
Dans ce roman, on découvre, de façon originale, les membres d'une famille. L'auteure fait surgir les souvenirs au fil des péripéties entourant les animaux domestiques. L'action se déroule en partie à Montréal, et en partie en Gaspésie.
Le premier chapitre décrit le milieu de vie des intervenants. Les cinq chapitres suivants mettent en scène un animal qui a marqué une étape dans la vie de la narratrice, fille de la famille. Le lecteur partage ainsi des expériences d'enfance et de jeunesse, du légendaire cheval Peter au boxer Yoko-san, en passant par le poney Beauty, le cheval Vol-au-Vent et le Caporal Boris, un autre boxer.
Le temps de l'histoire rejoint celui du récit à mesure que progresse le roman. L'auteure crée ainsi l'illusion que la narratrice gagne en maturité d'écriture quand elle se retrouve face à des difficultés personnelles.
" Un animal a fait grandir un enfant " apparaît comme un récit initiatique lié aux lois de la Nature. Les situations de vie rejoignent les préoccupations des jeunes adultes d'aujourd'hui. Très vivant, le roman regorge de petits récits frais, entraînants, qui débordent d'énergie et d'optimisme.
EXTRAITS:
Peter
Partout en Gaspésie, on connaissait mon grand-père Antonio. Il dirigea pendant
longtemps des chantiers de coupe de bois. Au printemps, avec la fonte du Millstream, lui
et ses hommes procédaient à la "drave". Grand-papa et ses fils aimaient
raconter leurs souvenirs des chantiers. Ils nous disaient à quel point les temps étaient
durs, à quel point les hivers étaient longs et enneigés en Gaspésie, comment les
hommes mouraient à la tâche parfois.
Le nom d'un cheval revenait souvent dans ces récits: Peter. Ce cheval était mort depuis longtemps à ma naissance, mais toute la famille s'en souvenait, car il avait été l'inséparable compagnon de mon grand-père.
page 29
- Peter était un cheval sans malice, commençait grand-papa. Il ne
ruait pas. Il ne mordait pas.
Mon grand-père souriait et ses yeux, très bleus, se posaient sur moi.
- C'était un beau cheval, un grand et gros cheval, pas trop lourd, mais assez fort pour tirer un traîneau ou une charrette. C'était mon cheval. Il mangeait dans ma main. Je pouvais le monter ou l'atteler au sulky. On a une photo de ta mère avec lui.
Et mon grand-père m'exhibait le cliché, en noir et blanc, d'une enfant sur un cheval.
- Quand j'étais par ici, je mettais Peter dans la grange. Quand je partais pour les chantiers, j'amenais Peter avec moi.
Et mon grand-père de chantonner. "Ah, yousqu'y sont, tous, les roughmen, Ah, yousqu'y sont, tous, les roughmen ... "
Cette chanson me faisait rire.
«Dans les chantiers ils sont montés, et bing sur la ring et bang sur la rang...»
Cette partie de la ritournelle augmentait mon hilarité. Alors mon grand-père concluait: «Dans les chantiers ils sont montés, bing sur la ring bing-bang!»
Et il riait avec moi.
-J'amenais Peter avec moi, répétait-il, et on allait rejoindre les bûcheux. Ces gars-là coupaient du bois à longueur de journée. Ils étaient là dans le camp...
Grand-papa prononçait: camppe.
- ... et ils ne sortaient pas de là pendant des mois. Des mois, sans voir leurs femmes ou leurs enfants, à couper le bois dans le froid.
Je n'avais pas de difficulté à m'imaginer la vie de ces ouvriers, car grand-papa possédait quelques films en huit millimètres sur lesquels on voyait les chantiers. Par ailleurs, des objets, reliques de ces temps-là, subsistaient dans notre vie gaspésienne: couvertures de laine rêches, vaisselle ébréchée, picaroons convertis en tringle à rideau, têtes de hache ornementales, et le collier de cuir et de bois que Peter portait lorsqu'il était attelé. Mon père avait accroché le précieux objet sur le mur du chalet.
- Il faisait tellement froid, et on bûchait tellement fort, se rappelait mon grand-père en plissant les yeux. J'avais des hommes - les meilleurs - qui mangeaient une douzaine d'oeufs chaque matin.
J'ouvrais de grands yeux. Et j'imaginais quelqu'un - un cuisinier - debout avec, devant lui, une grande poêle en fonte remplie d'oeufs au miroir. Grand-papa avait donné à ma mère une de ces poêles. Elle était suspendue au-dessus de notre cuisinière, au chalet. C'était un objet démesuré, noir et poli, qui devait peser une tonne; juste à côté, mes parents avaient placé une louche tout aussi disproportionnée et qui provenait elle aussi des chantiers. Je visualisais cet ustensile, rempli à ras bord de fèves au lard.
- Le soir, poursuivait grand-papa, on se couchait tôt. Les hommes se faisaient une paillasse avec les branches de sapin.
À cause de l'accent de mon grand-père, le mot "sapin" sonnait comme "sapan" aux oreilles montréalaises. Mais les Gaspésiens, eux, se moquaient de la bouche molle des citadins qui prononçaient "sapaing".
- Au printemps, enchaînait grand-papa, la neige fondait, le Millstream montait, il fallait qu'on descende le bois sur la rivière. On construisait la "schlousse"...
Les films en huit millimètres m'avaient appris ce qu'était une "schlousse". Il s'agissait d'une longue rampe qui serpentait à travers la forêt pour relier le flanc d'une montagne au lit d'une rivière. Mon grand-père et ses hommes mettaient le bois coupé - les "pitounes" - sur la "schlousse" et les troncs dévalaient ce couloir gelé pour se jeter dans la rivière. Propulsées par la gravité, les "pitounes" atteignaient dans leur descente une vitesse foudroyante. On peut facilement comprendre que les sorties de "schlousse" étaient des endroits très dangereux. La "schlousse", en soi, l'était. Mes oncles m'ont raconté comment un homme, entraîné par le poids d'une "pitoune", a basculé dans la "schlousse" pour y connaître une fin peu enviable.
- C'était dur, construire la "schlousse", se souvenait grand-papa. Il fallait l'amener à traverser le bois. Il y avait une couple de pieds de neige, et puis ça fondait, fondait, alors il y avait bien de la "bouette"...
Je fronçais les sourcils car ma mère, très attachée au français correct, insistait pour que nous disions "boue" et non pas "bouette".
- Les chevaux transportaient les "pitounes" qu'on prenait pour bâtir la "schlousse" et ils calaient là-dedans, ils patinaient...
J'écoutais, le souffle court, sachant très bien ce qui s'en venait.
- Il y avait bien des chevaux qui ne passaient pas mais, disait invariablement mon grand-père, Peter passait.
Mon grand-père s'arrêtait pendant quelques secondes, puis il reprenait son ouvrage tout en restant silencieux. Il était ému. Et il ne voulait pas que cela paraisse.
- Moi, je restais avec Peter, continuait grand- papa. Moi ou mes gars, et Peter .avançait C'était comme s'il avait des antennes dans les sabots. Il savait quand le sol serait dur, quand le soi serait mou.
L'expression "antennes dans les sabots" fait maintenant partie des ouvrages consacrés au cheval. En effet, le sens du toucher est particulièrement développé chez les chevaux. C'est à l'aide de cette qualité que les équidés peuvent jauger de la praticabilité des terrains qu'ils doivent traverser. Certains chevaux, à cause d'un talent particulier, ont le pied incroyablement sûr. On doit comprendre que Peter était de ceux-là.
- Un coup que la "schlousse" était construite, relatait grand-papa, il fallait y amener les "pitounes". On avait des cordes de bois près du camp, d'autres loin du camp, il y en avait qui étaient en plein bois. Quand on pensait qu'on aurait de la misère à arriver jusqu'à la corde de bois, on prenait Peter.
- Et Peter passait! m'écriais-je.
Grand-papa riait, puis renchérissait. J'imaginais un grand cheval aux yeux sombres, au visage tragique, peinant sous le collier, traînant un voyage de bois à flanc de montagne. Je voyais mon grand- père, accompagné de mes oncles, penchés sur l'ouvrage; les hommes et les bêtes poursuivant ensemble un but commun, comme cela se faisait depuis des millénaires.
- Oui, disait mon grand-père, Peter passait. La "drave" finissait. Peter et moi on revenait ici, à Saint-Alexis, et pour un bout de temps, on était en vacances.
pages 32-37