La saga des poules mouillées

Théâtre, Éd. Leméac, Montréal, 1989, 135p.

 

Description:

Même si ses premières oeuvres ont été lues sur scène, c’est avec La Saga des poules mouillées que Jovette Marchessault inaugure véritablement sa carrière comme dramaturge.
Cette pièce a été créée au Théâtre du Nouveau Monde le 24 avril 1981, mise en scène par Michelle Rossignol, et qualifiée d’événement théâtral par les critiques de l’époque.
Quatre femmes se donnent rendez-vous pour parler essentiellement de la lutte des femmes, de l’écriture des femmes : Germaine Guèvremont, Laure Conan, Anne Hébert, Gabrielle Roy. On assiste alors à une fête où se manifestent la solidarité féminine, les évocations cocasses, l’humour. Mais, attention ! sous ce dehors de célébration rieuse, on perçoit à fleur de peau le sarcasme, la dénonciation du patriarcat et de l’abus de pouvoir dont les femmes, et aussi les écrivains en général, ont été victimes. On entend la douleur et la peur des femmes écrivaines du passé face au pouvoir des hommes.

Ce livre est une dénonciation de la soumission et du silence où la femme a été maintenue, mais aussi un cri de ralliement et d’enthousiasme pour la prise de la parole et du pouvoir par les femmes à travers l’écriture. Les femmes, des poules mouillées ? non, des guerrières.

 

Extrait:

LAURE
Après la parution de mon premier roman, je me suis bercée toute la nuit. Je le tenais dans ma main, je le regardais pis je pleurais avec la sensation de tomber dans un gouffre. Je gémissais en me balançant de plus en plus vite sur ma chaise, un poing dans la bouche pour étouffer cette peur maudite, l’empêcher de sortir en épouvante. Alors...
Elle s’arrête.

ANNE
Laure, Laure, continue.

LAURE
J’ai entendu dans les fonds de la nuit... Ah ! je n’oublierai jamais, jamais.

ANNE
(la pressant)
Laure, Laure, je t’en prie !

LAURE
J’ai entendu des pas feutrés... Les brûleurs de livres rôdaient dans la nuit avec du feutre autour de leurs bottes ! Affamés ! Enveloppés dans une vapeur fugitive ! Je les ai entendus ! D’énormes pas feutrés parcourant l’immensité de la nuit. Quelque chose me scindait de ma vie... de l’écriture... j’ai compris que j’allais toujours trembler en écrivant. Trembler !

GABRIELLE
On a donc brûlé tant de livres en terre du nord ?

LAURE
Ça dépasse l’imagination ! Une vieille coutume locale, en somme. Autant sous le Régime anglais que sous le Régime français. Ils avaient exporté cette tradition des Europes où depuis longtemps on considérait les écrivains comme des fous dangereux écrivant des choses indignes d’être lues par des gens pieux, des gens sérieux. Les prédicateurs à la mode parlaient de nous dans leurs oraisons funèbres !

GERMAINE
Mais pourquoi craignait-on à ce point ceux et celles qui écrivaient de la fiction ?

LAURE
Peut-être parce qu’on y invente de la conscience, de la mémoire. Qu’on y agite du destin ! Peut-être parce que les écrivains dénonçaient le terrorisme des pouvoirs, l’exploitation des pauvres, la débilité puante des gouvernements.

(pages 94-95)

 

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