IMMERSION

Arion, 1995, 250p.

À propos du roman Immersion

Qu'est-ce qui a poussé Denyse à partir enseigner dans l'ouest canadien? Parviendra-t-elle à vaincre les difficultés qui l'attendent là-bas? En pénétrant dans la maison des Lemire, de lointains cousins, Denyse sent une sorte d'aura autour des lieux. Quelle est cette mystérieuse présence?

Immersion raconte l'histoire d'une Québécoise, Denyse, partie enseigner dans l'ouest canadien. On apprendra peu à peu, au fil des pages, ce qui a poussé cette femme à quitter son milieu, sa famille, ses amis. En Alberta, Denyse devra faire face à plusieurs difficultés. Dès son arrivée, elle sera prise en grippe par la directrice de son école. Le conflit qui les oppose, elle et cette madame Martin, ira toujours en s'aggravant; comment cela va-t-il finir?
Une partie de l'histoire se passe à l'école, tandis qu'une autre a pour cadre la maison des Lemire, une famille francophone chez qui Denyse choisira de vivre en pension. Le roman raconte aussi la vie de ces gens, venus s'établir il y a quelques décennies dans l'ouest canadien. On fait ainsi la connaissance de Pierrette et de sa mère, atteinte de la maladie de l'oubli. À leurs côtés, on retrouve Bernard, le mari de Pierrette, auquel l'une de ses machines agricoles a arraché un bras. Et puis il y a Jeannot, le plus jeune des Lemire. Celui-là déteste l'école! Il le prouvera du reste en disparaissant un jour... Il y a encore Francine, en qui l'héroïne reconnaîtra son double, sans compter tous les autres personnages hauts en couleur.
En pénétrant pour la première fois dans la maison des Lemire, l'héroine sent une présence, une sorte d'aura autour des lieux. Ce phénomène plus ou moins inquiétant ajoute un élément de suspens et de mystère à l'intrigue.
Immersion, c'est aussi l'histoire d'une femme qui tente de s'émanciper. Prise dans l'engrenage d'une relation amoureuse difficile, Denyse essaie d'échapper à son passé. Elle rencontrera, en Alberta, une femme qui vit une situation semblable à la sienne. L'une parviendra à s'en sortir, l'autre se retrouvera prise au piège de son ancienne vie.
Le titre Immersion fait référence, bien sûr, aux programmes d'immersion en français qui existent dans les provinces où l'on parle surtout l'anglais. Les élèves qui fréquentent l'école de Denyse sont des anglophones dont les parents désirent qu'ils apprennent le français. Denyse, quant à elle, va se retrouver plongée dans un milieu de vie différent du sien. Elle devra apprendre une nouvelle langue. Elle vivra, d'une certaine manière, la même situation que ses élèves; elle sera elle aussi en immersion.
En résumé, le roman nous donne un aperçu des coutumes de ce coin de pays, Rivière la Paix, là où le soleil, l'été, ne se couche pratiquement jamais.

Extraits du roman Immersion

1er extrait:

Je fais demi tour. Une affiche que je n'avais pas vue attire mon attention. Quelque part dans ma tête se déclenche une alarme. Une peur inexplicable, la peur jumelle de cette autre frayeur, celle ressentie quand la sonnerie du téléphone m'éveille au milieu de la nuit. Présage de mort. Je redoute ce que cette image peut m'apprendre et en même temps, je n'arrive pas à m'en éloigner. L'emportant sur la peur, le besoin de savoir me pousse à m'approcher.
Sur l'affiche, d'un format plus petit que les deux autres, apparaît la photographie d'une femme. S'agit-il d'une actrice? Je remue désespérément le fouillis de mes souvenirs. Peine perdue, j'ai la mémoire coincée.
Quelque peu tremblante, je m'avance. Il me faut en avoir le coeur net. L'image se clarifie. Les traits réguliers, le sourire tout en dentelle, une dentelle blanche et parfaite. Un froid m'envahit lorsque je la reconnais. Je déchiffre l'inscription sous la photographie. Les mots défilent, insensibles, lugubres. J'ai l'affreuse impression de lire l'épitaphe d'une tombe.

MISSING

NANCY WALL
24 Years old
Hair: Blond
Eyes: Blue

Suivent des détails concernant les circonstances de sa disparition. Les phrases se confondent, les mots se vident de leur sens. La confusion où me jette la nouvelle, alliée à une connaissance limitée de la langue anglaise m'empêche d'en apprendre plus long sur le sort de celle que j'avais surnommée la sirène. (p. 84-85)

2ème extrait:

La rue principale se cassait d'un seul coup, finissait humblement dans les trous et les cailloux d'une cour en gravier où rôdaient trois grands chiens. Nous venions de pénétrer dans le domaine de Guy St Gelais, protégé par des remparts de pneus, mais surtout par ces molosses, qu'on eut dit sortis d'un mauvais rêve. Des voitures au ventre arraché, au filage pendant encombraient la place, ménageant de nombreuses cachettes aux gardiens des lieux. Le champ de carcasses présentait plus d'une ressemblance avec le dépotoir voisin. Il en était le prolongement.
Bernard a arrêté le véhicule à proximité d'une cabane qui émergeait du tas de ferraille. Les chiens nous ont encerclés, ils faisaient en grondant le tour de la camionnette. Leurs babines retroussées découvraient des dents aiguës. Je me sentais les jambes très molles; le verre constituait un bouclier si mince! Comment trouver le courage de sortir?
Des enfants nous observaient, cachés derrière un poêle mis au rancart, bâillant la mauvaise herbe par toutes ses ouvertures. Leurs têtes apparaissaient, puis disparaissaient en riant. Piqués par ce jeu, ils en oubliaient de rappeler leurs bêtes.
Bernard, cependant, n'appréciait pas plus que moi l'accueil de nos "amis" canins. Il a un peu baissé sa vitre. Les chiens jappaient sauvagement. Il a hurlé plus fort qu'eux:
-St Gelais! Enferme tes chiens, j'ai à te parler. (p. 222)

3ème extrait:

Cindy progresse vers l'autel. Sa jupe, gonflée par une crinoline au volume impressionnant, frôle les sièges des deux côtés de l'allée. La traîne nuit au cortège. Sitôt la cérémonie terminée, on la repliera, puis on l'agrafera à la robe, un peu de la même façon qu'on monte et qu'on démonte une tente de camping. Cette opération doublera le postérieur de la mariée, avec l'avantage de ne rien laisser traîner derrière.
Les parents de la jeune femme la suivent prudemment; s'ils allaient trébucher et s'étaler au milieu de cet amas de tissu? Le père a exprimé ses regrets, au début de la messe, de ne pouvoir donner le bras à sa fille. L'encombrante robe en a écarté la possibilité.
Les garçons et les filles d'honneur marchent d'un pas contraint. Les jeunes hommes se sentent gauches dans leurs habits loués, inconfortables dans leurs souliers au cuir raide. Les jeunes filles portent plutôt mal les robes de taffetas mauve, taillées en série, dont la coupe ne convient qu'à la sœur de la mariée.
La procession s'étiole jusque sur le perron de l'église, une bâtisse de bois rectangulaire servant aussi de salle communautaire. Cette double fonction, les chaises qu'on déplie à la hâte, le dimanche, évoquent l'ère des défricheurs. Mais peut-être, dans ce pays du nord, se trouve-t-on toujours à l'âge des pionniers.
Cindy rejoint son fiancé. Il se tient au bas de l'autel, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, à la manière d'un grand héron. Les suivants se déploient dans le choeur en un demi-cercle parfait. L'organiste plaque quelques accords. On dirait un spectacle.(p.237-238)

Retour à la notice biographique de Marie-Josée L'Hérault