SAISIR L'ABSENCE
Publié aux Éditions L'instant même, 1994, 133 pages
En 1995, l'auteur a été finaliste pour le prix du Gouverneur général.

Description:

«Toujours cette précarité des sens, ce doute que le moment ne passe trop vite, que la rencontre n'ait pas lieu, surtout que l'autre ne réussisse jamais à nous justifier. Que d'attente, d'expectative, de souffle court et de crainte chez Jolicoeur: l'être aimé pourrait ne plus être là, la femme convoitée ne plus regarder dans notre direction, l'ami disparaître de l'axe du regard. Inquiétude qui fait tout une oeuvre, qui en sous-tend la tension aiguë, parce que Jolicoeur est de ce genre d'auteur à faire tenir dans l'attente, dans une promenade, dans un regard sur des ruines, presque toujours en pays étrangers, en voyageur aléatoire, tout le drame de ses nouvelles -- le drame n'étant que frôlé, approché, inexistant presque, tant risquer de perdre l'autre est avant tout le déplacement parfait de l'âme comme des phrases. Cette tension sous-jacente tient le lecteur en alerte dans cette fiction toujours suspendue au-desus du doute. Le regard de l'auteur est tendu devant le risque qu'à chaque instant le monde ne disparaisse. Contre cela, il faut convoquer la mémoire, en extraire la substance même qu'on sollicite en soit pour que se perpétue encore un peu le plaisir de vivre, dans ces petits riens de la vie que sont boire un verre, parler avec un ami, visiter un cimetière, tourner en rond dans une ville, se rappeler la tombée de Persépolis. Chaque détail de la fiction n'étant rien d'autre que cette énorme pulsion qui permet de poursuivre, de ne pas trop laisser fuir, de se battre contre l'aléatoire passage du temps.»

Hugues Corriveau

Hommage d'un Québécois au Nobel littéraire

«Dans son recueil de nouvelles publié aux Éditions de l'instant même en 1994, Saisir l'absence, l'auteur québécois Louis Jolicoeur intitulait une de ses nouvelles Saramago et le cochon sauvage. Quatre ans plus tard, Stockholm déclarait avoir porté son choix sur l'écrivain portugais José Saramago pour porter le chapeau du Nobel de la littérature édition 1998.
Dans sa nouvelle, Jolicoeur affirmait: «Saramago, c'est l'incarnation même du Portugal. Avec cette façon de s'éloigner soudain des choses pour mieux les ressaisir et les exprimer, et cet humour sournois et complice à la fois, le tragique si près du désopilant: on se dit que c'est aussi l'écrivain universel par essence.» Très près de l'oeuvre de l'auteur portugais, Louis Jolicoeur y a déjà consacré plusieurs articles.»

Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir samedi 17 et dimanche 18 octobre 1998.

 

Extrait:

Foule de nuit

«La grand-place, appelée ici le Campo, est d'ordinaire comme un grand théâtre désaffecté — surtout la nuit, lorsque la lumière chaude, un peu irréelle des lampadaires, combinée à celle de la lune, plus glacée celle-là, recouvre la scène d'un mystère quasi liquide. Mais en cette étrange nuit d'été, pour une raison que je ne m'explique pas encore, l'air y frémit d'une foule muette et tendue.
J'ai d'abord entendu une rumeur sourde, puis des voix excitées, épouvantées, un cri collectif poussé brusquement puis multiplié comme mécaniquement dans l'air lourd de la nuit. La rumeur était si forte, si présente dans tous les recoins de mon appartement, se gonflant et soufflant comme de brusques rafales de pluie, que je me suis réveillé et suis sorti pour voir quelle pouvait en être l'origine. C'est alors que je me suis dirigé vers la grand-place.

* * *

Le Campo de Sienne est bondé comme en plein jour. Mais la rumeur, curieusement, a disparu. Les gens sont tous immobiles, silencieux, ils regardent le sol ou, pour certains d'entre eux, un point à côté du Palazzo Pubblico. Je m'approche de ce point. Là aussi les gens gardent un silence figé, bien qu'on entende un son vague, sourd, on dirait un bourdonnement, comme si la terre rouge de la piste du Campo exhalait un souffle étouffé, ou comme si de ces corps droits et recueillis une lente onde sonore était en train de se former.
À moins que ce ne soit la nervosité, la concentration, le trouble de ces gens réunis de façon si insolite en cette nuit de juillet ; puis, certainement : les pieds grattant discrètement le sol, les mains se frottant l'une contre l'autre, les couples s'enlaçant gravement.
Je n'en sais rien, personne ne parle, jamais je n'oserais poser la question, ce serait comme s'adresser à un écran de cinéma, et je ne vois rien au-delà de la masse noire de la foule. Je reste ainsi, seul avec cette présence muette et le poids d'une nuit en suspens dont je n'arrive pas à comprendre le sort. Alors, incapable de saisir ce que tous semblent contempler dans la gravité de leur silence, je cesse de chercher ce qui a pu transformer la foule aussi brusquement et, plutôt, me laisse comme béatement porter par les lumières irréelles et la tristesse qui recouvrent le Campo, et par le bourdonnement immobile des pieds sur le sol et des ombres contre le Palazzo Pubblico.
Si d'ordinaire je n'aime guère les foules, j'y trouve toujours une force, une espèce de courant souterrain qui paraît plus fort que la foule même et qui la pousse vers l'avant, tout en étant cela même qui se crée au devant d'elle, bien au-delà des gens qui la configurent. S'éveille ainsi en moi un désir de m'engager, de me fondre à une unité, à une croyance. Moment fugace, certes. Mais pour une seconde, cela me comble, me remplit d'illusion. Ensuite, généralement, je m'en vais. Car non seulement ces sentiments sont trop fragiles, ils sont aussi tellement trompeurs, et en somme bien inutiles. Le plaisir éphémère que j'en retire est aussi très vite remplacé par un sentiment amer, surtout lorsque cette force à laquelle je viens d'associer la foule, et qui me paraît constituer aussi bien son origine que sa fin, entraîne cette foule au point que celle-ci en perd toute raison, toute douceur et, par là, toute beauté.»

 
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Oeuvres de Louis Jolicoeur