Le Balcon dans le ciel
Roman,
Sudbury, Prise de parole, 1995, 147 pages.



Description:

En mars 1995, l'auteur publie chez Prise de Parole un roman intitulé Le Balcon dans le ciel , qui s'est mérité le Grand Prix du Salon du livre de Toronto, en octobre 1995, le Prix Trillium, en avril 1996, et le Prix des municipalités d'Ottawa-Carleton en 1997.

C'est l'histoire d'un beau jeune homme qui aborde des femmes dans des restaurants chics. Il les séduit en leur racontant la triste histoire de son mariage ratée. Mais la surprise ne survient que dans les toutes dernières pages: le héros est en fait un dangereux psychopathe.


Extrait:

Bonsoir, madame. Vous permettez que je vous allume...? Voilà... Je vois dans vos yeux que mon geste vous surprend. Pour être franc... Oh! la! la!... Vous ne vous êtes pas brûlée au moins? La flamme de mon briquet était trop haute. Maintenant c'est mieux... Voilà, nous y sommes.

Pour être franc, je suis moi aussi surpris de mon geste. Je n'ai pas l'habitude d'offrir du feu, comme ça, à tous les gens que je rencontre. Surtout pas dans les restaurants. Surtout pas dans ce restaurant-ci, qui est fort chic mais un peu intimidant, vous ne trouvez pas?... Oui, je vous l'accorde, il a même un petit air snob. Mais rien d'excessif. Au contraire, on se sent, comment dire, rehaussé, flatté de s'y trouver assis. J'aime aussi ce décor bleu nuit agrémenté de tissus blancs et d'éclats de cristal, ces fauteuils hauts et pourtant confortables, ces plafonniers au design compliqué qui semblent diffuser autant d'obscurité que de lumière. Même le bruit semble aboli, puisqu'on n'entend que les murmures monocordes des dîneurs qu'on dirait tous atteints, mais à des degrés divers, de laryngite.

Mais pourquoi, tout à coup, me regardez-vous ainsi? Avec ce sourire, ce très beau sourire aux lèvres et dans les yeux? Ah! je vois! Vous me prenez pour un séducteur, un dragueur professionnel. Eh bien, vous vous trompez. Figurez-vous que je suis le plus timide des hommes. Vous ne me croyez pas, bien entendu. C'est pourtant la vérité. Depuis ma toute première enfance, je suis fasciné par les femmes. Surtout les grandes femmes. Surtout les femmes aux longues jambes blanches et aux cuisses minces, presque frêles. Le malheur, c'est que la timidité m'a toujours empêché de m'approcher d'elles, comme d'autres hommes savent le faire si facilement, si naturellement. Moi, au contraire, je suis d'une gaucherie... Vous dites que je n'ai pourtant eu aucune difficulté à vous aborder, il y a un instant. Peut-être. Mais vous étiez en détresse! Vous aviez tantôt aux lèvres tantôt aux doigts cette cigarette que vous n'arriviez pas à allumer. Ou plutôt que vous ne vouliez pas allumer vous-même. Car vous aviez déjà, au moins deux fois, vous aviez déjà fait signe de vous apporter du feu à ce jeune serveur italien, dont vous n'arriviez pas à attirer l'attention. Oui, celui sur qui, depuis au moins un quart d'heure, vous promenez des yeux lourds... Je vous en prie, ne vous fâchez pas pour si peu. Voyons, calmez-vous. Je viens de vous le dire, je n'ai aucun tact avec les femmes. Vous en avez maintenant la preuve. Je vous demande pardon. Restez... Rasseyez-vous... Merci.

Vous m'avez fait une jolie peur. Vous aviez l'air si décidée à me quitter. Si vous étiez vraiment partie, je m'en serais voulu pendant des jours. Je n'aurais pu me pardonner de vous avoir perdue, à tout jamais peut-être, à cause d'une remarque maladroite. Alors que vous êtes précisément, peut-être, ce que je cherche, celle que je cherche...

Non, non! Vous vous trompez. C'est d'ailleurs ma faute. Laissez-moi vous expliquer. Je ne cherche rien ni personne en particulier, ni non plus aucune femme que je puisse nommer. Quoiqu'un homme cherche toujours une femme, comme Sisyphe pousse sa pierre... Ah! Vous avez lu Camus, vous aussi?! Vous êtes même en train de lire La Chute . C'est remarquable. Vous m'étonnez davantage à chaque instant. Mais où en étais-je? Ah oui, je vous disais que les hommes sont condamnés à leur destin tragique de toujours chercher les femmes, une femme, des femmes. Je vois que ma remarque vous fait sourire, que je vous amuse. Vous êtes très jolie. Vous êtes aussi très rusée et vous savez très bien ce que je veux dire. Vous voulez que je vous cherche. Je vous chercherai donc, vous aussi. Comme toutes celles qui flottent dans ma mémoire. Des oriflammes or et blanc qui claquent dans la brise du matin, ou qui sont immobiles et inertes dans le soleil lent d'après-midi. Des mélodies intenses échappées dans la nuit, dont l'insoutenable douceur fait fondre le coeur et se taire l'esprit.

Vous m'échappez encore. Vous ne me suivez plus. Peut-être cette avalanche de métaphores vous a-t-elle déplu. J'avoue qu'il m'arrive d'être un peu excessif, d'en mettre un peu trop. Peut-être aussi avez-vous cru une fois de plus, en m'entendant faire allusion aux femmes de ma vie, que je n'étais qu'un tombeur. Vous avez pensé qu'en vous abordant je ne cherchais qu'à allonger la liste déjà longue de mes amies. Je vous assure qu'il n'en est rien. Je vous supplie de me croire.

Si tout à l'heure j'ai quitté ma table pour rejoindre la vôtre, ce n'était pas pour votre grande beauté. Ni à cause du fameux coup de foudre. Ni enfin parce que vous étiez seule. C'est plutôt que quelque chose, que je n'arrive pas à définir ni surtout à articuler, dans les contours ondoyants de votre corps, dans les nuances bleuâtres de votre peau, dans la douceur souriante de votre regard, m'a attiré jusqu'à vous. Près de vous, je me sens chez moi. Je me roule en boule comme un chat heureux, sachant que vous ne me repousserez pas, que la bonté est chez vous faiblesse, malgré votre maquillage agressif et vos airs de grande chasseresse. Je vous aime peut-être déjà... Non, je vous en prie, ne riez pas! Mais comment vous dire de ne pas rire, quand vous riez si merveilleusement. Ce beau rire sonore, spontané, irrépressible de ceux qui, pour un rien, rient jusqu'aux larmes.

Moi, au contraire, je ne ris pas beaucoup. Je ris même très peu. En revanche, je souris davantage. Il me semble que ça me convient mieux. Oui, vous avez raison, et c'est d'ailleurs charmant de me le dire, le sourire, du moins un certain sourire, naît de l'esprit. J'ajouterai même, pour que vous ne me croyiez pas tout à fait bête, que le rire, lui, naît plutôt du corps. Mais je vous ennuie avec mes réflexions de petit philosophe du dimanche, alors que vous, vous êtes ici pour la joie. Tout au moins pour le plaisir.

Voilà votre serveur italien qui s'amène enfin. Je vous offre un autre verre de...? C'est bien un kir, n'est-ce-pas? ... Un kir pour madame et un peu de vin blanc.

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