Impatience

Nouvelle
Pierres et lierres (collectif),
Sherbrooke, Éditions G.G.C., 1999, p. 25-27

Description:

PIERRES ET LIERRES
Recueil de textes

Dans le cadre du vingtième anniversaire de l'Association des auteures et auteurs des Cantons de l'Est, une quarantaine d'auteurs ayant un lien d'appartenance avec cette région, sise a l'ombre de l'Orford, ont voulu défier le destin. Entre pierres et lierres, ils ont joué d'adresse pour en saisir les tours et en secouer le joug :

AGNÈS BASTIN-JUTRAS, JEAN-JACQUES BÉGIN, LOUIS BERGERON, SYLVIE L. BERGERON, RACHEL BÉRIAULT ROBERGE, LISE BLOUIN, ISABELLE BOISCLAIR, HÉLÈNE BOISSÉ, JOSEPH BONENFANT, CHANTAL CADIEUX, MARIE-GENEVIÈVE CADIEUX, HUGUES CORRIVEAU, LOUISE COTNOIR, ANNE DANSEREAU, GAÉTANE DROUIN-SALMON, LOUISE DUPRÉ, DANIELLE DUSSAULT, GINETTE FAUQUET, DANIEL GAGNON, SYLVAIN GAGNON, GÉRARD GÉVRY, ROBERT GIROUX, MICHEL GOSSELIN, DANY GRONDIN, NORAH HUMÉREZ-COMTOIS, CHRITIANE LAHAIE, RÉAL LANTHIER, ISABELLE MAES, ANDRÉ MARQUIS, LILI MAXIME, ANNIE MOLIN VASSEUR, PATRICK NICOL, HUGUETTE O'NEIL, MARIE PAGE, CLOTILDE T.L. PAINCHAUD, JEANNE PAINCHAUD, LUCIENNE PICHÉ, ANDRÉ POULAIN, ALINE POULIN, SUZANNE POULIOT, HÉLÈNE RACICOT-DROUIN, MANON ROBERT, DANIEL ROY, PIERRE ROY, RICHARD SÉGUIN ET SYLVIE SAINT-LAURENT VÉZINA.


Les pierres centenaires se gorgeaient d'une lumière tamisée par de fragiles feuilles d'un vert intense, drues comme une herbe qui monte vers le toit, vers le ciel.

Un si lumineux mariage de l'éternel et de l'éphémère fait penser à la profonde durée de la mémoire de mon enfance grimpante, à la fragile durée du reste de ma vie.


De toute ma vie, je n'ai plus retrouvé ce festival de saveurs et de couleurs, d'odeurs et de bruits doux, de sensations et d'extases, indélogeables de ma mémoire la plus vivante.

Joseph Bonenfant
Saveurs et couleurs, 1998

Quatrième de couverture


Impatience

Mon école secondaire avoisinait le centre historique de la ville. En face d'elle se dressait une tour flanquée de sa porte : uniques vestiges des remparts qui protégeaient l'ancienne cité. La bâtisse du lycée en imposait par ses murs en pierre et son lourd portail en bois massif : entrée réservée aux enseignants et au personnel administratif.

Nous, les élèves, passions par la cour, à l'arrière. Nous y attendions sous les marronniers, le soleil brillait, ou encore sous le préau, les jours de pluie, que la cloche retentît, pour nous mettre en rang.

Les plus âgées - les terminales - entraient les premières sous nos regards éblouis, à nous les plus jeunes. Je trouvais certaines d'entre elles élégantes et belles, pleines d'assurance, avec des gestes superbes que je photographiais pour mieux me les approprier. J'imaginais leur science, tout ce savoir qu'elles avaient emmagasiné. Bientôt, elles se présenteraient au bachot - mot magique - et partiraient à l'université : univers lointain et mystérieux.

Un jour, moi, je deviendrais comme elles, mais je me consumais d'impatience. Ce but me paraissait hors de portée et la durée qui m'en séparait, interminable.

Je me souviens de cet intense sentiment d'entrer dans l'éternité lors de ma première journée de classe. J'allais consacrer tant et tant d'années à étudier à l'intérieur de ces murs...

Par bonheur, j'ai aimé mon lycée au premier coup d'oeil. J'admirais cette façade dont un pan était paré d'une luxuriante végétation vert sombre.

«Lorsque toute la façade sera couverte de lierres, j'aurai terrminé mes études», me dis-je.

Le lierre et la pierre devinrent les symboles du savoir qui prend le pas sur l'ignorance, de la vitalité qui l'emporte sur l'inertie, de la facilité d'adaptation sur la rigidité.

À chaque rentrée scolaire, je mesurais avec plaisir l'étendue du manteau vert. C'était bien, je progressais un peu plus vers la liberté.

À dix-huit ans, baccalauréat en poche, je quittai le lycée. Un petit carré de la façade résistait à l'avancée de la végétation. Le dernier carré de savoir à acquérir.

Bien des années plus tard, revenue devant ce haut lieu de ma jeunesse, je découvris avec horreur que le lierre avait été arraché. La façade, restaurée, s'exhibait nue sous les rayons du soleil.

On m'avait ôté quelque chose. Mon savoir ? Quel savoir ? Depuis longtemps, il ne me restait que de vagues réminiscences des matières que l'on m'avait enseignées.

Cette façade impudique semblait me crier que le plus important, je l'ignorais, je l'avais toujours ignoré. Elle me criait que j'ais eu bien tort d'être aussi pressée.

Aujourd'hui, je sais que j'ai passé mes plus belles années à l'abri de ces murs. Et si c'était possible, je ne demanderais pas mieux que d'y retourner, de tout réapprendre. J'y savourerais chaque minute, chaque seconde ! Et rien ne viendrait ponctuer les mois, ponctuer les années! Car je ne supporterais plus de voir le temps s'en aller. .

Marie Page (1999)

pages 25-27

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