SiX DE LA -ROCHE-JASEUSE
Les Éditions de l'Atelier, 1960
roman
- Et vous, je vous salue, amis chers et fidèles,
- Grands arbres, où l'eau vive et la chanson des ailes
- Mêlent leur mélodie aux bruissements sourds
- Des feuilles fraîches, si sonores et si belles,
- Aux longs bruissements des feuilles de velours.
- ...
- Entre ces fils aînés de notre vieille terre,
- Race auguste de forts et généreux géants,
- L'âme humaine se rouvre au céleste mystère;
- Et comme au bruit berceur des houleux océans,
- On s'y recueille, avec une tendresse austère.
- ...
- Mais la hache sur vous s'acharne, frênes, ormes,
- Grands chênes, hêtres fiers. Ah! malheur aux bourreaux,
- Qui font gémir les monts sous vos débris informes!
- Pour avoir lâchement enfreint vos saintes normes,
- Ils seront châtiés par d'aveugles fléaux!
Émile Blémont
Découvertes
En débouchant sur les lieux du camp, que virent-ils ? Leurs compagnons en pleine crise d'hystérie, qui sautaient, à gauche, à droite et hurlaient sans arrêt.
- Ils sont quatre, se contenta de dire Luc.
- J'aurais été terriblement désappointé, répliqua Louis, s'il.... il n'acheva pas, les quatre arrivaient en hurlant.
- C'est moi, dit André; en me levant, je me suis rappelé que j'avais remisé du cèdre sec sous le radeau pneumatique hier soir. Et il ne cessait de regarder ses deux aînés avec une figure de soleil. Alors, je me suis dit, voilà ce qu'il nous faut pour faire sécher nos vêtements, alors... alors ... ! Lui, Sigouin, un peu confus, se laissait embrasser par chacun, mais était radieux de voir tous les « Saps » en pleine forme comme dans le bon vieux temps.
Il semblait à tous qu'il s'était passé une éternité depuis le jour où le frère Bérard, sur le seuil du Local, leur avait souhaité un « merveilleux camp ». Il leur paraissait aussi, qu'ils se trouvaient à pas moins de dix fois les vingt milles qui les séparaient en réalité de La-Roche-Jaseuse.
Tout au cours du déjeuner, qui fut bruyant à souhait, Michel expliqua comment, ayant « trop peur de la grosse bête », il s'était glissé furtivement sous la toile du radeau, s'y trouvant en sécurité, à tout le moins au sec.
Longtemps encore, on racontera ses exploits de la nuit en des versions toujours améliorées.
- Le pire, s'exclama Raymond, c'est que personne ne voudra croire un mot à nos histoires.
Le ciel s'était résolument mis au beau, pas un nuage, un bon vent chaud descendait des hauteurs environnantes et les rires fusaient à jet continu.
À dix heures on avait levé le camp. Raymond, entouré de ses coéquipiers, arrêtait point par point le programme d'exploration de la journée. On atteindrait d'abord le lac intérieur qui, d'après Luc, devait être une cheminée « condamnée » d'un ancien volcan dans le cratère duquel ils marchaient en ce beau jour. Ensuite, on pousserait une pointe, toujours dans la direction ouest, vers la partie marécageuse de l'île, où il devait se trouver la population à plume la plus intéressante de l'Estrie.
Mais le mystère des traces ensanglantées du matin restait, même si Michel avait été retrouvé sans une égratignure. Aussi, Luc sollicita du chef, la permission de continuer leur investigation, lui et Louis.
Hachette à la ceinture et I'oeil pointu, les deux garçons refirent leur trajet du « petit matin », anxieux, un peu craintifs.
Pendant ce temps, le reste de l'équipe avait quitté l'ombre de la grande pruche et s'était, de nouveau, mis à « jouer » de la hache pour se frayer un sentier dans une cèdrière incroyablement serrée et de plus en plus marécageuse.
Ailleurs, Louis, suivi de son compagnon, avançait toujours prudemment, en regardant à gauche, à droite, l'oreille dressée, quand, droit devant eux, sur une petite butte de lichen piquée de thé du Labrador, ils virent une hachette. L'instrument était souillé de sang du fer à l'extrémité du manche.
- C'est ma hachette, dit Luc triomphalement.
Tout autour, la tourbe avait été bouleversée ; çà et là, de gros caillots de sang noir bourdonnaient de mouches vertes.
- Je crois, fit Louis, qu'il a été atteint plus sérieusement que nous le croyions.
- Lui qui n'avait pas si bon caractère à l'avance... ajouta Luc Arsenault avec une moue drôle.
Entre deux gros cailloux, sur la droite du sentier, Luc achevait de laver avec soin son outil quand, levant les yeux, il sursauta vivement.
À la même seconde, Louis, lui aussi, aperçut l'ours, étendu dans une mare voisine.
L'animal agita faiblement une patte arrière ; les deux garçons reculèrent prudemment, le coeur battant.
Les quatre « Saps », eux aussi, venaient de faire une intéressante découverte.
D'abord, le terrain s'était graduellement élevé et asséché puis les cèdres avaient brusquement cédé la place à une prairie de foin jaune, laquelle encadrait une immense excavation dans le roc vif.
L'ouverture était à peu près ronde, la paroi tombait à la verticale tout le tour jusqu'à une eau noire à reflets verdâtres.
Les quatre garçons frissonnèrent à la pensée de tomber dans le gouffre et reculèrent à distance respectueuse. On fit halte.
Sigouin et Cadorette, la tête sur leur havresac, se prélassaient dans le foin odorant, tandis que Gagnon, accompagné de son chef, partaient en reconnaissance, leur appareil 35 mm. à la main.
Une quinzaine de minutes plus tard, les deux photographes étaient de retour, l'air fort satisfait, un brin de mil entre les dents.
- Moi, dit Gagnon, j'ai l'impression qu'aucune des trois autres équipes du Club ne vit une aventure semblable à la nôtre : découvertes de toutes sortes depuis notre départ du village, des émotions à plein bord et...
- Et moi, interrompit Raymond, j'ai l'impression que ça ne fait que commencer.
Après s'être passé la main dans l'encolure de la chemise, il poursuivit :
- Vous ne pensez pas, agneaux, que nos deux détectives en herbe s'attardent trop; il regardait André et Michel qui s'étaient mis à grignoter du fromage pour tromper l'attente.
- Peut-être devrions-nous aller à leur rencontre, glissa Gagnon qui s'affairait à recharger sa caméra d'une nouvelle pellicule.
- Oui ! fit Raymond vivement, nous y allons tout de suite, laissez vos bagages ici.
Ils refirent à l'inverse le bout de sentier qu'ils venaient d'ouvrir, présentèrent de nouveau leurs jambes nues aux mêmes maringouins toujours assoiffés et passèrent sous la pruche désormais mémorable, au centre de la clairière.
Ce fut environ un mille plus loin qu'ils trouvèrent leurs deux compagnons tout couverts de sang mais souriants.
- Ah ! c'est affreux ! lança Michel Sigouin.
- Plus rien qu'une patte à dépouiller et nous aurons, mes vieux, le plus beau trophée de tous les clubs 4-H du Québec, lança Louis.
- Les gens du Bureau Central, mon cher, viendront exprès pour voir la peau d'un animal de légende, renchérit Arsenault.
- On ne badine pas, l' « Ours aux yeux de braise », reprit Louis.
En voyant cette masse de chair sanguinolente, André frémit de la tête aux pieds.
Gagnon, là encore, promena l'objectif de sa 35 mm. tout autour de la dépouille.
Raymond, qui s'était approché, constata que la chair était encore chaude; il s'étonna.
Louis lui expliqua qu'ils étaient arrivés juste à temps pour recevoir le dernier souffle de sire Martin.
Luc Arsenault, qui avait un oncle trappeur à la localité voisine du Grand-Coude, avait appris de lui comment préparer une peau à la manière indienne. Aussi ce fut l'affaire de quelques minutes pour que, aidé de ses camarades, qui allèrent chercher l'herbe utilisée pour conserver une peau (un certain carex) le second puisse faire un joli ballot du manteau du plus gros ours de toute l'Estrie.
Arsenault fut tout heureux d'apprendre que les découvertes de ses compagnons confirmaient son hypothèse géologique concernant la formation de l'Ile de l'Ours.
Il était 1 h. 45 quand ils furent de retour au cratère.
Luc nota que l'excavation pouvait avoir trois cents pieds de diamètre et que l'eau devait être à une trentaine de pieds de la surface du rebord extérieur de la cheminée volcanique.
- Eh bien ! soupira Louis qui regardait en bas, dans le gouffre, notre pneumatique servira plutôt à visiter quelques colonies d'oiseaux du marais, cet après-midi.
Le dîner, qui fut rapidement pris cette fois, ne fut pas suivi de la sieste habituelle.
Immédiatement après le repas, le groupe se remit en branle pour contourner par le côté nord, le lac-cratère, et malgré la chaleur très forte, s'attaquer avec ardeur à la paroi de la dépression. Il s'agissait d'une véritable falaise de granit noir piqué ici et là de grands pins blancs.
André, en excellent botaniste, nota aussi la présence de petits chênes rouges rabougris.
Héroux identifia deux nouvelles sortes d'oiseaux : la fauvette huppée et le pic boréal.
Ce furent Raymond et Michel qui parvinrent les premiers au sommet de cet escarpement que Luc estimait à plus de deux cents pieds. Ils étaient haletants, ruisselants de sueur ; cependant, d'un pic dénudé, ils ne cessaient, entre deux respirations, de clamer les beautés du point de vue.
Gabriel Gagnon fut le dernier à accéder à ce paradis du grand air et des horizons illimités ; il était hors d'haleine.
On regarda longuement à la jumelle. Gagnon photographia. La vue s'étendait non seulement à toute l'île, mais au lac entier.
Luc commença alors à expliquer à Raymond, qui, d'ailleurs, tournait tout en drôleries, comment Gabriel avait dû, à cause de son embonpoint, développer une plus grande quantité d'énergie que quiconque chez les « Saps » vu que, d'après la loi de Newton, l'attraction terrestre est directement proportionnelle à la masse... », tout et tout.
- Si je prends la formule F = a m,... commença-t-il. Sachant que le poids... et que l'accélération... Il continuait avec fougue à noircir des pages de calepin, portant à tous les mots la mine de son crayon à la bouche.
Bien qu'habitués aux flambées « scientifiques » de leur camarade étudiant en sciences, on l'avait entouré.
- Oh ! oh ! venez donc voir ici, vous autres ! cria tout à coup Michel Sigouin, qui, depuis le début du savantissisme cours de physique, s'était plutôt intéressé à un petit animal noir en mouvement au faîte d'un grand arbre un peu à l'écart.
Quoique à deux doigts d'une conclusion des plus probantes le cercle des auditeurs se rompit explosivement et Luc lui-même, lançant crayon et papier par terre, courut au pied de cet arbre que Cadorette identifia tout de suite comme étant un peuplier balsamifère.
- Mais, claironna Louis, voilà un écureuil noir, les amis! Pensez si c'est rare... et il tira son calepin. Cadorette écrivait déjà, lui, avec d'ailleurs deux accrocs à l'orthographe, populus balsamifera.
- Nous en sommes au cinquième mammifère sur cette île, conclut-il, la gerboise, le lièvre, la chauve-souris, le tamias rayé et, celui-ci, l'écureuil noir.
À ce moment, Raymond, à sa manière, allongea les lèvres en arrondissant les yeux, puis éclata de son rire ultra-bruyant.
- Tu parles ! Tu parles d'un zoologiste à la manque !
- Quoi encore... ? répliqua Louis, d'une mine amusée et intriguée à la fois.
- C'est que tu as... reprit le chef. Maintenant tout le groupe riait avec des gestes entendus, à l'exception du pauvre second, toutefois, qui cherchait toujours à comprendre le pourquoi de cette hilarité générale.
- L'Ours aux yeux de braise ! s'écrièrent enfin les rieurs à l'unisson.
Raymond reprit son havresac, puis consultant sa montre-bracelet qu'en excursion, il portait toujours dans ses poches :
- Trois heures, mes petits coeurs, dit-il d'une voix grave.
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