Au-delà des visages

Publié par les Éditions Variétés, 1946
Description:
 
Dans Au-delà des visages, nous apprenons qu'un jeune homme de bonne famille, Jacques Langlet, projeté dans une aventure charnelle, a assassiné la femme qui en a été la comparse, dans un mouvement d'irrésistible dégoût.
Qui est Jacques Langlet, cet être emmuré dans sa solitude intérieure et inapte au bonheur? C'est à travers les propos de son entourage que nous allons dépecer sa vie, son comportement, son coeur jusqu'à toucher le point névralgique de son âme. L'ami Jean Sicotte, Marie-Eve, le père Brillart rejoindront, à travers les errements de tous les autres, un Jacques Langlet assoiffé de justice, de pureté et d'amour et qui a tué dans un geste d'intégrité absolue. De lui, si totalement présent, si complètement absent de visage et de voix, nous emportons une image à la fois désincarnée et irriguée de chair et de sang et l'intense irradiation d'un être spirituel qui, dans un instant de vertige, a connu le paroxysme du bien et du mal.
 

Extrait:

Pourquoi, Seigneur, faut-il encore que je souffre par lui? Pourquoi, mon Dieu, faut-il encore que je l'aime? Pourquoi, après tant d'efforts, ne puis-je ne délivrer mon esprit? Pauvre chéri, je pense à toi! Je t'aime! Je t'aime! Je t'aime!

Je pense à tous les supplices que tu dois endurer.

Je pense que tu n'es plus jamais seul, toi qui recherchais la solitude, toi qui avais besoin d'isolement, comme d'autres, de cris et de foules.

Je pense que l'on va livrer ton coeur à un public avide de scandales; je pense à ces hommes et à ces femmes qui te dévoreront des yeux dans l'espoir de percer ton secret, de te forcer à leur livrer ton âme et qui jouiront de ta détresse. Sans l'avouer.

Je pense que te voilà l'objet de toutes les conversations, le soir, pendant le repas.

Je pense à ces mères, je pourrais les nommer, qui avaient rêvé de toi pour gendre, et qui, à l'heure du bridge, te grignoteront comme un petit four. Et à ces autres, auréolées d'une pureté inhumaine, qui frissonneront en pensant à leurs jeunes filles dont elles ne savent pas que...

Je pense à tous ceux qui te renieront. Et à tous ceux qui se voileront la face.

Je pense qu'au sermon du dimanche, on t'utilisera pour inspirer le dégoût du mal. Ce dégoût que, toi-même, tu ressentais tellement, et qui n'était pas seulement commandé par ta raison, mais qui montait de ton coeur, qui était toi.

Je pense à tous ceux qui déjà te condamnent alors que la plupart des hommes ont vécu des aventures semblables à la tienne, à ce que j'imagine. Je voudrais tant ne pas y arrêter mon esprit. Cette vision m'obsède et pourtant. Vous le saviez, mon Dieu, si je les combats ces poussées de mon sang! Comme tu dois souffrir, mon pauvre ami! Comme tu dois être malheureux! Et moi qui ne puis rien pour toi!

Seigneur! c'est affreux ce qu'il a fait, je le sais bien, affreux! Et c'est en vain que ma pensée tente de fuir cette chambre où... Mais, Vous savez, Vous, qui il est! Vous comprenez, Vous, les soubresauts violents du coeur humain! Vous savez, Vous, qu'il n'a sûrement pas voulu ce mal, qu'il n'est pas responsable de toute cette horreur! Sauvez-le, Seigneur! sauvez-le! Je ne puis rien pour alléger sa souffrance, mais Vous, Vous pouvez entrer dans sa cellule et verser en son âme de l'espoir, de la paix. Votre paix, Vous pouvez Vous introduire auprès de lui. Permettez donc que je Vous accompagne et que ma pensée calme son esprit et apaise son pauvre coeur qui n'en doit plus pouvoir de tant souffrir. Donnez-lui un peu de Votre force, Jésus, et que l'épreuve ne l'anéantisse pas. Qu'il ne soit pas brisé. par une justice inhumaine! Je ne puis rien, mais Vous, Seigneur, Vous pouvez l'aider! M'entendez-Vous?

Chapitre IV --Marie-Ève -- pages 45-46-47-48

 

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Oeuvres de André Giroux