Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer
Roman,
Éditions VLB, 1985,
Maquette de la couverture: Mario Leclerc,
Illustration de la couverture: Grand intérieur rouge (1948), de Matisse.

Description:

Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, c'est l'histoire de deux noirs dans la vingtaine qui cohabitent un deux pièces minuscule du Carré St-Louis à Montréal. Ils ne travaillent pas. Par contre, l'un d'eux essaie d'écrire un roman. Ils s'adonnent surtout aux plaisirs de la chair et aux discussions philosophiques.

Les trois principaux personnages de ce livre sont : vieux, Bouba et Miz littérature. Bouba et vieux zonent toute la journée : l'un écrit un livre sur son expérience des rapports hommes femmes (entre autres sexuels) dans le contexte de différence raciale, l'autre écoute du jazz et lit Freud.

De temps en temps, Miz passe, fait l'amour avec vieux, fait un peu de ménage, glisse un bouquet dans un vase. Si elle et vieux sont amants, cela n'empêche pas vieux de tenter de séduire plus d'une belle. Il a le feu au corps. Ce qu'il cherche dans le sexe, c'est l'absolu. Il a besoin d'être pris et aimé entièrement, pour ce qu'il est, au-dessus des notions d'oppression raciale et sexuelle.

Ce sont des jeunes qui vivent dans une Amérique à deux vitesses : d'un côté, il y a des jeunes comme eux, qui habitent un appartement paumé, dans un immeuble à logements paumé, dans un quartier paumé. D'un autre côté, il y a les jeunes comme Miz, qui habitent Westmount et étudient à l'Université Mc Gill. La lutte de ces jeunes noirs pauvres pour séduire la riche jeune fille blanche n'est pas innocente : c'est que le sexe est le seul terrain où ils peuvent d'emblée se répondre.

Le monde que décrit Laferrière est un monde de castes où chacun en domine une autre. Au sein d'un tel système, seul le désir est libérateur, seul le désir peut briser l'ordre des choses.

Notons que cette oeuvre a été adaptée cinématographiquement par Jean-Jacques Binamé en 1996 et qu'Isaac de Benkolé y tenait le rôle principal.



Extrait:

Un bouquet de lilas
ruisselant de pluie

Trois discrets petits coups contre la porte.

- On peut entrer?
- Si vous apportez de l'argent en espèces sonnantes et trébuchantes, sinon passez votre chemin.
- Nous apportons des fleurs.
Un éclat de rire frais suit cette réplique et les deux jeunes filles entrent, chacune, un bouquet à la main. Bouba dort depuis quelques heures, les jambes ramassées sous sa poitrine. Dans la position du foetus. Valérie Miller est allée directement vers le Divan avec un grand bouquet de lilas ruisselant de pluie. Miz Littérature a mis ses fleurs dans un vase qu'elle a placé sur un coin de la fenêtre. Elle me regarde taper un moment. Valérie Miller porte une robe jaune et verte dans le style de Sonia Delaunay.
- Qu'est-ce que tu écris là?
- Un roman.
- Un roman!
- Au fond, des phantasmes.
- DES PHANTASMES!
Ce mot phantasme a un tel succès en Occident qu'il pourrait déclencher une guerre atomique.
Par la fenêtre, je vois tomber, finement, une pluie oblique. Pas assez d'eau pour rafraîchir l'air.
Je regarde Valérie Miller, et elle semble très à l'aise ici. Elle est debout, à la fenêtre, à regarder la Croix. Même cette saloperie de Croix a l'air de s'humaniser un peu, rien qu'à la vue de Valérie. C'est une beauté à vous couper le souffle, Valérie. TANT QU'ELLE SERA VIVANTE, LA GUERRE ATOMIQUE N'AURA PAS LIEU. MÊME LA BOMBE SERA GENTILLE AVEC ELLE.
Miz Littérature n'est pas mal, non plus. Mais Valérie Miller est un événement. Elle se déplace dans la pièce, naturellement. Comme si c'était un acte normal. C'est le VÉSUVE chez soi. Belzébuth, là-haut, n'a qu'à se rhabiller.
Miz Littérature regarde mes bouquins.
- Tu n'as pas beaucoup de femmes dans ta collection?
C'est dit gentiment, mais ce genre de remarque peut caher la plus terrible condamnation.
- Oui, c'est vrai. Il y a toujours Marguerite Youcenar.
Youcenar, paraît-il, ne peut pas me dédouaner. Trop suspecte. Je n'ai pas de Colette, ni de Virginia Woolf (impardonnable!), même pas un Marie-Claire Blais.
- J'ai des poèmes de Erica Jong.
- Vraiment!
Le visage de Valérie s'est illuminé. LE VÉSUVE EN ACTIVITÉ. Valérie a illustré son recueil, l'année dernière. Par chance, le livre traîne sur la table.
Joue contre joue. Dans un tango immobile. Les yeux fermés, elles hurlent (en choeur) le poème «NON SYLVIA PLATH N'EST PAS MORTE»

Pas morte, non
Alvarez a menti, mes soeurs,
en disant qu'elle n'aimait d'amour que la mort;
et Hughes aussi,
son bel et ténébreux mari;
et jusqu'aux éditeurs Harper and Row
(oui, même eux ont menti
je le dis à mon grand regret).

Miz Littérature veut s'arrêter pour boire un peu avant de continuer. Elle se verse une bonne rasade de vin qu'elle avale d'un coup sec avant de reprendre le poème. Valérie attendait comme un sprinter au départ du cent mètres.

Oh, non! pas morte.
On n'enterra qu'un mannequin de cire.
Non, en Argentine Sylvia Plath n'est pas morte.
Elle fait de longues parties d'échecs
en compagnie de Diane Arbus
dont l'oeil se nourrissait de grotesque et de monstres.
Elle échange avec Marilyn
des comprimés de somnifère
et dans le noir comme une enfant
elle rit avec Zelda Sayre.

Et le finale (verres levés).

Ah, le vrai, le beau dortoir de filles
que c'est là bas
en Argentine!

Les filles, parties. Je suis resté seul dans le noir. Je n'ai pas vu la nuit venir. Un croissant de lune, en chapeau, derrière la Croix. Les phares des voitures sous la pluie. La chaussée mouillée. Les lumières des maisons s'allumant au fur et à mesure que celles des immeubles à bureaux s'éteignent. J'ai le cafard. Un cafard chic.

Bouba a l'air de quoi, couché ainsi, la bouche ouverte, les bras en croix et un bouquet de lilas entre les bras.

Ah! le vrai, le beau dortoir de Nègres
qu'il y a là-bas
chez les filles.

Pages 67 à 70

 

Critiques:

«Ce nègre mis en scène en romancier peinant sur une Remington, écrivant le livre à succès qui lui apportera la gloire et l'argent, tiendra-t-il ses promesses? Oui, il les tiendra, jusqu'au bout de sa petite somme de 150 pages, ni trop longue, ni trop courte, très sagement dosée. Car, de la Culture, et des cultures, comme son copain Foglia, ce Nègre en a suffisamment pour s'en moquer.»

Suzanne Lamy, Spirale


«Attention. Ce n'est pas un pétard mouillé, mais une petite grenade, conçue par un amateur consciencieux et rusé. Ne toucher qu'avec précaution, car c'est plus violent que drôle et ça vient d'une intelligence qui vient de congédier, pour un moment, les sentiments.»

Réginald Martel, La Presse


«On se rend vite compte que ce Nègre-là n'est pas le genre de farceur qui rit aux éclats. Un peu musulman, mais qui s'empresse d'ajouter que Freud est grand. [...] Et qui rêve tout le temps à Carole Laure. Et qui écrit malicieusement un roman plus tendre que noir. Un roman pour sourire, mais aussi pour bander. Avouez que c'est rare et presque trop beau.»

Pierre Foglia, La Presse


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