Le goût des jeunes filles
Roman,
Éditions VLB, 1992,
Prix Edgar-l'Espérance 1993.

Description:

Un homme fait, en terre d'exil, se souvient. Un coup de fil, quelques vers et le travail du souvenir s'enclenche. Il y a vingt ans, il a dû fuir les tontons macoutes. Élevé par les femmes de sa famille, opiniâtres, sa mère, ses tantes, c'est un adolescent rêveur qui est lancé sur les routes de la clandestinité. Il n'ira pas bien loin. Près de chez lui, une maison close l'accueille, bondée de jeunes et jolies pensionnaires. Claustrées, à la merci des désirs d'hommes mûrs, mais les dominant par la force du désir qu'elles suscitent, elles seront pour le jeune réfugié objet de contemplation et de réflexion.

Elles sont féroces entre elles, les tendres jeunes filles, capables de se meurtrir. Étouffées par la chaleur lourde, oppressante, elles ont les nerfs à vif. Elles doivent lutter l'une contre l'autre pour préserver un peu d'intimité, de tendresse. Le jeune réfugié ne les juge pas pour autant : le charme des corps, la hardiesse des propos des belles n'ont fait que le ferrer un peu plus dans son désir. Il sait désormais qu'il cultivera, sa vie durant, le goût des jeunes filles, car «la langue crue et le manque total d'inhibition des femmes fraîches peignent à l'adolescent des mirages d'oasis».1

Vingt ans plus tard, le narrateur est toujours charmé.

«Les réminiscences d'une époque oubliée convoquent souvent l'esprit à une quête du souvenir; remonte alors à la bouche Le goût des jeunes filles, sucré et pulpeux.»2

1-2 FALARDEAU, ÉRICK



Extrait:

C'est la pluie!

De mes cils de limon

L' APRÈS-MIDI GLISSE doucement sur l'asphalte encore brûlant. Les gens passent sous ma fenêtre sans se douter de rien. Bien occupés à leurs affaires. Visages soucieux ou indifférents. Brusques éclats de rire. Un homme en chapeau (peut-être un marsouin quoique les marsouins préfèrent les lunettes noires) se dirige vers le côté ensoleillé de la rue pour aller serrer la main à quelqu'un. Je n'entends pas les bruits de la rue. Aucun son. Scène muette.
D'ici, je vois facilement ma maison. Juste en face. On ne peut pas la manquer. La porte s'ouvre brusquement. Tante Raymonde sort, suivie de ma mère. Elles sont déjà sur le trottoir. Ma mère a l'air très inquiète. Tante Raymonde est en colère. Tante Ninine reste sur le pas de la porte. Ma mère ne cesse de regarder à droite et à gauche comme si elle attendait quelqu'un. Tante Raymonde piaffe sur place. Le temps va plus vite quand les gens veulent l'arrêter. Ma mère entre et ressort tout de suite de la maison avec un sachet de papier brun. Tante Raymonde lui dit quelque chose (l'air vraiment contrarié) et elle retourne de nouveau vers la maison. Un homme en chapeau (est-ce un marsouin?) s'arrête pour parler à tante Raymonde qui l'ignore ostensiblement. Ma mère sort enfin et elle éclate en sanglots tout en continuant à discuter avec tante Raymonde. L'homme s'approche maintenant de ma mère et de tante Raymonde qui le repousse avec force. Il chancelle, perd l'équilibre, titube dans la rue; une voiture l'esquive de justesse. Ma mère pousse un cri terrible (je vois la bouche ouverte et les grands yeux, mais je n'entends aucun son) et tante Raymonde se cache le visage dans ses mains. L'homme ramasse son chapeau et s'en va en marmonnant. Ma mère reste encore figée à sa place. Tante Raymonde marche énergiquement sur le trottoir. Une petite fille passe en courant et fait un signe à ma mère qui relève la tête. Tante Raymonde regarde aussi vers le ciel. Un homme traverse la rue en courant. C'est la pluie. Mouvement de panique. La rue change de visage. Un cycliste passe dans mon champ de vision à folle allure. Il espère arriver chez lui avant que la pluie ne le rattrape. Déjà, quelques gouttes sur la vitre de la fenêtre. Puis aussitôt, des hallebardes. Plus personne dans la rue. Tante Raymonde a l'air désorientée. Ma mère éclate de nouveau en sanglots. Tante Raymonde essaie d'entraîner ma mère vers la maison. Une pluie forte. J'ai de la difficulté à voir ce qui se passe de l'autre côté de la rue. Les images deviennent floues. Comme dans les tableaux de Beauvoir, le peintre de Carrefour. La pluie augmente en intensité. Je ne vois plus rien. Je la regarde simplement tomber. Les égouts débordent déjà. La rue est pire qu'un fleuve. Je vois passer un lit avec un homme qui y est couché dessus. Les bagnoles flottent littéralement. Un chauffeur de taxi se débat à l'intérieur de sa voiture pour la maintenir au milieu de la rue. Brusquement, la pluie cesse, aussi brutalement qu'elle avait commencé. Le ciel redevient bleu. Pas un nuage. Et ma mère est encore là, près du mur. Le bas de sa robe plein de boue. Tante Raymonde sort de la maison au moment où une Chevrolet s'arrête aux pieds de ma mère. Tante Raymonde monte à côté du chauffeur (un homme avec des lunettes noires). Ma mère s'assoit à l'arrière.

Pages 111 à 113

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