Drôle d'école

Conte,
Montréal, Éditions Triptyque,
Prix Gaston-Grouin 1989,
Grand Prix littéraire de la ville de Sherbrooke, 1990,
Illustrations : Normand Hudon.

Description :

À Juissance, on ne se fatigue pas les méninges à se poser des questions inutiles. On ne se passionne que pour une science, la plus grande, la seule qui soit indispensable: la météo.

Alors pourquoi diable le roi veut-il à tout prix que les enfants aillent à son école?

Dans ce conte tout à fait pétillant, Marie Page s'en donne à coeur joie. Elle invite ses lecteurs à cette école de la... drôlerie.

Marie Page habite l'Estrie, mais son inspiration s'amuse à déjouer les frontières et les publics. Avec Drôle d'école, elle publie son quatrième livre.

« Normand Hudon? Un artiste complet... il est l'un des rares qui possède les pleines qualités plastiques: il a le sens de la caricature, il est peintre et il travaille sur toile dans son agencement sculptural. Comme Daumier par exemple. Je le considère comme le caricaturiste le plus complet du Canada, un artiste qui peut rivaliser avec les meilleurs du genre sur la scène internationale. » Alfred Pellan

Quatrième de couverture



Extrait :

Juissance

Il y a longtemps, à Juissance, un petit pays situé pas trop loin d'ici, juste au bon endroit (plus précisément à équidistance entre le pôle Nord et l'équateur et entre l'est et l'ouest), les habitants se distillaient, en paix, un bonheur discret. On ne s'entortillait pas les méninges à se poser d'innombrables questions. À quoi bon d'ailleurs, puisque les plus importantes sont insolubles.

On vivait donc, au jour le jour, sans penser au lendemain, sauf lorsqu'il s'agissait de la météo: la Science nationale. Dans ce domaine, les Juissançois rivalisaient de connaissances. Le pays regorgeait d'experts qui, comme tous les experts, ne cessaient de se contredire. Chacun y allait de sa petite recette pas piquée des moucherons. Par exemple, certains étudiaient le vol d'une espèce d'oiseaux. «Lorsque ces volatiles se dirigent vers la gauche, c'est signe de pluie,vers la droite, c'est signe de beau temps, droit devant eux, c'est du temps variable, mais si tout à coup, ils se mettent à voler à reculons, alors là, gare! Il faut s'attendre au minimum à la fin des haricots.»

Le seul expert réellement incollable, c'était le père Célestin. Il ne payait pas de mine avec sa casquette vissée sur la tête en permanence. Personne n'est jamais parvenu à lui arracher son secret. Une sommité cet homme! Il prévoyait même le temps de la veille!

En tout cas, le dimanche, qu'il pleuve, qu'il vente, on chantait, on dansait, on riait, mais on se couchait tôt.

Les enfants avaient, eux aussi, leurs habitudes.

Tous les matins, le grand Dédé, la jolie Françoise, la grosse Betty, les jumeaux, le p'tit Paul et les autres partaient pour l'école, croulant sous les provisions. Le soir, ils rentraient à la maison contents, le fonds de culotte crotté, des brindilles plein les cheveux.

Parfois, ils pensaient à rapporter leur sac d'écolier, mais le plus souvent, ils l'oubliaient dans un champ, au bord de la rivière, ou sous un arbre.

Qu'importe! Ils avaient accompli leur devoir. Ils avaient assisté, sans en rater un, à tous les cours dispensés, ce jour-là, par l'école buissonnière.

Il est vrai que, dans ce royaumet, une grande confusion au sujet de l'école persistait depuis plus d'un siècle.

La faute en revient à Jacquot Ier, un monarque un peu poète et beau parleur. Qu'est-ce qui lui avait pris aussi, de proclamer publiquement qu'il n'existait qu'une véritable école: l'école de la vie? «De toute manière, avait-il ajouté, c'est elle qui dispense la meilleure instruction!» Il avait failli préciser que le temps consacré aux études était du temps volé à la vie, mais il s'était retenu.

Évidemment, les jeunes Juissançois de l'époque eurent beaucoup de sympathie pour ce souverain qui les comprenait si bien. Ils s'empressèrent d'appliquer les principes royaux. À nous les petits oiseaux, les prés, les bois! se dirent-ils. Fréquentons assidûment l'unique école reconnue par Sa Majesté!

Ils furent soutenus, haut et fort, dans leur démarche, par quelques grands-pères amateurs de travaux en plein air. Il fallait bien se trouver de jeunes compagnons pour surveiller les cannes à pêche pendant que l'on piquait un somme, ou pour porter la gibecière à la chasse, tout de même!

Comme chaque souverain privilégiait l'Education- seul salut de la nation- il ne restait aux parents qu'à se soumettre. C'est pourquoi, le matin, les mères préparaient leurs petits avec soin pour l'école; celle de la vie naturellement.

Pages 7 à 9

Notice biographique de Marie Page
Oeuvres de Marie Page
Références sur Marie Page