Jean-Roch Boivin,
«Il fait si chaud qu'en marchant au milieu des rues désertes, les yeux mi-clos, les pieds en feu, il me semble porter un poids immense sur les épaules, immense et brûlant, comme une épaisse couverture de laine. Mais, curieusement, cette oppression de la chaleur me plaît. J'aime l'espèce de vertige qu'elle fait naître en moi, le miracle que chaque pas me paraît être, la détresse que la fournaise dessine sur le visage des quelques rares badauds. J'erre dans cet espace que je découpe comme du beurre mou, tournant à gauche et à droite sans but précis, et comme toujours je débouche sur la plaza Mayor. À cette heure on n'y trouve que d'étranges personnages qui passent chacun leur tour sous l'horloge de l'hôtel de ville, inlassables marcheurs peu soucieux des centigrades qui s'empilent sur les pavés comme des plaques de plomb.
Ils sont quatre : le cireur de chaussures, vieil homme édenté au rire dément, qui hurle chansons et mots d'esprit d'une voix de singe ; le biologiste hagard, qui marche toute la journée torse nu autour de la place, depuis six ans me dit-on, sac au dos, un sourire permanent aux lèvres ; le prédicateur anti-tout, qui grimpe sur les bancs et hurle au vent, foule béate à l'appui quand il fait moins chaud ; et le nouveau venu, tête blonde et longue cicatrice sur le front, qui s'amuse à briser des bouts de bois et à jouer les maîtres en karaté.
Je n'y connais pas grand-chose, il est vrai, c'est-à-dire que j'ai parfois du mal à y croire, du moins à croire à sa vérité. Pourtant j'y pense, en cette fin d'après-midi de juillet, sur la plaza Mayor de Salamanque. Sans doute parce que j'en suis le témoin, peut-être même l'objet. Je ne sais si elle entre vraiment en moi, mais c'est là encore une simple question de foi. De toute façon, c'est sans importance. Il y a toujours des monstres cachés pour nous rappeler la fragilité des choses.
Pendant des heures, je me laisse emporter par la place presque déserte. Dès la sieste terminée, je vois arriver les bonnes dames au maquillage blanc, cireux, qui viennent tous les jours s'asseoir au café boire une horchata et se rappeler à voix basse le calme des années franquistes, en s'éventant avec une telle énergie que je me demande comment elles peuvent s'imaginer lutter contre la chaleur. Puis je m'amuse à observer les Américaines de quinze ans, assises par terre à ricaner, et enfin, toujours là, les quatre personnages de la place qui défilent sans se voir les uns les autres, comme si tous appartenaient à des planètes différentes dont les orbites jamais ne se croiseraient.
Ainsi, doucement, je vois le soir tomber, entouré d'un formidable théâtre dont je m'abstrais toutefois peu à peu pour me consacrer à la lune qui se dresse derrière la façade sud de la place, entre les cigognes droites et immobiles et les moineaux qui voltigent en nombre incalculable contre le ciel encore mauve.»