La clef dans la porte 

Collectif de Marie-Andrée Clermont, Susanne Julien et Vincent Lauzon
Roman jeunesse,
Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2000,
Coll. «Faubourg St-Rock».
Pour les 13 ans et plus.

Description :

Stupeur et consternation au Faubourg St-Rock, en cet automne noir marqué par une série de disparitions à la polyvalente La Passerelle. Le quartier au grand complet vit dans l'angoisse, imaginant les scénarios les plus sinistres, tout en s'accrochant à l'espoir de retrouver les élèves disparus.
Or, les pistes explorées mènent à l'impasse et l'enquête ne permet pas d'élucider le mystère ni même d'arrêter l'hémorragie. Faudra-t-il se résigner à mettre la clef dans la porte?
Que de questions restent sans réponse! Quel est ce local introuvable dont toutes les victimes, sans exception, ont parlé avant leur disparition? Quel sort attend les jeunes qui en ont franchi le seuil fatidique? Et surtout, qu'arrivera-t-il lorsque, vingt ans plus tard, la Ville décidera de démolir la polyvalente?

Quatrième de couverture



Extrait :

Chapitre 1

La vieille dame recula de quelques pas pour mieux apprécier le résultat. La pergola aux poutrelles blanches disparaissait presque entièrement sous le feuillage touffu et luisant du lierre. L'abondance des grappes mauves des glycines qui encadraient la pergola ne diminuait en rien l'attrait du parterre tapissé de pervenches d'un ton plus bleuté, piqué par-ci par-là des touches blanches ou jaunes des pâquerettes et des pissenlits. Par-delà le jardin, au loin, une nuée de voiliers, auxquels la distance donnait des allures de mouettes, se berçaient doucement au gré d'une mer d'un bleu vif et profond. Viviane Visvikis sourit; son tableau lui plaisait. Elle ne s'enflait pas la tête au point de croire qu'elle pût avoir du talent, ce n'était qu'un passe-temps qui lui apportait beaucoup de contentement. À tout le moins, ses fleurs ressemblaient à des fleurs!

Les yeux perdus dans ce paysage enchanteur de la Grèce, elle se rappelait les odeurs parfumées qui l'avaient tellement émue lors de son voyage, en avril. Cinq mois déjà s'étaient écoulés et, pourtant, elle conservait presque intacts les couleurs et les arômes de son périple dans les îles grecques. Elle avait ainsi réalisé l'un de ses rêves, fêter son soixante-quatorzième anniversaire au pays de ses ancêtres. Un rêve magnifique... parmi tant d'autres qu'elle cultivait comme les fleurettes de son jardin imaginaire.
Une pâle lueur envahit furtivement sa véranda. Elle tourna les yeux vers le ciel où un faible rayon de soleil parvenait enfin à se glisser entre les sombres nuages. Il avait plu toute la journée. Une pluie froide qui annonçait l'automne et la nostalgie des chaleurs estivales. Mais la vieille femme n'en avait cure. Son soleil intérieur irradiait sur ses souvenirs, réchauffant son coeur et sa vie. Elle était heureuse et satisfaite de ce qu'elle avait vécu jusqu'à présent et confiante que l'avenir lui réservait encore de belles saisons.
Tandis qu'elle nettoyait ses pinceaux, elle se remémorait les conseils artistiques que lui prodiguait sa bru. Le mot la fit sourire: «ma bru». Elle le répéta mentalement deux ou trois fois, mais ce fut l'image de son fils qu'elle vit apparaître dans ses pensées.
«Le destin nous joue de ces tours, songea-t-elle. Mon aversion à devenir mère et mon ambition professionnelle m'ont séparée de lui, qui ne méritait nullement mon indifférence ni le rejet qui en découla à sa naissance. Le hasard l'a replacé sur ma route, je n'ai pas eu le choix de le voir, de l'entendre... et de l'aimer. Pour mon plus grand bonheur ! Ce que j'ai pu être sotte d'attacher autant d'importance à mon travail. Devenir directrice d'école n'est pas une finalité dans l'existence. Ça ne dure qu'un temps, ensuite on passe à autre chose. Tandis qu'être mère... et maintenant grand-mère! Il m'a fait le plus beau des cadeaux en me pardonnant ma faute. Il aurait eu pleinement le droit de me traiter de mère indigne et dénaturée, de m'en vouloir et de me détester. Abandonner son enfant à sa naissance, quelle folie! Quel choc cela a dû être pour lui lorsqu'il a découvert qu'on lui avait menti depuis toujours et que sa véritable mère... c'était moi, la terrible et acariâtre directrice adjointe de La Passerelle! Il est vrai qu'il n'est pas du genre à se laisser aller à des émotions violentes ni à faire des éclats. En cela, il ressemble plus à son père, calme, pondéré, intelligent. Très intelligent. Quand je pense qu'il a réussi son doctorat en physique nucléaire! J'ai engendré un génie et je n'en suis pas peu fière. L'orgueil d'une mère me monte à la tête et m'aveugle peut-être. Néanmoins, j'apprécie sa bonté, son incommensurable bonté. Il m'a donné une deuxième chance de connaître les joies d'une famille. Je ne suis pas seule; à mon âge, cela importe beaucoup de compter sur des êtres chers.»
La vieille dame sourit et hocha doucement la tête. Ce soir, elle irait lui rendre visite et jouer un peu avec les jumelles. Elle rangea ses pinceaux et ses tubes de couleur avant de se diriger vers la cuisine. En chemin, elle alluma la télé. Le bulletin télévisé de dix-huit heures était déjà commencé. La voix monocorde et distinguée de l'annonceur donnait des détails sur la mise à pied d'une centaine d'employés d'une usine de transformation métallurgique qui avait récemment modernisé ses équipements. Mme Visvikis haussa les épaules et ouvrit la porte du réfrigérateur. Elle trouvait que plus le monde changeait, plus ça revenait au même. La modernisation équivaudrait toujours à une perte d'emplois pour les travailleurs manuels. Elle prit le fromage Jarlsberg et s'en coupa une tranche épaisse dans laquelle elle mordit avec appétit. Elle scruta de nouveau le contenu de son réfrigérateur en se demandant si elle allait opter pour des pâtes à la sauce Alfredo ou une omelette aux légumes.
Alors qu'elle tendait le bras vers les oeufs, une phrase de l'annonceur lui fit tourner la tête. Elle resta un instant la main suspendue dans le vide avant de refermer doucement la porte, évitant de faire le moindre bruit qui aurait pu couvrir la voix de l'annonceur. Angoissée, elle retourna dans le salon et prit place, lentement, comme au ralenti, dans son fauteuil en cuir, retenant son souffle et ignorant les battements de son coeur qui s'accéléraient.

... En effet, à la suite de multiples plaintes formulées par les citoyens résidant dans le voisinage de cette école désaffectée la Commission scolaire de Montréal a décidé de faire démolir cette ancienne polyvalente et de vendre le terrain à la Ville pour permettre d'agrandir le complexe sportif adjacent. Voici le reportage de Marie-Josée Duteuil.
L'image de l'annonceur assis, le dos raide, derrière une table, céda la place à celle d'une jeune femme, parapluie à la main et micro dans l'autre, qui relatait les faits sous la pluie battante, devant l'école secondaire La Passerelle. Visvikis songea qu'on avait dû tourner la séquence cet après-midi, au plus fort de l'averse, et que la pauvre fille, avec son petit chemisier en rayonne vert tendre, allait sûrement attraper un rhume par un temps pareil. Malgré cette pensée, elle ne manquait pas un mot du reportage.

Désaffectée depuis près de vingt ans, cette école était devenue le refuge de nombreux itinérants et de squatters. Au fil des années, l'édifice qui n'était plus entretenu et n'était plus considéré comme suffisamment sécuritaire a subi divers actes de vandalisme. Ce qui a poussé les autorités scolaires à opter pour la démolition a été l'incendie allumé par mégarde, l'été dernier; dans le gymnase situé au rez-de-chaussée. Des enfants en mal de sensations fortes, croyant que des esprits hantaient ces lieux, auraient tenté de les contacter à l'aide d'incantations prétendument magiques, récitées autour de chandelles noires.Les rumeurs les plus saugrenues qui circulent depuis les inexplicables disparitions d'élèves survenues à l'automne de l'an 2000 avaient incité ces jeunes à tenter cette expérience surnaturelle et irréfléchie pour éclaircir le mystère. Cet incident n'avait fort heureusement fait aucun blessé, les pompiers étant arrivés assez rapidement sur les lieux pour empêcher le feu de se propager à toute la bâtisse.
Il n'en demeure pas moins étrange que les douze élèves disparus en septembre et en octobre 2000 n'aient jamais été retrouvés. Aucune piste ni aucun indice n'ont permis aux policiers de les retracer ou d'expliquer leur disparition. Les victimes âgées entre douze et dix-sept ans n'avaient pas les mêmes intérêts ni les mêmes fréquentations. Selon l'enquête menée à l'époque, ils ne se connaissaient même pas entre eux. Aucune demande de rançon, aucun acte de violence perpétré contre les autres étudiants n'étaient venus renforcer la thèse d'un enlèvement ou d'une agression à caractère sordide.
Il y a vingt ans, les parents, inquiets et fortement ébranlés à la suite de ces disparitions, avaient exigé que la commission scolaire ferme la polyvalente. Tous les élèves avaient été relocalisés dans différentes écoles du voisinage du Faubourg St-Rock. On peut donc supposer que la décision de démolir cet édifice n'est pas étrangère à tous les mauvais souvenirs des tragiques événements ayant mené à sa fermeture. Les commissaires espèrent peut-être ainsi tirer un trait définit sur ce sombre épisode de notre histoire locale qui, depuis 2001, est commémoré par une marche aux flambeaux organisée par les parents et les amis des victimes. Marie-Josée Duteuil, Montréal.
Mme Visvikis n'avait plus faim. Elle ressentait même une légère nausée. La sérénité qui l'habitait l'instant auparavant l'avait délaissée. Elle revoyait ces jeunes disparus qu'elle avait côtoyés, bien sûr, mais elle pensait surtout à leurs parents qui, comme elle, avaient entendu cette nouvelle. Non, les commissaires se trompaient royalement. Pour les parents, aucun trait ne réussirait à éliminer cet horrible événement. Toujours, ils se morfondraient et se questionneraient sur ce qui avait pu arriver cette année-là. Deux mois maudits dans la vie du quartier! Mais qui était donc le monstre sorti tout droit de l'enfer pour ne causer que malheur et désolation? Car il y avait bien un responsable à ces disparitions, même si l'enquête policière menée autant par la Gendarmerie royale du Canada que par la Sûreté du Québec et par le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal n'avait abouti à rien. Où se cachait-il, cet être diabolique? Avait-il, lui aussi, entendu la nouvelle et se réjouissait-il secrètement du résultat de ses répugnantes et exécrables actions?
Viviane Visvikis secoua la tête et se leva pour chasser les sombres idées qui l'assaillaient. Vingt ans déjà! Que pouvait-elle y faire aujourd'hui? À l'époque aussi, elle s'était sentie impuissante, dépassée par les événements. Comment explique-t-on à des parents que les enfants disparaissent au beau milieu de l'école, qu'ils se volatilisent sans laisser de trace, que les rares renseignements recueillis auprès de ceux qui les ont vus pour la dernière fois sont flous ou du domaine de l'impossible?
Si sa mutation au poste de directrice d'une école primaire lui avait été accordée à l'été de l'an 2000 comme elle l'espérait alors, elle n'aurait pas été le témoin forcé et horrifié de ces drames. Rassurer à la fois les élèves et les parents lorsqu'on ne l'est pas soi-même avait exigé d'elle des efforts constants et un esprit d'abnégation dont elle ne s'était jamais crue capable. Elle avait maintes fois éprouvé le désagréable sentiment que la commission scolaire les envoyait au front, elle, le directeur et tous les enseignants de La Passerelle, et qu'elle se retranchait derrière eux pour faire face aux parents paniqués et aux malheurs qui s'abattaient sur eux. Cette crainte constante du scandale qui transpirait chez tous les commissaires l'avait souvent mise hors d'elle. Jouer l'autruche n'était pas son genre, elle préférait prendre le taureau par les cornes.
Après chaque disparition, elle avait fait fouiller l'école de fond en comble, prenant elle-même part aux recherches. Chaque fois, elle n'avait rien trouvé. Rien, rien, rien! Pas l'ombre d'un indice! Le jeune semblait s'être évanoui. Combien de soirées avait-elle passées à examiner les plans de l'école avec le fol espoir de découvrir une trappe secrète? Autrement, comment croire à un maniaque qui serait entré en catimini dans l'établissement pour kidnapper un jeune puisque, après la cinquième disparition, toutes les portes étaient surveillées autant par des caméras que par des policiers en civil? Elle croyait encore moins à l'hypothèse d'un membre du personnel responsable du rapt de ces adolescents. Aucun d'eux n'aurait agi aussi cruellement, elle en aurait mis sa main au feu! Pourtant, douze jeunes manquaient toujours à l'appel, vingt ans après...
Elle se leva et éteignit le téléviseur quand l'annonceur aborda le dernier scandale découvert récemment sur les organismes génétiquement modifiés. Elle n'avait pas la tête à penser à cela.

Pages 11 à 19

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Oeuvres de Susanne Julien