ALERTE CHEZ LES CERFS-VOLANTS

Les Éditions de l'Atelier, 1965

roman

Description:

HYMNE 4-H
 
 
L'oeil droit vif et clair, la tête sereine
Marchons gaiement dans la forêt,
Et dans les sentiers de ce grand domaine,
Découvrons Dieu et son secret.
De nos grands bois, contemplons les ramures!
Que vers le ciel s'élèvent nos chansons!
Des oiseaux les notes pures
Avec nous font unisson.
C'est nous les 4-H, notre âme est éprise
Des arbres verts, de leur beauté.
Et notre blason porte la devise:
Honneur, Honnêteté, Habileté, Humanité.
 
EXTRAIT:  

Nous touchons au but

      La nuit approchait. La vaillante petite équipe, souvent au pas de course, avait franchi pas mal d'obstacles et progressé sur une dizaine de milles, peut-être. Les étangs boueux avaient suivi les dédales rocheux, les enchevêtrements de bois morts. Il ne s'y trouvait franchement pas d'autres moyens de passer que celui d'emprunter le lit du ruisseau. Cette forêt, formée de peuplements très denses de petits conifères, présentait un obstacle pratiquement infranchissable. Drouin soutenait d'ailleurs que les bois que traversait l'équipe se trouvaient être vierges et, qu'eux, des Cerfs-Volants, ils seraient un jour reconnus comme de célèbres explorateurs.
      - Sans faute, bon sens ! criait-il ; ils devront, à Québec, commander un monument commémoratif de notre exploit !
      Paul, qui semblait tenir, lui aussi, à faire sa part afin de maintenir l'entrain dans le groupe, s'employait à prendre la contre-partie de toutes les affirmations volontairement échevelées de Drouin ; le jeu amusait follement les deux autres. Les naïvetés du bébé de l'équipe avaient, à quelques reprises, fait rire le gros Serge jusqu'aux portes de l'exténuation.
      - Assez, assez, criait-il, je vais mourir.
      - Vois-tu, mon vieux Martin, l'utile c'est de parler, parler et rire, rire, afin de s'empêcher de penser, de penser à quelle galère nous sommes enchaînés et à quelles horreurs nous sommes promis, avait sifflé Drouin dans l'oreille de son camarade, une minute qu'il le coudoyait.
      - Bien sûr, bien sûr, Roger, avait alors répondu Brasseur, sur le ton ennuyé ; celui-ci craignait de voir son ami revenir à ses sombres pensées des jours passés. Il réalisait à tout instant, cependant, leur situation forcenée et, aussi, la précarité de leur accord à l'intérieur de l'équipe.
      Le ruisseau, qui s'était rétréci petit à petit jusqu'à ne constituer qu'un modeste filet d'eau rougeâtre, tout d'un coup, s'évasa en un large étang, presque un lac.
      La nuit allait tomber ; le soleil descendait derrière le rideau d'épinettes sur leur gauche. Un barrage de castors abandonné fermait à demi le ruisseau. Toute l'équipe grimpa sur l'ouvrage en ruines et couvert de longues herbes. Autant qu'il était possible de voir, le fond de l'étang se prolongeait à perte de vue par une grenouillère infecte. Une brise humide leur apportait des odeurs d'herbes fermentées et de poisson en putréfaction. Les maringouins arrivaient par nuées.
      - Tu parles, si ce joli lieu de villégiature ne sent pas, un peu, pas mal, le nid de butor avec une petite touche à la perdrix faisandée. Meuh !
      Serge Comeau y allait de ses appréciations qu'il voulait spirituelles.
      - En effet, lui répondit Drouin, le Styx des Grecs ne devait pas présenter un aspect moins réjouissant que ce marécage du diable. En effet ...
      - Styx, Styx ? fit aussitôt Paul, qu'est-ce donc que ce machin de Styx dont tu nous parles toujours ? Hein ?
      Roger ne répondit pas à la question du jeune Brasseur mais lui saisit le bras rudement. C'est que le gamin ne cessait de frapper, de son bâton de marcheur les hautes herbes du barrage de terre, et cela l'irritait.
      Les quatre garçons examinèrent longuement le sinistre paysage; ils se demandaient comment ils s'v prendraient pour contourner le lac, puis le marais aboutant; il leur répugnait de plonger dans cette eau fangeuse. L'un parla d'un radeau assez grand pour porter l'équipe entière; l'autre optait pour une marche, hache à la main, afin de gagner les hauteurs à droite, et de là « voir clair ». Un autre exigeait même le retour au lieu du dîner; c'était le benjamin.
      - Mais quitter ce sale trou ! avait à un moment lancé Martin Brasseur, qu'autant de propositions et contre-propositions excédaient. Les moustiques nous dépècent vifs.
      - Et manger les trois truites et les quatorze grenouilles que nous avons capturées en remontant, enchaîna Comeau, la voix subitement radieuse.
      Le gros gars, mi-sérieux, mi-farceur, avait l'habitude des allusions aux plaisirs de la table. Aussi, Drouin, à chaque fois, ne manquait jamais de lui répondre par une phrase de Sénèque, toujours la même : « L'homme ne meurt pas, il se tue ».
      - Il se tue, bon sens... Il se tue à manger ! précisa le grand gars en ponctuant sa sentence d'une lourde tape à l'épaule de son ami et d'un grand éclat de rire dans le silence de cette solitude du bout du monde.
      Mais tout à coup s'arrêtant de gesticuler et de blaguer, l'index appuyé sur la pointe du nez :
      - Moi, vous savez, j'ai de plus en plus la conviction que nous brûlons.
      - Que nous brûlons, interroge Paul ? Qu'est-ce que tu vas nous prophétiser cette fois, Roger Drouin, dit César le conquérant, dit Jérérnie-le-prophète-de-malheur ?
      Cette fois, le grand gars ne rit pas, même qu'il ne put éviter un petit rictus; mais il se tourna vers Martin pour lui expliquer que les lieux correspondaient assez bien à ceux décrits sur le petit billet trouvé à l'embouchure de la Gens-de-Terre.
      - Le ruisseau qui coule vers l'est... la montagne sous la Grande-Ourse... Tu ne trouves pas, vieux ?
      Martin approuva du chef, pas trop convaincu.
      - Youpi ! Youpi ! Tu es un merveilleux grand prophète ! Et pas de malheur du tout ! à cette heure ! s'exclama Paul.
      Son frère sourit et:
      - Ah ! toi, que je regrette de ne pas avoir apporté trois pouces de diachylon !... Seulement trois pouces !
      - Pourquoi, Martin, tu dis cela ?
      - Nigaud, bondit Serge, tu ne comprends donc rien de rien, toi, Paul ; le diachylon, c'est afin de te la fermer pour longtemps.
      - Aie ! hurla juste à ce moment le cadet Brasseur en sautant brusquement de côté. C'était probablement Serge qui venait d'accompagner ses éclaircissements concernant les trois pouces de diachylon d'une petite bourrade dans les côtes de son jeune coéquipier.
      Plus seulement qu'une lumière violacée, qui descendait de la montagne d'en face, et qui colorait presque lugubrement le lac et les grandes herbes alentour. Les quatre regardaient, écoutaient : Rien, de nulle part.
      - Br - br - br, fit à un moment Martin, cette humidité me glace le corps et l'âme. Pourquoi pas le campement avant la nuit totale, hein ? Et que la journée s'achève ici.
      Là-dessus, le groupe s'ébranla sans plus de délai. Pendant une demi-heure les quatre gars se fraieront un étroit sentier à grands coups de hache dans le vif de la forêt d'épinettes.
      Les deux grands à l'avant qui frappaient, qui frappaient, comme désespérés d'atteindre enfin la tablette rocheuse ; à l'arrière, les deux jeunes qui éclairaient les travailleurs de leurs torches. Des torches faites d'un rondin d'érable vert garni d'un manchon en cambium de cèdre : une fabrication de Serge Comeau qui produisait, certes, une lumière fumeuse, mais combien odorante.
      Parvenus au lieu choisi pour leur campement, ils se découvrirent des ampoules plein les mains, de la résine de la tête aux pieds et l'estomac dans les talons.
      - « Tenere lupum auribus » ! , trouva cependant la force de s'écrier Drouin quand il eut déposé sa hache.
      - Nous le tiendrons plus solidement, rétorqua Brasseur, quand nous aurons monté notre camp et calmé nos pauvres estomacs.
      - « L'homme ne meurt pas, il se tue », grogna Drouin.
      Martin s'occupa de réunir les pierres du foyer et de confectionner des cassots d'écorce de bouleau (quatre petits et deux grands) ; Roger, Paul et Serge s'occupèrent de couper des brassées de ramilles de cèdre pour les litières, puis, enfin, de tendre la pièce de dacron en guise de tente. Abri, sous lequel, à peine terminé, se glissa, à l'anglaise, la moitié de l'équipe.
      - On ne soupera pas, demanda Drouin ?
      - Nous préférons mille fois dormir, répondit Paul dans un court bâillement.
      - Je ne vous reconnais plus, vous savez.
      - Puis, nous voulons la paix, tiens.
      - Bon, bon, nous mangerons pour quatre, Martin et moi, et tout sera dit.
      Le feu du foyer éclairait les fûts élancés et maigres des épinettes qui encerclaient le campement, et la fumée s'élevait ondulante pour s'enrouler autour des rameaux.
      - Pouvoir s'abandonner à cette douceur du moment, souffla Drouin, après un moment de contemplation, pouvoir...
      Martin, à la manière 4-H de Grand-Remous, c'est-à-dire enveloppés dans l'écorce de bouleau, déposa quelques flancs de poisson dans la flamme. Pendant que rôtissait le souper, Drouin, accroupi, lui aussi, devant le petit foyer, un rameau de pimbina entre les genoux, en cueillait les petits fruits rouges. Le gars laissait tomber une à une les baies dans le cassot d'écorce à ses pieds et continuait sa méditation.
      - Mais à quoi songes-tu ? lui dit, à un moment, Martin Brasseur, tout en jetant un rondin d'aulne sèche dans le brasier qui éclata de mille étincelles, étoiles vives qui s'ajoutèrent à celles de ce ciel profond d'automne.
      Le gars mit du temps à répondre; il continua une bonne minute à fixer son rameau de pimbina et à tirer sur les fruits, distraitement.
      - Vois-tu, Martin, tu ne seras peut-être pas d'accord avec moi, mais après le souper, je ne détesterais pas mettre un radeau à l'eau et m'assurer...
      - Je vois, mais tu crois sérieusement que nous serions sur les lieux mêmes de l'accident ?
      - Tu admettras que jusqu'à cette heure, mon intuition ne nous a pas trop mal servis.
      Et après avoir regardé son camarade dans les yeux :
      - Peut-être, nous écoutent-ils, Pas très loin, impuissants. Pense donc, ce serait affreux si... Nous devrions, il me semble, faire une inspection sommaire du marais au cours de cette soirée.
      - Peut-être que tu as raison, Roger. Nous allons souper, puis nous réveillerons les deux perdreaux qui pourront ensuite entretenir le feu, et nous partirons.
      - J'ai repéré, pas très loin, de beaux cèdres qui feraient l'affaire. Et pendant que j'attacherai avec des racines d'épinette les billes de notre radeau, toi, tu fabriqueras deux rames et quelques flambeaux d'effiloche d'écorce de cèdre. Et, en avant pour la grande navigation !
      Les deux gars achevaient de manger, et ils discutaient, à voix basse, (pour ne pas éveiller leurs camarades), de leur opération nocturne, quand...
      - Psitt ! fit Roger Drouin avec un geste de la main.
      Il avait dressé la tête, son compagnon aussi. Les deux 4-H cessèrent de bouffer et restèrent ainsi, l'oreille tendue, une bouchée de poisson dans la gorge, à écouter le silence de la forêt.
      - J'aurais juré, dit Martin, après un moment, entendre quelque chose, comme le cri d'une bête, le cri d'un...
      Une minute s'écoula, puis...
      Drouin et Brasseur bondirent sur leurs pieds, d'un coup de reins.
      Cette fois, pas de doute ; distincte, une longue plainte était montée du marais.
      - Vite, Martin, rallume ce qui reste du flambeau de Serge ; nous descendons.
      Roger cracha la nourriture qu'il avait dans la bouche.
      - Hain - ain - ain.
      Douloureuse et plus forte un peu, s'éleva encore la lamentation.
      - Vite, bon sens ! Remuez-vous, vous autres, les marmottes sous la tente Bon sens, c'est un cri humain ! Remuez...
      Déjà Drouin galopait par la petite descente en direction du ruisseau et de l'étang. Brasseur le suivait, le flambeau à bout de bras, un sillage d'escarbilles et de fumée derrière lui.
      - Roger, Roger, attends-moi !
      Brasseur rejoignit son camarade sur la digue herbeuse, tout essoufflé ; il leva sa torche à la figure de Drouin et lui dit:
      -Tu sais l'entaille que tu viens de t'ouvrir à la joue, mon vieux. Faut te...
      - Pas d'importance, Martin, arrive avec moi, ici, sur la droite ! Par là !
      En disant cela, Drouin arracha le brandon des mains de son camarade et s'élança dans le bourbier jusqu'à la ceinture, puis aux épaules. Un peu décontenancé, son compagnon hésita deux secondes, puis, enfin, se jeta lui aussi au bas du barrage, les mains sur la tête.
      À l'avant, le flambeau de résine grésillait sur l'épaule de Drouin et colorait l'eau putride d'étranges reflets de sang.
      - Roger ! Roger !
      Mais le gars se sentait des ailes ; il allait par bonds, éclaboussant de tout côté, n'écoutant dans son coeur que l'écho de ce cri de bête mourante qui se répétait maintenant à intervalles réguliers. Lui, Martin, nageant, pataugeant, maugréant, suivait de plus en plus loin, lorsque ses pieds tâtèrent une pierre sous l'eau ; il y monta et s'arrêta une minute affaire de reprendre son souffle. À l'arrière, il entrevit, entre les fûts serrés des épinettes noires, leur petit feu de camp : rien n'y bougeait encore. Tout à coup, à l'avant, Drouin s'arrêta ; il paraissait, lui aussi, être maintenant juché sur quelque haut-fond et se reposer.
      - Aïe ! s'écria tout à coup Drouin, de derrière la langue de terre, où il se tenait.
      - Qu'est-ce qu'il t'arrive encore ? demanda Brasseur.
      Ce fut le même long et toujours douloureux cri qui lui répondit. Ensuite suivit le bruit d'un corps qui se débattait à l'eau avec des souffles et des râles forcenés.
      À ce moment, Martin Brasseur se raidit et appela son compagnon ; le flambeau n'éclairait plus. Toujours le bruit de l'eau qu'on éclabousse, mais aucune réponse.
      Brasseur commença, à grandes brasses, de contourner la presqu'île aux aulnes, s'arrêtant de temps en temps pour crier :
      - Roger, Roger, tu m'entends?
      Aucune réponse, si ce n'est que l'étrange voix, qui semblait toujours sourdre des profondeurs du marais lui-même, fit entendre, une autre fois, sa lugubre lamentation.
      Qu'arrivait-il à ce pauvre Drouin subitement volatilisé dans ce noir mystère peuplé de voix?
      - Roger, cria encore le 4-H, mais au même moment, il heurta du pied un corps : flottant.
      C'est par l'échine que Martin tira son coéquipier de l'eau : pauvre diable qui avait déjà bu pas mal d'eau. Drouin toussa, puis expliqua qu'il avait glissé sur une bille de bois gluante, qu'il était tombé, tête bêche, que les herbes aquatiques, les racines... qu'enfin il avait noyé son flambeau et pris un bon coup d'eau.
      - Le plus étrange, fit alors observer Roger, (ah ! ça, je n'arrive pas à l'expliquer !) c'est qu'à la seconde où je partais pour le fond de cet agréable bourbier, il me sembla apercevoir, là-bas, un énorme orignal dans la lueur de ma torche.
      Martin vit que son camarade montrait en face de lui une pointe boisée, à ce qu'il lui paraissait, de grands cèdres. Une faible lumière stellaire éclairait l'eau et les arbres.
      - Tu crois, interrogea Brasseur ?
      - J'en suis presque certain, vieux, même, que c'était une femelle et qu'elle me parut très maigre.
      - Et tu vas me dire que tu tiens là l'explication aux plaintes de tout à l'heure.
      Roger venait de répondre que c'était une hypothèse plausible, lorsque, le même « hain-ain-ain » se fit entendre, mais, cette fois terminé par (très distinctement) un cri humain.
      De nouveau électrisé, Drouin allait s'élancer à la nage, quand Brasseur le saisit à l'épaule.
      - Doucement, fit le gars, le ton autoritaire. Tu tiens absolument à te noyer ?
      - Bien sûr que non, grogna Roger. Et après une pause: Pas pour le moment.
      - Alors, tout doucement et ensemble, mon vieux. Ensemble !
      Toujours sous ces mêmes étoiles qui répandaient sur le lac leur lumière laiteuse, les deux gars nagèrent épaule à épaule dans l'eau maintenant profonde de la crique.
      Ils approchèrent à petites brasses de la berge de la presqu'île, puis commencèrent à patauger sur une longue berge embarrassée de bois mort, d'arbres renversés et d'herbes aquatiques, ils s'aidaient d'un bâton de marche qu'ils venaient de prendre au marais. Drouin ouvrait le chemin et ronchonnait sans cesse. L'autre le suivait tout en fouillant du regard le fourré des grands cèdres, devant lui.
      - Satanées branches ! Fouillis du diable ! Aïe ! ça me pique ! se lamentait l'un.
      - J'enfonce, soufflait l'autre.
      - Un authentique marais des temps préhistoriques, ajouta Martin.
      - Il ne manquait que deux imbéciles de brontosaures dans le paysage, et les y voilà, bon sens : nous !
      Les deux braves venaient de mettre enfin pied sur ce qui leur parut la terre ferme et, voici qu'ils se retournent et aperçoivent sur l'autre rive, déjà assez loin, deux flambeaux à flamme rouge et fumeuse qui vont, qui viennent.
      - Hou-hou... Hou-hou...
      - Restez où vous êtes, leur cria Drouin les mains en porte-voix ; nous vous appellerons si jamais...
      - ... si jamais nous désirons des ennuis, reprit Brasseur.
      Roger se balançait de gauche à droite, pliait les genoux, allongeait le cou, comme pour essayer de percer un mystère possible derrière ce mur végétal : un enchevêtrement serré de troncs de cèdres.
      - Vois donc, Roger, ici, l'herbe écrasée, la terre battue, un sentier à ce qu'on dirait.
      Drouin s'amena prestement du côté de son compagnon et fit deux pas dans le sentier, puis s'arrêta pour dire -Et vois-tu ce que je vois, dans ton sentier ?
      Brasseur allongea le cou, fit " hein ! " et recula d'un pas, étonné, renversé de ce qu'il apercevait.
      Devant eux, immuable, la tête énorme et presque hideuse d'un orignal femelle ; le corps de l'animal demeurant invisible dans le noir du sous-bois.
      - Comme je te l'avais dit, Martin, déclara Drouin, un peu d'émotion dans la voix, lui aussi.
      Tout en tenant à l'oeil leur découverte, les gars se consultèrent du regard, serrèrent inconsciemment le poing sur les solides gourdins qu'ils tenaient à la main, et foncèrent.
      - Allons, cria Drouin, dehors madame la concierge.
      L'animal, d'abord, agita la tête en signe de protestation, souffla avec indignation dans ses narines, mais, devant la détermination des nouveaux arrivants recula de quelques verges, puis se retourna et disparut par le sentier, en faisant entendre un faible bramement.
      Quand ils eurent poursuivi l'animal sur une trentaine de pas, ils s'arrêtèrent. La nuit à ciel découvert se trouvait déjà plutôt obscure, mais en plein sous-bois, c'était l'opacité d'une motte de terre. Ils rebroussaient donc chemin, lorsqu'en même temps, d'un même geste et d'une même voix, les deux Cerfs-Volants s'immobilisèrent avec chacun un cri d'effroi et de surprise.
      Deux formes, qu'ils devinèrent humaines, commencèrent, devant eux, à s'agiter en faisant entendre de très faibles gémissements.
      Pris de panique, hors d'eux-mêmes, Drouin et Brasseur bondirent de sous les cèdres et se précipitèrent dans le marais, au risque de se percer sur les racines acérées.
      - Tu crois, tu crois... que ce sont eux demanda Brasseur, quand ils eurent de l'eau aux épaules et qu'ils se fussent immobilisés.
      Drouin ne répondit pas. Ils entendaient, tous les deux, dans leur terreur, des bêtes ramper sur le sentier d'en face et comme des sanglots sur le lac ; ils entendaient aussi leur coeur qui battait à tout rompre, dans leur poitrine.

 

pages 130-141