Vingt-quatre courtes nouvelles sur le thème du regard. Des textes qui déjouent les idées reçues, manifestent la distance critique que revendique notre époque.
Qu'il soit question de la solitude, des rapports de couple ou du séjour à la campagne d'un groupe de citadins, toujours les textes de Sylvie Massicotte , à l'acuité d'observation des moeurs contemporaines, font preuve d'un découpage serré.
Il a dit: «Il faut que je tranche...» Elle a répondu oui. Ce n'est pas sa tâche à elle de trancher. Il jette un oeil sur ses jambes, elle est assise face à lui, dans le fauteuil de cuir, elle sourit poliment, se tient droite avec son bloc-notes barbouillé de chiffres.
En l'apercevant, ce matin, avec ses collants de couleur et sa jupe de cuir, il a échappé un «Ah...» avec du brillant dans les yeux puis il a ajouté: «Tu es venue en jambes!...» C'était pour rire. Alors, comme d'habitude, avec des gestes vifs, elle est allée déposer son sac à main dans un tiroir et s'est installée au bureau pour prendre les messages laissés au répondeur après la fermeture.
Il faut qu'il tranche maintenant. Il réfléchit encore en parcourant ses jambes. Elle n'a pas l'habitude de les exposer ainsi, tout l'hiver elle a porté des pantalons, quelquefois des fuseaux, ce qu'il semblait apprécier, silencieux, la regardant photocopier des documents.À cause du temps doux et des teintes printanières qu'elle remarque depuis un moment dans les vitrines, elle a décidé de jouer avec les couleurs, a ressorti une jupe, un blouson léger et les collants. Elle n'a pas pensé, ne s'était jamais fait la réflexion avant, c'est la première fois qu'elle imagine son patron comme un inconnu au volant d'une voiture sur une petite route où elle ferait du stop. Peut-être, pense-t-elle, peut-être que je ne monterais pas.
Il insisterait sûrement, elle l'imagine bien, avec son teint rougeaud et ses petits yeux de renard, il dirait « Viens !» Cette image la trouble, elle pâlit, vulnérable tout à coup dans le grand fauteuil qu'elle fait pivoter pour changer ses jambes de position, pour déplacer le regard qui ne les quitte pas.
« Viens, on va regarder ça ! » dit-il.
Elle lui tend le bloc-notes. Il refait les calculs, lance des chiffres qu'elle n'écoute pas.
Il cherche à accrocher son regard en lui redonnant les gribouillis. Elle baisse les yeux, ne va tout de même pas déposer les comptes sur sa jupe, il lui examinerait les cuisses, faut pas faire exprès. Embêtée, elle tient les évaluations dans sa main gauche tandis que la droite s'agrippe à l'accoudoir. Elle serait prête à ouvrir la portière, si elle était montée avec lui, en auto.
« Je vais trop vite ? » demande-t-il.
C'est vrai qu'elle n'a pas retenu les derniers chiffres. Va-t-il trop vite ? Elle imagine le pied de l'homme d'affaires sur l'accélérateur, le mouvement de ses mains qui, brusquement, feraient tourner le volant vers un petit chemin de coupe de bois.
« Arrêtez ! » supplie-t-elle.
-- Tu as raison, il faut que je tranche de toute façon, ça sert à rien de calculer indéfiniment. »(pages 105-106)
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