derrière l'écran des mots et des silences

Nouvelle, Jean Grignon enr., 1994.

 

Description :

Derrière l'écran des mots Jean Grignon joue avec les silences. Jamais mièvre, ses «nouvelles» portent sur différents aspects de la vie.
Lors des jeux olympiques, j'ai longuement observé le lanceur de marteau. Il s'amène dans l'aire de lancement, se concentre. D'un geste d'abord lent, il pivote, puis rapidement accélère son mouvement. Il déploie alors toute sa force pour retenir le marteau. Il maintient cette prise jusqu'au point où il risque lui-même d'être emporté. En fait, il ne lance pas le marteau, comme le fait du poids le lanceur de poids ou du javelot le lanceur de javelot. Non, il le retient au maximum, comme sa vérité, entraîné avec lui dans un tourbillon amoureux, intense, puis, il rompt le lien. Le marteau part au loin vers une cible imaginaire. Le lanceur freine son élan, recherche un nouvel équilibre.

Parfois la vérité jaillit entraînant dans un remous funeste tous ceux qui y sont rattachés, comme s'ils l'avaient retenue trop longtemps, abusivement; parfois la vérité apparaît nette, lumineuse, née d'un geste parfait. Les plus grands jours sont caractérisés par une vérité qui se dévoile non pas virginale, intouchée, mais modelée, travaillée, ciselée, assagie, forte, lourde de sa vie, légère de son espoir. Trop crue, elle éblouit et masque inconsidérément d'autres vérités, d'autres mensonges. Réservée au départ, elle continue d'émettre par chacune de ses facettes un spectre clair et nuancé.

Pages 5-6

Extrait :

Parti de Québec en direction des Laurentides, moins d'une heure de route allait m'amener à un chalet situé dans un endroit retiré et discret. Une neige lourde était tombée une partie de la nuit précédente. Au matin, une pluie abondante par moment avait percé de flaques noires la balncheur qui couvrait mincement le sol. J'avais quitté la grande route depuis quelques minutes. Des traces fraîchement sculptées dans la neige et l'humus indiquaient que d'autres voitures avaient emprunté ce chemin depuis peu. Le chalet apparut, dégagé du bois, juste en bordure du lac où des plaques de glace calaient sous une neige humide. De grands trous noirs vers le large laisssaient deviner l'eau libre. Ce n'est qu'à la mi-janvier que ce lac allait se couvrir d'un manteau continu de neige et de glace. D'un geste machinal, je replaçai mes lunettes dans leur étui et pris un coupe-vent léger sur la banquette arrière. Une bruine vaporeuse continuait de tomber. Le temps avait fraîchi. Il suffirait d'une légère baisse de la température pour que tout devienne verglacé.

J'entrai sans frapper. Des personnes qui m'étaient inconnues ou que je connaissais à peine jetèrent un coup d'oeil distrait vers la porte, puis continuèrent leurs échanges. L'hôtesse n'y était pas. Claudette m'accueillit poliment, sans plus, se présentant d'elle-même. Par la suite, elle m'offrit un apéritif, me décrivant rapidement l'organisation des pièces du chalet. Elle ignorait peut-être que j'y avais séjourné à maintes reprises. Les événements futurs allaient me faire penser le contraire.

Tous semblaient arrivés depuis peu: des bottes alignés sur un tapis près de l'entrée étaient encore humides, le bord des semelles vaseux. Le feu demandait à être ravivé. J'allais y ajouter une bûche, mais, à peine avais-je amorcé un pas dans la direction de l'âtre, qu'une gêne me retint. J'avais la sensation de m'attribuer une tâche qui appartenait à quelqu'un d'autre. Quelque chose m'échappait...

Pages 28-29

Notice biographique de Jean Grignon
Oeuvres de Jean Grignon
Références sur Jean Grignon