EXTRAITS:
Évreux, le 18 octobre 1914Ma chère Hélène
Je profite de la solitude de la chambre - les camarades épluchent les pommes de terre - pour t'écrire ces quelques mots. Je me porte bien, c'est-à-dire me transporte pas trop mal. Je crois que j'ai eu de la chance d'être blessé ce jour-là, car on prévoyait quelque chose de pas bon pour le lendemain. Depuis dix jours, nous tenions la même position, avec la mission de la garder encore quarante-huit heures. C'était dur, nous n'étions guère qu'une cinquantaine sur un front de quatre cents mètres et nous avions en face de nous beaucoup de Boches. S'il leur a pris la fantaisie de s'avancer la nuit, il ne doit guère rester de notre compagnie. Nous avions déjà perdu la moitié de notre effectif sous Lille, le lendemain de notre arrivée. Dans ce combat, j'ai vu presque tous ceux qui étaient du pays blessés, entre autres mon vieux Kibleur. (...) J'ai été blessé à trois heures de l'après-midi, je n'ai pu quitter le champ de bataille avant la nuit noire, tellement les obus pleuvaient. Après avoir rôdé deux heures pour trouver un poste de secours, je suis enfin tombé sur celui du 17e où j'ai passé la nuit. (...) Hier, quand on m'a renouvelé mon pansement, j'ai demandé au major s'il ne serait pas possible d'aller en convalescence chez moi au lieu d'aller dans un château. Il m'a répondu que ça ne se faisait pas, parce que jamais il ne revoyait ceux qu'il avait envoyés. (...)Nos Dames de France sont des baronnes. Elles sont d'une infinie bonté et nous soignent avec grand dévouement. Je leur ai parlé de nos enfants, ce que je ne peux faire sans que mes yeux se mouillent, et elles se sont intéressées à moi. Je crois qu'elles m'enverront dans un bon endroit en convalescence. Prenez courage, la guerre ne durera pas encore bien longtemps, les Boches finiront par céder.
(p. 46-48)
Décembre 1915
CRITIQUES:(...)Dans quelques minutes, je vais pouvoir t'écrire. Je te parle en pensée, car bientôt je n'aurai droit qu'à un bout de papier gros comme un paquet de cigarettes. Tu liras alors des mots bien ordinaires, des baisers et des témoignages d'amour, des messages réconfortants, poutant j'ai plus à te dire. Noël avec vous, quel immense bonheur! Je vous ai enfin revus. Toi, Hélène, tes yeux me racontaient tout. J'étais si bien auprès de toi. (...)Que demander de plus? Nous avons volé un morceau de bonheur à la guerre rapace. (...)Notre maison fut un îlot protégé, nos heures, des éternités qui ont filé à toute allure. (...)Pas facile, le retour à la vie de soldat. Quel poids sur moi lorsque j'ai de nouveau enfilé mon uniforme. (...)Il n'y a que ce petit morceau de papier que l'on m'accorde généreusement pour t'écrire quatre phrases que je voudrais pleines de tendresse. Une minuscule feuille pour te crier mon amour. Alors, laissons aux mots le peu de place que la loi militaire leur octroie. Je t'aime tant! Au moins, ce Noël, je l'aurai vécu avec vous. Advienne que pourra!
(p. 96-99)
«Quand la fiction se mêle à la réalité, le tout développé par la plume lyrique de Grosmaire, l'histoire d'amour n'en est que plus belle.» (Le Droit, 13 avril 1996)
«L'auteur a bien fait de dépoussiérer les lettres qu'envoyait son grand-père à sa grand-mère (...) Pour le reste, c'est le petit-fils Jean-Louis qui meuble les silences en imaginant ce que le soldat taisait à sa belle de peur de trop l'inquiéter.» (Le Devoir, 23-24 mars 1996)
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Oeuvres de Jean-Louis Grosmaire
Références sur Jean-Louis Grosmaire