Chronique de la dérive douce
Poésie,
Montréal, Éditions VLB, 1994,
Maquette de la couverture: Eric l'Archevêque,
Photo de la couverture: Jean-François Bérubé.

Description:

Voici trois cent soixante-cinq petites proses -- comme autant de jours que peut en contenir une année -- où l'auteur raconte sa vie quotidienne à l'époque où il n'était qu'un métèque parmi tant d'autres fraîchement débarqués à Montréal. Dany Laferrière doit se débrouiller avec le peu qu'il retire des dix mille petits métiers offerts à l'immigrant. La routine et l'abrutissement n'empêchent heureusement pas l'amitié, l'amour et la fraternité. La vie dure n'interdit pas les rêves d'une vie meilleure ni les petites douceurs et Dany ne s'en prive pas. Arrive-t-il trop tard dans ce non-pays qui n'en finit plus de naître et de se définir en cette année 1976? Alors Dany Laferrière persiste et signe, car rien ne peut s'oublier d'un seul coup de plume. Il deviendra écrivain, même si ce métier nourrit mal son homme. La jouissance est ailleurs, certes, mais également là où ça s'écrit. Cela s'appelle liberté: belle, forte, contagieuse et parfois moqueuse comme dans cette phrase: La souffrance est souvent légitime. C'est la plus sinistre des plaisanteries judéo-chrétiennes.

Quatrième de couverture

Extrait:

On voit pourquoi tu as froid tout le temps, me dit la secrétaire du boss en me nouant son beau foulard rouge autour du cou.
- Merci...
- Il faut s'habiller chaudement... Tu n'es pas en Haïti, ici.
-Je sais que je ne suis pas en Haïti...
- Qu'est-ce que tu veux dire? Tu ne te sens pas bien ici?
-Je préfère encore geler que pourrir dans une prison infecte...
-J'aime ça quand tu es lucide comme ça, dit-elle en m'embrassant dans le cou... Je sens que tu as quelque chose dans le ventre, toi...


Il fait tellement froid
ce matin
qu'on devrait donner
une prime
aux immigrants
qui restent.


La ville est livrée aux bêtes.
J'ai croisé deux renards,
une loutre,
trois phoques
et même une zibeline,
devant la bijouterie Birks
sur Sainte-Catherine.


La plus grande énigme,
c'est le fait
que les gens acceptent
de passer toute leur vie
sous ce climat
quand l'équateur
n'est pas si loin.


Le feu n'est rien
â côté de la glace
pour brûler un homme,
mais pour ceux qui
viennent du Sud,
la faim peut mordre
encore plus durement
que le froid.


La grosse femme de la buanderie est arrivée avec deux gros sacs de provisions (sucre, sel, pommes de terre, steak, yogourt, riz, tomates, laitue, huile, carottes, mayonnaise, raisins, oranges). Elle range tout dans le réfrigérateur et dans les placards de la cuisine. La voilà en sueur à la fin. Elle va prendre une douche avant de venir me trouver dans le lit. Je la baise calmement en pensant que ce n'est pas ce mois-ci que je mourrai de faim.


Couché sur le lit,
je regarde la grosse
femme de la buanderie
s'habiller en souriant.
Sa chair est aussi généreuse
que son coeur.
Un Botero chez moi.


J'écoute la grosse femme de la
buanderie descendre l'escalier.
Ses pas lourds croisent
ceux, précipités, de Nathalie.

Pages109 à 111

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