Et si Ducharme n'était pas Ducharme
HUGUETTE O'NEIL
LA PRESSE, MONTRÉAL,
DIMANCHE 24 NOVEMBRE 1991

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Qui est Réjean Ducharme ? Une vedette féminine respectée de la télévision ? Qui dit mieux ? Après tout, en littérature tout est possible, même l'impossible.
Réjean Ducharme s'est inventé en personnage mystère. Il joue à cache-cache avec ses lecteurs dans la vie comme dans ses romans. Pour ce qui est des médias, il se paie leur tête. Ni plus, ni moins. Une photo de communiant solennel ou presque, toujours la même, est la seule qu'ils aient à se mettre sous la dent. L'auteur ne vieillit pas, même s'il y a 25 ans aujourd'hui, le 24 novembre 1968, que L'Avalée des avalés, son premier roman, est sorti des presses.
L'an dernier, lors de la remise du très récompensant Prix Gilles-Corbeil de la Fondation Émile Nelligan, il a envoyé sa mère et sa compagne cueillir le chèque et lire un texte de son cru. Plus rocambolesque que ça, tu meurs. Le Prix Alexandre Vialatte vient tout juste de lui être décerné. Devinez quoi ? « En l'absence de l'auteur, dit le communiqué, Roger Grenier et Isabelle Gallimard recevront le prix en son nom.» Un fantôme !
On aura beau dire qu'il est timide, qu'il souffre d'agoraphobie ou de médiaphobie, un doute persistant plane sur sa véritable identité et laisse place à toutes les spéculations. S'agirait-il d'un prête-nom comme l'a été Emile Ajar pour Romain Gary ou Shakespeare pour Francis Bacon ? Ou encore, comme certains le prétendent, un prête-nom doublé d'un travesti. Si Réjean Ducharme était une femme ? Aurore Dupin ne s'est-elle pas métamorphosée en George Sand. L'édition permet toutes les fantaisies, même au Québec.
Notre Réjean Ducharme national, une femme ! Il fallait y penser. À vrai dire, Françoise L., une femme d'affaires, nous a mis la puce à l'oreille. Elle est persuadée que Réjean Ducharme n'est nul autre qu'une de ses compagnes de classe au Collège Marguerite-Bourgeois devenue depuis, une vedette de télévision.
« La première fois que j'ai lu L'Avalée des avalés, il y a plus de 20 ans déjà, il s'est passé quelque chose en moi, nous dit Françoise M. Du plus profond de mon être, j'ai ressenti la présence de cette adolescente grassette qui gribouillait dans le fond de la classe pendant que nous peinions sur nos versions grecques ou latines. Sa joie immanente, elle la trouvait dans ses jeux de mots. »
Ses jeux de mots, ses calembours, elle les reconnaît pour les avoir entendus de la bouche de la future vedette, alors que celle-ci avait 15 ans. Exemple: à la page 17 (Gallimard, première édition, 1966). « Einberg (le père juif) ne peut pas marcher vite: il a été blessé à une guerre. Un éclat d'obus, d'eau bue... Ah ! Ah ! »
L'auteure présumée de L'Avalée des avalés était fascinée par la communauté juive de Montréal. Un jour, elle a dit à Françoise M., « je veux dessiner ton profil, je dessine une madone : je veux qu'elle ait l'air juif. » Un test d'intelligence passé à l'âge de 12 ans, l'a classé parmi les enfants intellectuellement supérieurs à la moyenne. Pendant cette année de rhétorique notre Réjean Ducharme en herbe aurait pris le tramway « 29 » à Montréal tous les jours de classe en compagnie de Françoise M. et consœurs. « Elle était deux années plus jeune que nous. À 15 ans, elle avait déjà le physique d'une femme d'âge mûr, forte des hanches et du buste avec un visage d'enfant taquin qu'elle a toujours gardé. Une candeur maladroite empreinte de la peur du rejet était perceptible. »
Selon Françoise M., elle-même poète à ses heures, la George Sand des lettres québécoises écrivait des poèmes à la Valéry et à la Rimbaud à l'encre noire sur papier fin qui étaient « des agencements de mots poétiques qui suscitent l'étonnement et l'intérêt et d'où surgissent des pensées existentielles. Elle connaissait de mémoire la mythologie grecque et les poèmes de Nelligan que lui avaient enseignés des tuteurs privés. »
« Rébecca Ruby, vieillarde maigre et acariâtre (…) me faisait apprendre des poèmes de Nelligan par cœur quand elle jugeait que je ne l'écoutais pas assez fort. » (L'Avalée des avalés, première édition, Gallimard, 1966, page 83).
Notre informatrice a surtout retenu de l'œuvre de Ducharme son premier roman. Pourquoi ? Laissons-lui la parole. « L'avalée des avalés raconte à travers une écriture et un style d'une originalité remarquable, truffé de calambours à connotations littéraires, les états d'âme d'une adolescente débalancée, quoique lucide. Celle-ci nous parle de sa mère qu'elle jalouse, déteste et adore à la fois, d'un frère dont elle est amoureuse et d'un père qui la rejette. C'est justement cette adolescente que j'ai fréquentée et qui s'est projetées, à mon sens, dans le personnage de la narratrice, Bérénice Einberg. »
Premier rôle dans le Cid Maghanné
Quelle affaire ! Avant de devenir vedette, notre personnage mystère a été, bien entendu, une comédienne débutante. Inévitable ! Quel n'a pas été l'étonnement de Françoise M. quand elle a appris par l'entremise des journaux que celle-ci venait de décrocher le premier rôle dans le Cid Maghanné de Réjean Ducharme. Une comédienne méconnue, un premier rôle, c'est pour le moins étonnant. Si elle s'était écrit une pièce de théâtre pour ses débuts ?
Toujours aux prises avec son idée fixe, Françoise M. ne rencontre-t-elle pas à un mariage, le frère de la comédienne. Elle s'informe si celle-ci développe son talent pour la littérature. « Justement, répond-il, il lui arrive des choses très intéressantes dans ce domaine actuellement ». De quoi parlait-il, au juste ? Impossible lui faire préciser. Un secret.
En 1976, elle a écrit, signé et joué au Théâtre du Nouveau Monde, le rôle d' « une actrice en folie » dans La nef des sorcières, rédigée en collaboration. Dès les premières lignes, on jurerait du Ducharme tout craché :
Je m'appelle Désirée Désire. Je suis actrice, comédienne.
J'avais répété toute la journée. Mon texte, je le savais par cœur, j'en rêvais.
Par cœur, mes cœurs,
M'écœure.
Je crois ce que je dis parce que je le dis par cœur.

Consacrée vedette de la télévision
Son rôle dans Les dames de cœur l'a consacrée vedette de la télévision. Elle y incarnait une bourgeoise choyée, belle et élégante, aimable et douce. Un modèle des années 50, sa mère. Elle l'a elle-même avoué, lors d'une entrevue. Serait-ce la même mère contre qui se débattait Bérénice Einberg dans L'Avalée des avalés ? Mystère et boule de gomme !
Michèle Rossignol, qui lui a souvent donné la réplique, a affirmé avec conviction lors d'une émission à Radio-Canada : « elle est la personne la plus originale que j'ai rencontrée de toute ma vie. Elle est généreuse, émotive, cultivée, pleine d'humour et de surprises. »
Lors d'une fête donnée on son honneur pour célébrer ses talents d'artiste, de comédienne et de cinéaste, elle distribue parmi l'assistance un texte de Réjean Ducharme. « D'un souffle extraordinaire, elle lit ce long texte, alors que son état de santé est précaire », dit Françoise M. Tous sont étonnés de cette énergie retrouvée spontanément. Elle avoue à une amie présente : « Je travaille très fort, quelqu'un continuera mon œuvre ».
Ses dernières volontés, toujours selon Françoise M., ont été respectées par son fils Ariel à la suite de son décès survenu il y a quelques mois à peine. À sa mort, elle ne voulait pas de deuil ainsi qu'elle pourrait bien l'avoir annoncé dans L'Avalée des avalés (première édition, Gallimard 1966, p. 168).
« Je ne porterai ni cercueil, ni deuil, ils penseront et diront de ma conduite ce qu'ils voudront. Si ma conduite peut les faire endêver, je suis contente. À peine au lendemain de ce premier choc avec la mort, il me tarde que la ville s'éveille, que la vie reprenne. Mort, si tu savais comme j'ai hâte de voir ta face en plein soleil, comme j'ai hâte qu'il fasse assez soleil pour que tu puisses me voir rire de toi... Pas de deuil, merci. »
Voilà ce que nous a confié Françoise M. C'est pour le moins étrange, ces rapprochements entre la vie de Luce Guilbault et l'œuvre de Réjean Ducharme. Toutes les deux, nous nous grattons la tête. Réjean Ducharme qui existe bel et bien en chair et en os, est-il un collaborateur ou une façade pour l'œuvre de Luce Guilbeault ? À lui la parole.

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