s'acharnent à saisir un savon de bande dessinée. Je ne regardais plus où jallais, javançais. Normalement, jaurais dû être aux côtés de Luc, mais le cave avait bifurqué, me laissant seul. Elle a bien vu que je ne pouvais plus la quitter des yeux. Et cest ainsi quelle ma dit tout simplement :
Salut !
Et que jaurais voulu lui dire salut, moi aussi. Mais la voix ma manqué. Javais le cur au fond des mes runnings, les orteils en nuds, la langue comme une pâte molle dans ma bouche béante. Mon pied gauche a buté contre une table... oui, avec le bruit quil faut pour attirer lattention dune foule, je suis rentré directement dans une table. Un peu plus et je my serais étendu comme un cadavre fatigué. Du coup, le cur m'est remonté aux oreilles, que je sentais rouges comme une crête de coq. Jai réussi à rattraper mes lunettes avant quelles ne ségarent trop loin et jai fait demi-tour. En deux ou trois secondes, qui mont semblé une éternité, une bonne douzaine de boutons mont poussé dans le dos. Cest là quils se concentrent quand je suis nerveux, gêné ou fatigué. Là ou sur mon nez.(...)
pp. 12-16
(...) Rien na dallure. À la polyvalente, tout va tout croche, les cours, les profs, les étudiants, tout ! Luc me dit que cest moi qui suis de travers, que tout est aussi normal que dhabitude. La seule chose, selon lui, qui ne tourne pas rond, cest le moteur de sa moto. Il ne perd plus dhuile mais sétouffe toujours autant. Luc ne pense quà sa moto.
Moi, jai eu un regain de vie quand il a fallu inventer les surnoms des profs. Je suis devenu loiseau moqueur, jai eu lair brillant. Les profs me trouvent étonnamment moins brillant que par les années passées. Sils savaient que je suis le grand responsable de la plupart de leurs surnoms, ils me respecteraient davantage. En physique, Mme Dupras a tellement lart de nous mélanger que je lai surnommée Blender ; Mister Zee, cest Gerry Zabitowski, le prof danglais qui narticule jamais ; le Bonhomme Irish est en éducation physique. Il sappelle Gonthier et na rien dirlandais sauf son petit pinch roux. Jacques Cartier nous enseigne lhistoire, cest lhistoire du Québec et du Canada. Dans son cas, jai trouvé que cétait plus simple quil change de surnom à chaque cours. Il est donc à la fois Jacques Cartier, Champlain, Montcalm, Papineau, Chapais et les autres. Cest Moins-Cinq qui nous enseigne le français. Disons que là jai joué sur le physique parce que Mme Labelle a le cou un peu croche. Elle doit être une lointaine petite-fille de larchitecte qui a dessiné la tour de Pise. Bon. Les surnoms mont procuré une certaine notoriété. Les autres ont trouvé que javais limagination fertile.
Javais cru oublier Anik, mais en la revoyant tous les jours, mon attirance pour elle na fait quaugmenter. Et puis mon imagination fertile a justement élaboré un nouveau plan. Dans un cours de français, Moins-Cinq a proposé un travail en équipes. Il fallait analyser le contenu dune annonce publicitaire. Une lumière sest allumée au-dessus de ma tête. Je venais de trouver le moyen de percer la barrière qui me séparait dAnik. Je me suis tourné vers elle et je lui ai dit :
On fait équipe.
Elle ma répondu :
O.k.
Cest comme si elle avait accepté que je lembrasse, je nen revenais pas. Mais ça ne faisait pas soixante secondes que je planais au-dessus de ce que Moins-Cinq racontait devant la classe que jai eu un frisson. Andréa Paradis a demandé à Anik :
Est-ce quon fait le travail ensemble ?
Jattendais la réponse dAnik. Elle sest tourné vers Andréa pour lui chuchoter :
Je vais travailler avec François.
pp. 46-49
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Notice biographique de Raymond Plante
Oeuvres de Raymond Plante
Références sur Raymond Plante